Immobilier

Congés payés impayés : quand pouvez-vous encore réclamer votre argent ?

📅 15 avril 2026⚖️ cc📄 Décision du 04/12/1996👁️ 0 vues

La Cour de cassation a clarifié un point crucial : le délai pour réclamer des congés payés impayés ne commence pas au moment du départ en vacances, mais à la fin de la période où vous auriez pu prendre ces congés. Décryptage d'une décision qui protège les salariés et guide les employeurs.

Décision de référence : cc • N° 93-46.408 • 1996-12-04 • Consulter la décision →

Imaginez-vous, propriétaire d'un petit commerce à Capbreton. L'été bat son plein, vos employés partent en vacances, et vous versez scrupuleusement leurs indemnités de congés payés (la somme due pour leurs congés). Mais voilà : un an plus tard, l'un d'eux vous réclame une journée supplémentaire, arguant qu'un jour férié tombait pendant ses congés. Vous pensez que c'est trop tard, que le délai est passé. Vous avez tort.

Cette situation, banale en apparence, cache une question juridique essentielle : à partir de quand commence vraiment le délai pour réclamer des congés payés impayés ? Est-ce au moment du départ en vacances, comme on pourrait le croire intuitivement ? La réponse, donnée par la plus haute juridiction judiciaire française, va à l'encontre de ce que beaucoup d'employeurs et même de salariés pensent.

Dans un arrêt du 4 décembre 1996, la Cour de cassation (la juridiction suprême qui vérifie l'application correcte du droit par les juges du fond) a posé un principe clair, protecteur des salariés. Ce principe, souvent méconnu, peut changer la donne pour des milliers de situations litigieuses, des boutiques de Mont-de-Marsan aux entreprises de la côte landaise. Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire, locataire qui pourrait être employé, ou professionnel de l'immobilier gérant du personnel ?

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

L'histoire commence en 1987. M. Durand et ses collègues, salariés d'une entreprise, partent en congés d'été. Leurs vacances débutent un vendredi de juillet, jour où ils perçoivent leur indemnité de congés payés. Le samedi 15 août, jour férié, tombe en plein milieu de cette période de repos. Or, la loi prévoit qu'un jour férié survenant pendant les congés payés ne compte pas comme jour de congé pris ; il doit être compensé par une journée supplémentaire de repos ou une indemnité.

M. Durand et ses collègues estiment donc avoir droit à une journée de congé payé supplémentaire. Mais le temps passe. Ce n'est que le 22 juillet 1992 – près de cinq ans plus tard – qu'ils saisissent le conseil de prud'hommes (le tribunal spécialisé dans les litiges entre employeurs et salariés) pour réclamer le paiement de cette journée.

L'employeur oppose immédiatement une fin de non-recevoir (un moyen de procédure qui vise à faire déclarer la demande irrecevable sans en examiner le fond) tirée de la prescription (le délai au-delà duquel on ne peut plus agir en justice). Il invoque la prescription quinquennale (délai de cinq ans) des salaires, affirmant que le délai a commencé à courir le jour du départ en congés, en juillet 1987. Selon lui, puisque les salariés ont agi en juillet 1992, ils sont juste à la limite, voire hors délai.

Les juges prud'homaux, puis la cour d'appel (la juridiction qui réexamine les affaires en fait et en droit après un premier jugement), rejettent cet argument. Ils estiment que le point de départ du délai n'est pas la date de départ en congés, mais la fin de la période au cours de laquelle la journée supplémentaire aurait pu être prise. En l'occurrence, cette journée aurait pu être ajoutée à la cinquième semaine de congés payés, prévue à la fin de l'année 1987. Ainsi, le délai de prescription n'a commencé qu'à la fin de cette période, rendant l'action des salariés parfaitement recevable. L'employeur, mécontent, se pourvoit en cassation.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation, dans son arrêt du 4 décembre 1996, confirme la solution des juges du fond. Son raisonnement, bien que technique, repose sur une logique simple et équitable.

Le fondement légal invoqué est celui de la prescription des créances (les délais pour réclamer une somme due). Pour les salaires, dont font partie les indemnités de congés payés, la prescription est quinquennale (article L.3245-1 du Code du travail). Mais la question cruciale est : quand ce délai de cinq ans commence-t-il à courir ?

La Cour pose un principe : « Le point de départ de la prescription en matière d'indemnité de congés payés doit être fixé à l'expiration de la période légale ou conventionnelle au cours de laquelle les congés auraient pu être pris. » Autrement dit, le délai ne démarre pas à la date où vous partez en vacances, ni même à la date où vous percevez l'indemnité principale. Il commence à la fin de la période pendant laquelle vous auriez pu effectivement bénéficier du congé supplémentaire dû.

Pourquoi cette solution ? Parce qu'elle correspond à la nature même du droit aux congés payés. Ce droit est acquis pour une période de référence (généralement l'année civile). Le salarié peut prendre ses congés à différents moments dans cette période. Si un élément (comme un jour férié) génère un droit à un congé supplémentaire, ce congé supplémentaire s'ajoute au stock de congés disponibles. Il peut être pris à tout moment jusqu'à la fin de la période de référence, voire reporté dans certaines limites. Fixer le départ de la prescription à la fin de cette période protège le salarié, qui ne peut savoir immédiatement s'il a été lésé, et lui laisse un temps raisonnable pour exercer son droit.

Dans l'affaire jugée, la cour d'appel avait constaté que la journée supplémentaire (due pour le 15 août) « aurait pu être prise avec la cinquième semaine de congés payés à la fin de l'année ». La Cour de cassation valide ce raisonnement : le délai de cinq ans n'a donc commencé qu'à la fin de l'année 1987, et l'action engagée en juillet 1992 était bien dans les temps.

Ce n'est pas un revirement de jurisprudence (un changement radical de position), mais une clarification importante. Elle s'inscrit dans une interprétation protectrice des droits des salariés, en alignant le point de départ de la prescription sur la possibilité effective de jouissance du droit, et non sur un événement purement comptable.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Cette décision a des implications très pratiques, que vous soyez employeur ou salarié, et même indirectement pour les professionnels de l'immobilier qui gèrent des équipes (agents immobiliers, syndics, promoteurs).

Si vous êtes employeur (bailleur, propriétaire d'un commerce, promoteur) : Attention toutefois : vous ne pouvez plus considérer qu'une réclamation sur des congés payés est prescrite cinq ans après le départ en vacances. Vous devez calculer le délai à partir de la fin de la période de référence (souvent le 31 décembre de l'année concernée) au cours de laquelle le congé supplémentaire aurait pu être pris. Par exemple, pour un jour férié survenu pendant les congés d'été 2023, le délai de cinq ans pour réclamer la journée supplémentaire ne commencerait qu'au 31 décembre 2023 (si la période de référence est l'année civile). Le salarié pourrait donc agir valablement jusqu'à fin 2028. Dans ma pratique, j'ai rencontré des dossiers où des employeurs à Mont-de-Marsan ont dû régulariser des situations anciennes, avec des arriérés calculés sur plusieurs années, parce qu'ils pensaient à tort la prescription acquise.

Si vous êtes salarié (ou locataire qui est aussi salarié) : Vous disposez d'un délai plus long que vous ne le pensiez pour vérifier vos droits et réclamer ce qui vous est dû. Si vous avez un doute sur le calcul de vos congés payés, notamment pour des années passées où des jours fériés sont tombés pendant vos vacances, vous avez peut-être encore le temps d'agir. Concrètement, pour une année N, vous avez généralement jusqu'à fin N+5 pour intenter une action. Une journée de congé non payée, selon votre salaire, peut représenter une somme non négligeable. Pour un salarié au SMIC, cela représente environ 70-80€ bruts par journée. Sur plusieurs années et plusieurs salariés, les montants peuvent vite s'accumuler.

Pour les professionnels de l'immobilier : Les agents immobiliers, les employés de syndic ou de promotion sont concernés au premier chef. Une bonne gestion administrative et sociale est cruciale. Comment réagir ? Il faut mettre en place un suivi rigoureux des congés et des jours fériés, et conserver les documents (bulletins de paie, attestations de congés) bien au-delà de cinq ans après les départs en vacances. Idéalement, pendant dix ans, pour couvrir la période de prescription éventuelle.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Établissez un document écrit de prise de congés pour chaque salarié chaque année. Ce document doit préciser les dates exactes de congés, mentionner explicitement les jours fériés inclus, et indiquer comment ils sont traités (compensation par un jour supplémentaire ou inclusion dans le décompte). Faites-le signer par l'employeur et le salarié.
  • Sur vos bulletins de paie, détaillez clairement le calcul de l'indemnité de congés payés. Indiquez le nombre de jours ouvrables de congés acquis, le nombre pris, et le traitement des jours fériés. Une transparence totale désamorce souvent les conflits.
  • Conservez tous les documents relatifs aux congés et à la paie pendant au moins dix ans. La prescription est quinquennale, mais le point de départ peut être retardé. Une archive solide est votre meilleure défense en cas de contestation tardive.
  • En cas de doute, faites le point annuellement avec vos salariés. Une simple vérification en fin d'année (« Avez-vous bien pris tous vos congés ? Les jours fériés ont-ils été correctement compensés ? ») permet de régler les problèmes immédiatement, avant qu'ils ne s'enveniment.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

L'arrêt de 1996 s'inscrit dans une ligne jurisprudentielle constante de la Cour de cassation visant à protéger les salariés en matière de prescription. Déjà auparavant, la Cour avait rappelé que la prescription des créances salariales ne pouvait courir avant que le salarié ait eu connaissance de ses droits (ce qui est souvent le cas pour des subtilités comme les jours fériés).

Une décision antérieure, Cass. Soc. 19 janvier 1989, avait posé des bases similaires en indiquant que le point de départ de la prescription pour les congés payés ne pouvait être antérieur à la date à laquelle le salarié était en mesure de connaître l'étendue de ses droits. L'arrêt de 1996 précise et renforce cette orientation en le liant explicitement à la période de prise possible des congés.

Ce que peu de gens savent, c'est que cette jurisprudence a des répercussions au-delà des simples jours fériés. Elle peut s'appliquer à toute situation où un droit à congé supplémentaire ou une indemnité complémentaire est né pendant une période de congés (par exemple, en cas de maladie pendant les vacances, sous certaines conditions). La tendance des tribunaux est claire : interpréter les délais de manière favorable au salarié, dès lors que la nature du droit justifie un report du point de départ de la prescription.

Pour l'avenir, cette jurisprudence reste d'actualité. Elle rappelle aux employeurs l'importance d'une gestion irréprochable et anticipée des congés payés, et aux salariés qu'ils disposent de délais réels pour faire valoir leurs droits.

Checklist avant d'agir

Si vous êtes salarié et pensez avoir des congés payés impayés :

  1. Rassemblez vos bulletins de paie et attestations de congés pour les années concernées.
  2. Identifiez précisément le motif : jour férié pendant vos congés ? Maladie ? Autre ?
  3. Calculez la date de fin de la période de référence (généralement le 31 décembre de l'année des faits). Ajoutez cinq ans : c'est votre date limite pour agir.
  4. Tentez d'abord un dialogue avec votre employeur, en vous appuyant sur les documents. Si cela échoue, consultez un avocat spécialisé ou un conseiller des prud'hommes pour évaluer vos chances et engager une procédure si nécessaire.

Si vous êtes employeur et recevez une réclamation :

  1. Ne rejetez pas immédiatement au motif de la prescription sans avoir vérifié la date de fin de période de référence.
  2. Consultez vos archives pour retrouver les documents relatifs aux congés du salarié pour l'année en cause.
  3. Vérifiez le calcul : le jour férié a-t-il bien donné lieu à un droit à compensation ? Cette compensation a-t-elle été accordée (jour supplémentaire ou paiement) ?
  4. Si le droit est fondé et non prescrit, régularisez rapidement. Le coût d'un litige prud'homal dépasse souvent le montant de la créance.

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Informations juridiques

  • Numéro: 93-46.408
  • Juridiction: cc
  • Date de décision: 04 décembre 1996

Mots-clés

droit du travailcongés payésprescriptionindemnitélitige employeur salariéjour fériéCour de cassation

Cas d'usage pratiques

1

Gérant de commerce à Biarritz face à une réclamation tardive

En juillet 2023, un employé d'une boutique de surf à Biarritz a pris 3 semaines de congés payés incluant le 14 juillet, jour férié. En juin 2024, soit 11 mois après, il réclame une journée de congé supplémentaire pour ce jour férié non comptabilisé, avec une indemnisation estimée à 150€. Le gérant pense que le délai de forclusion de 3 ans est dépassé depuis le départ en congés.

Application pratique:

Selon l'arrêt de la Cour de cassation de 1996, le délai de 3 ans pour réclamer des congés payés impayés ne commence pas au départ en vacances mais à la fin de l'année de référence des congés (généralement le 31 mai). Ici, l'année de référence 2023-2024 se termine le 31 mai 2024, donc la réclamation de juin 2024 est valide. Le gérant doit vérifier si le jour férié du 14 juillet 2023 a bien été compensé par une journée supplémentaire ou une indemnité, et régulariser la situation sous 30 jours pour éviter des pénalités.

2

Agent immobilier à Toulouse contestant un paiement différé

Un agent commercial d'une agence immobilière à Toulouse a pris ses congés en août 2022, période incluant le 15 août, jour férié. En avril 2024, il demande à son employeur le paiement d'une journée de congé supplémentaire, soit environ 200€, arguant que ce jour férié n'a pas été pris en compte. L'employeur refuse, estimant que la demande est tardive car plus de 3 ans se sont écoulés depuis les congés.

Application pratique:

L'arrêt de 1996 précise que le point de départ du délai de 3 ans est la fin de l'année de référence des congés, pas la date des vacances. Pour les congés 2022, l'année de référence s'est terminée le 31 mai 2023, donc le délai court jusqu'au 31 mai 2026. La demande d'avril 2024 est donc recevable. L'employeur doit calculer la compensation due (journée supplémentaire ou indemnité) et la verser sous 15 jours, sous peine de devoir payer des majorations de retard.

3

Propriétaire-bailleur à Lyon gérant un salarié de maintenance

Un propriétaire d'un immeuble à Lyon emploie un technicien pour l'entretien. Ce dernier a pris 4 semaines de congés en décembre 2023, incluant le 25 décembre, jour férié. En janvier 2025, le technicien réclame une journée de congé payé supplémentaire, valant environ 180€, pour ce jour férié non compensé. Le propriétaire pense que la réclamation est prescrite car plus d'un an s'est écoulé depuis les congés.

Application pratique:

La Cour de cassation a établi que le délai de prescription de 3 ans commence à la clôture de l'année de référence des congés, ici le 31 mai 2024 pour les congés de 2023. Ainsi, la demande de janvier 2025 est largement dans les temps (délai jusqu'au 31 mai 2027). Le propriétaire doit immédiatement vérifier les bulletins de paie de décembre 2023, constater l'absence de compensation pour le 25 décembre, et proposer au salarié soit une journée de repos supplémentaire, soit le paiement correspondant, dans un délai de 10 jours pour éviter un litige prud'homal.

Avertissement: Les analyses présentées sur ce site sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas des conseils juridiques personnalisés. Pour une consultation adaptée à votre situation, contactez un avocat.

Avocat Maître Zakine, Docteur En Droit

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