Décision de référence : cc • N° 88-81.020 • 1989-01-05 • Consulter la décision →
Imaginez-vous propriétaire d'une belle bastide à Grasse, avec un jardin rempli de plantes aromatiques et médicinales. Vous décidez de les vendre sur le marché de Mandelieu pour arrondir vos fins de mois. Lavande, thym, romarin... tout semble naturel et légal. Mais saviez-vous que certaines de ces plantes, si elles sont inscrites à la pharmacopée (la liste officielle des médicaments), ne peuvent être vendues que par un pharmacien ? C'est là que les ennuis peuvent commencer.
Cette question n'est pas théorique : elle touche directement les propriétaires terriens, les producteurs locaux, et même les simples particuliers qui voudraient commercialiser leurs récoltes. Dans la région de Grasse, berceau des parfums et des plantes, cette problématique est particulièrement sensible. Comment savoir si votre activité est légale ou si vous risquez des poursuites pour exercice illégal de la pharmacie ?
Une décision du Conseil constitutionnel de 1989 apporte des clarifications essentielles. Elle rappelle le principe : la vente des plantes médicinales inscrites à la pharmacopée est réservée aux pharmaciens. Mais elle précise aussi les exceptions, et surtout, les conditions strictes pour en bénéficier. Sans ces précisions, vous pourriez, sans le savoir, commettre une infraction grave.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Dupont, propriétaire d'un domaine agricole près de Grasse, cultivait depuis des années diverses plantes médicinales. Passionné par la phytothérapie (l'utilisation des plantes pour soigner), il avait développé une petite entreprise de vente en ligne. Il proposait notamment des mélanges de plantes conditionnées en gélules, qu'il présentait comme des compléments alimentaires naturels.
Parmi ces plantes, certaines figuraient sur la liste de la pharmacopée française. M. Dupont pensait être dans la légalité, car un décret de 1979 autorisait la vente de certaines plantes médicinales par des non-pharmaciens, à condition qu'elles soient vendues "en l'état". Il croyait que ses gélules, simplement remplies de poudre de plantes, répondaient à cette condition.
Mais les autorités sanitaires ont enquêté. Elles ont constaté que pour produire ces gélules, M. Dupont avait soumis les plantes à des opérations de micronisation et de nébulisation (des procédés de broyage très fin nécessitant des équipements spécifiques). Ces transformations, selon elles, dépassaient le simple conditionnement et relevaient de la fabrication pharmaceutique, réservée aux pharmaciens.
M. Dupont a été poursuivi pour exercice illégal de la pharmacie. Le tribunal l'a condamné, estimant que ses plantes n'étaient pas vendues "en l'état" comme l'exigeait le décret. Il a fait appel, mais la cour d'appel a confirmé la condamnation. Finalement, l'affaire a été portée devant le Conseil constitutionnel, qui a examiné la conformité de la législation avec la Constitution.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges du Conseil constitutionnel ont rappelé le fondement légal : l'article L. 512 du Code de la santé publique, qui réserve aux pharmaciens la vente des plantes médicinales inscrites à la pharmacopée. Autrement dit, c'est un monopole professionnel strict, destiné à protéger la santé publique. Mais ce monopole connaît des exceptions, établies par décret.
Le décret de 1979 prévoit justement une dérogation : certaines plantes médicinales peuvent être vendues par des non-pharmaciens, à condition qu'elles soient vendues "en l'état". La question centrale était donc : que signifie "vendre en l'état" ? M. Dupont soutenait que ses plantes, même en gélules, restaient des produits naturels non transformés. Les magistrats ont rejeté cet argument.
Ils ont estimé que la micronisation et la nébulisation sont des opérations qui modifient substantiellement la plante. Ces procédés nécessitent des connaissances pharmaceutiques pour garantir la sécurité et l'efficacité du produit final. Ainsi, une plante vendue "en l'état" doit être dans son état naturel, séchée éventuellement, mais sans transformation complexe. Conditionner en gélules après de tels traitements, ce n'est plus vendre en l'état.
Cette décision confirme une jurisprudence constante : la protection de la santé publique justifie des restrictions à la liberté du commerce. Elle précise aussi que les exceptions doivent être interprétées strictement. En clair, si vous voulez vendre des plantes médicinales sans être pharmacien, vous devez respecter scrupuleusement les conditions, sous peine de sanctions pénales.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un terrain à Grasse ou Mandelieu et que vous cultivez des plantes, cette décision a des implications directes. D'abord, vérifiez si vos plantes figurent sur la liste de la pharmacopée. Des espèces courantes comme la valériane, le millepertuis ou la passiflore y sont inscrites. Les vendre sans précaution peut vous coûter cher.
Pour un producteur local, les risques sont financiers et réputationnels. Une condamnation pour exercice illégal de la pharmacie peut entraîner des amendes allant jusqu'à 75 000 € et des peines d'emprisonnement. Sans compter la saisie des stocks et la fermeture de l'activité. Dans ma pratique, j'ai rencontré des dossiers où des producteurs ont perdu des dizaines de milliers d'euros pour avoir négligé ces règles.
Si vous êtes un simple particulier qui vend ses surplus au marché, attention : même en petites quantités, la vente de plantes médicinales inscrites à la pharmacopée est réglementée. Vous devez les vendre en l'état : entières, séchées, mais pas transformées. Par exemple, à Mandelieu, un vendeur de lavande en sachets peut être tranquille, mais s'il la propose en poudre conditionnée, il risque des problèmes.
Pour les professionnels de l'immobilier, cette décision rappelle l'importance de vérifier la légalité des activités exercées dans un bien vendu ou loué. Un acquéreur qui reprend une exploitation agricole avec une production de plantes médicinales doit s'assurer que tout est conforme, sous peine de reprendre aussi les litiges. Comment réagir ? Consultez un avocat spécialisé avant de vous lancer.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Identifiez précisément vos plantes : Consultez la liste officielle de la pharmacopée (disponible en ligne) pour savoir si celles que vous cultivez ou vendez y figurent. En cas de doute, demandez l'avis d'un pharmacien ou d'un expert.
- Limitez les transformations : Si vous vendez sans être pharmacien, proposez les plantes en l'état : entières, coupées, séchées, mais sans broyage fin, encapsulation ou extraction. Évitez les gélules, comprimés ou teintures.
- Étiquetez clairement : Indiquez sur vos produits le nom scientifique de la plante, sa partie utilisée (feuilles, fleurs, racines), et précisez qu'il s'agit d'un produit végétal non transformé, vendu en l'état. Cela peut servir de preuve en cas de contrôle.
- Consultez avant de commercialiser : Avant de lancer une activité de vente, prenez rendez-vous avec un avocat spécialisé en droit de la santé ou en droit rural. Une heure de consultation peut éviter des années de procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1989 s'inscrit dans une ligne jurisprudentielle constante. Déjà en 1982, la Cour de cassation avait rappelé que la vente de plantes médicinales transformées relevait du monopole pharmaceutique. Plus récemment, en 2015, un arrêt a condamné un herboriste pour avoir vendu des mélanges de plantes en sachets, considérant que le mélange constituait une préparation pharmaceutique.
La tendance des tribunaux est claire : ils interprètent strictement les exceptions au monopole des pharmaciens. Ce que peu de gens savent, c'est que cette rigueur s'explique par des enjeux de santé publique. Des plantes mal transformées ou mal dosées peuvent être dangereuses. Ainsi, même avec l'engouement pour le naturel, le droit reste vigilant.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à une évolution réglementaire, peut-être avec un assouplissement pour certaines plantes traditionnelles, mais toujours encadré. En attendant, la prudence est de mise. Dans la région de Grasse, où la culture des plantes est historique, cette jurisprudence doit être connue de tous les acteurs.
Checklist avant d'agir
- Vos plantes sont-elles inscrites à la pharmacopée ? → Consultez la liste officielle ou demandez à un pharmacien.
- Les vendez-vous en l'état ? → Entières, séchées, sans broyage fin ni encapsulation.
- Avez-vous des preuves de cet état ? → Factures d'achat, photos, étiquettes claires.
- Êtes-vous en règle avec les autres obligations ? → Déclaration d'activité, normes sanitaires, etc.
- Avez-vous consulté un professionnel ? → Avocat ou expert avant de commercialiser.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
Ressources utiles sur cecile-zakine.fr