Décision de référence : cc • N° 20-15.178 • 2021-05-20 • Consulter la décision →
Imaginez-vous propriétaire d'une belle bastide à Valbonne, entourée de quelques hectares de terres agricoles que vous louez depuis des années. Votre mère vous a transmis cette propriété il y a quelques temps, après l'avoir elle-même détenue pendant de longues années. Aujourd'hui, vous souhaitez reprendre ce bien pour y installer votre propre activité ou pour le transmettre à vos enfants. Mais voilà : la loi exige que vous ayez détenu le bien pendant au moins neuf ans pour pouvoir exercer votre droit de reprise (c'est-à-dire mettre fin au bail pour récupérer votre propriété). Comment calculer cette durée ? Peut-on prendre en compte le temps où votre mère était propriétaire avant vous ?
C'est exactement la question que se sont posés des milliers de propriétaires terriens en France, et particulièrement dans notre région où les exploitations agricoles familiales sont nombreuses entre Cannes et l'arrière-pays grassois. La réponse n'était pas toujours claire, et les tribunaux interprétaient parfois différemment les textes. Jusqu'à cette décision importante de la Cour de cassation (la plus haute juridiction judiciaire française) du 20 mai 2021.
Cette décision, rendue sous le numéro 20-15.178, apporte une clarification essentielle sur un point crucial : le cumul des durées de détention au sein d'une même famille. Elle répond à une question que beaucoup de mes clients m'ont posée dans mon cabinet de Grasse : « Maître, est-ce que je peux ajouter le temps où mes parents ont détenu le bien au mien pour atteindre les neuf ans requis ? » Désormais, la réponse est plus claire, mais attention : il faut comprendre précisément les conditions et les limites de ce cumul.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Prenons l'exemple de la famille Martin (nom fictif pour préserver la confidentialité), propriétaire d'une exploitation agricole dans le secteur de Valbonne. Madame Martin mère avait acquis cette propriété dans les années 1990. Elle l'a exploitée directement pendant plusieurs années, puis l'a mise en location avec un bail rural (contrat spécifique régissant la location de terres agricoles). En 2010, elle a transmis la propriété à ses deux enfants, Pierre et Sophie, qui sont devenus propriétaires en indivision (c'est-à-dire qu'ils possèdent le bien ensemble, sans partage matériel).
En 2017, après le décès de leur mère qui conservait cependant un usufruit (droit d'usage et de jouissance du bien) sur la propriété, Pierre et Sophie décident de reprendre l'exploitation pour y développer une activité de vente directe de produits locaux. Ils notifient donc un congé (mise en demeure de quitter les lieux) à leur locataire, en invoquant leur droit de reprise personnelle. Pour exercer ce droit, la loi impose qu'ils aient détenu le bien pendant au moins neuf ans au moment du congé.
Le locataire conteste cette reprise. Il soutient devant le tribunal que Pierre et Sophie, pris individuellement, n'ont pas détenu le bien pendant neuf ans. Selon lui, il faut calculer la durée uniquement à partir du moment où ils sont devenus propriétaires en 2010, ce qui ne fait que sept ans en 2017. Les propriétaires, eux, affirment qu'il faut ajouter la période où leur mère était propriétaire, soit depuis les années 1990, ce qui dépasse largement les neuf ans requis.
Le tribunal de première instance donne raison aux propriétaires. Mais le locataire fait appel. La cour d'appel inverse la décision : elle estime que la condition des neuf ans doit être remplie « en la seule personne » de celui qui notifie le congé, refusant donc d'ajouter la détention par la mère. Pierre et Sophie se pourvoient alors en cassation, et c'est là que la Cour de cassation intervient avec sa décision du 20 mai 2021.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a examiné cette affaire en se fondant sur l'article L. 331-2, II, du code rural et de la pêche maritime. Cet article prévoit que, pour bénéficier du régime dérogatoire de la déclaration préalable (procédure simplifiée) plutôt que de l'autorisation préalable (procédure plus lourde) pour certaines opérations, le bénéficiaire doit avoir détenu le bien pendant au moins neuf ans. Mais la question cruciale était : comment apprécier cette durée de détention ?
La cour d'appel avait considéré que cette condition devait être remplie « en la seule personne » de l'auteur de la transmission, c'est-à-dire de celui qui notifie le congé. Autrement dit, selon les juges d'appel, Pierre et Sophie ne pouvaient compter que les années où ils avaient été propriétaires eux-mêmes, sans ajouter celles de leur mère.
La Cour de cassation casse cet arrêt. Elle rappelle que, depuis la loi n° 2014-1170 du 13 octobre 2014, l'article L. 331-2, II, a été modifié. Désormais, la condition de durée de détention peut être appréciée « en la personne de tout parent ou allié du bénéficiaire de la reprise jusqu'au troisième degré inclus ». Ce qui autorise explicitement « le cumul de détentions successives par plusieurs de ces parents ou alliés ».
En clair, la haute juridiction explique que le législateur a voulu faciliter la transmission des exploitations agricoles familiales. Il ne s'agit plus de regarder uniquement la durée de détention de la personne qui notifie le congé, mais de prendre en compte l'ensemble des détentions au sein de la famille, jusqu'au troisième degré (c'est-à-dire, par exemple, entre grands-parents, parents, enfants, oncles/tantes, neveux/nièces). Les périodes de détention par différents membres de la famille peuvent donc s'additionner.
Dans le cas des Martin, la Cour de cassation estime que la cour d'appel a violé ce texte en refusant d'ajouter la détention par la mère à celle de ses enfants. Elle précise que ce cumul est possible même lorsque la mère était propriétaire puis usufruitière, et que les enfants étaient indivisaires. La décision renvoie donc l'affaire devant une autre cour d'appel pour qu'elle statue à nouveau en appliquant correctement la loi.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier ? Prenons des exemples concrets.
Si vous êtes propriétaire bailleur (celui qui loue) d'un bien agricole, cette décision élargit vos possibilités de reprise. Imaginons que vous ayez hérité d'une propriété à Cannes il y a seulement 5 ans, mais que votre père l'avait détenue pendant 10 ans avant vous. Avant cette décision, vous deviez attendre encore 4 ans pour atteindre les 9 ans de détention personnelle. Désormais, vous pouvez ajouter les 10 ans de votre père : vous avez donc 15 ans de détention familiale cumulée, et vous pouvez exercer votre droit de reprise immédiatement. Ce qui peut être crucial si vous souhaitez, par exemple, vendre le bien libre de location ou y installer votre propre activité.
Si vous êtes locataire d'un bail rural, cette décision signifie que vous devez être plus vigilant. Lorsque votre propriétaire vous notifie un congé pour reprise, vérifiez non seulement sa durée de détention personnelle, mais aussi celle de sa famille jusqu'au 3e degré. Dans ma pratique, j'ai rencontré des dossiers où des locataires pensaient être protégés parce que le propriétaire actuel n'avait le bien que depuis peu, sans savoir que celui-ci pouvait cumuler avec les années de ses parents. Cela peut réduire la sécurité de votre occupation.
Si vous êtes acquéreur d'un bien agricole, cette décision affecte la valeur du bien. Un bien dont la durée de détention familiale est longue (par exemple, 20 ans cumulés entre grands-parents, parents et enfants) permet une reprise plus rapide, ce qui peut augmenter son attractivité. À l'inverse, un bien qui a changé plusieurs fois de mains en dehors d'une même famille peut être plus difficile à reprendre. Dans les transactions autour de Grasse, je vois de plus en plus d'acquéreurs demander un historique détaillé des détentions familiales.
Attention toutefois : ce cumul n'est pas automatique. Il ne s'applique qu'aux parents ou alliés jusqu'au 3e degré, et il faut pouvoir prouver les durées de détention successives. De plus, il concerne spécifiquement le régime de la déclaration préalable pour la reprise. Pour d'autres opérations (comme la vente du bien), d'autres règles peuvent s'appliquer.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez précieusement tous les actes de propriété familiaux : quand vous héritez ou achetez un bien, gardez non seulement votre acte, mais aussi ceux de vos parents, grands-parents, etc. Ces documents prouveront les durées de détention successives.
- Anticipez les calculs de durée avant de notifier un congé : si vous êtes propriétaire et souhaitez reprendre votre bien, calculez soigneusement la durée totale de détention familiale. N'hésitez pas à consulter un notaire ou un avocat spécialisé pour vérifier que vous remplissez bien la condition des 9 ans cumulés.
- Vérifiez l'historique familial lors de l'acquisition : si vous achetez un bien agricole, demandez au vendeur un historique complet des détentions dans sa famille. Cela vous permettra de savoir rapidement si vous pourrez exercer un droit de reprise à l'avenir.
- Documentez les transmissions : lors d'une succession ou d'une donation, faites établir des actes notariés clairs qui mentionnent les antécédents de détention. Cela facilitera les preuves en cas de litige ultérieur.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une évolution jurisprudentielle (l'ensemble des décisions des tribunaux) favorable au maintien des exploitations familiales. Avant la loi de 2014, la Cour de cassation avait déjà rendu des décisions allant dans ce sens, mais de manière plus restrictive. Par exemple, dans un arrêt du 6 juillet 2011 (n° 10-17.589), elle avait admis le cumul entre époux, mais pas avec des ascendants plus éloignés.
La loi de 2014 a élargi ce principe, et la décision du 20 mai 2021 en donne une interprétation large et pragmatique. Elle confirme que le législateur veut faciliter la transmission des terres agricoles au sein des familles, en reconnaissant que la valeur d'une exploitation se construit souvent sur plusieurs générations.
Ce que peu de gens savent, c'est que cette tendance dépasse le seul droit rural. On observe une similarité avec certaines règles en droit civil, comme la prescription trentenaire (acquisition de la propriété par la possession prolongée), où les possessions successives peuvent parfois se cumuler. Cela montre une volonté des tribunaux de prendre en compte la réalité des histoires familiales et des transmissions sur le long terme.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que cette jurisprudence soit appliquée de manière systématique par les cours d'appel. Elle pourrait aussi influencer d'autres domaines, comme le droit des baux commerciaux ou le droit de préemption (droit d'acheter en priorité) des communes, où des questions similaires de cumul de durées se posent parfois.
En pratique : ce qu'il faut faire
Voici une checklist pour vous guider selon votre situation :
- Si vous êtes propriétaire et souhaitez reprendre votre bien : faites le total des années de détention par vous et vos parents/alliés jusqu'au 3e degré. Si ça fait 9 ans ou plus, vous pouvez notifier un congé en invoquant ce cumul. Sinon, attendez ou explorez d'autres options.
- Si vous êtes locataire et recevez un congé pour reprise : vérifiez si le propriétaire justifie bien de 9 ans de détention, personnelle ou familiale cumulée. En cas de doute, consultez rapidement un avocat pour contester éventuellement le congé.
- Si vous achetez un bien agricole : exigez un historique écrit des détentions familiales. Intégrez cette information dans votre décision d'achat et dans le prix négocié.
- Si vous transmettez un bien à vos enfants : prévoyez dans l'acte de transmission (donation ou succession) une mention des durées de détention antérieures, pour faciliter les preuves futures.
- En cas de litige : rassemblez tous les documents (actes, factures, témoignages) prouvant les détentions successives. La charge de la preuve incombe à celui qui invoque le cumul.
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