Décision de référence : cc • N° 85-12.491 • 1987-02-25 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une parcelle à Saint-Gilles, dans le Gard. Votre voisin a construit une clôture qui empiète sur votre terrain. Vous l'attaquez en justice pour faire valoir votre droit de propriété (action possessoire) et demander le bornage (délimitation officielle des limites). Le tribunal rend un jugement : il dit que votre action possessoire est prescrite (trop tard pour agir), mais ordonne une expertise pour le bornage. Vous participez à l'expertise sans faire de réserves. Plus tard, vous voulez faire appel sur l'irrecevabilité de l'action possessoire. La cour d'appel vous dit : « Vous avez participé à l'expertise, donc vous avez accepté le jugement, vous ne pouvez plus faire appel. » Injuste, non ?
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Cette décision de la Cour de cassation du 25 février 1987 (n° 85-12.491) répond à une question cruciale : le fait d'exécuter une partie d'un jugement (comme participer à une expertise) vaut-il renonciation à contester les autres parties ? La réponse est non, sauf si le juge explique pourquoi l'acceptation d'une disposition implique l'acceptation d'une autre.
undefined la Cour de cassation a censuré la cour d'appel qui n'avait pas motivé sa décision. Elle a estimé que participer à une expertise n'est pas, en soi, un acquiescement (acceptation) à l'irrecevabilité de l'action possessoire. Ce sont deux choses distinctes. Cette décision protège les justiciables contre des renonciations implicites trop facilement déduites.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'une maison à Saint-Gilles, constate que son voisin, M. Y, a déplacé la clôture mitoyenne de plusieurs mètres, empiétant sur son terrain. Depuis des années, la limite entre les deux propriétés est floue. M. X décide d'agir en justice : il intente deux actions simultanément. La première est une action possessoire (pour protéger sa possession et faire cesser le trouble). La seconde est une action en bornage (pour déterminer officiellement la limite des terrains).
Le tribunal de grande instance de Nîmes rend un premier jugement. Surprise : il déclare l'action possessoire irrecevable car prescrite (le délai d'un an pour agir en matière possessoire était dépassé). En revanche, il ordonne une expertise pour le bornage. M. X, bien que déçu sur la première action, participe à l'expertise sans faire de réserves. Il espère que le bornage lui donnera raison sur le fond.
Mais M. X n'abandonne pas l'idée de contester l'irrecevabilité de l'action possessoire. Il interjette appel. La cour d'appel de Nîmes le surprend : elle déclare son appel irrecevable. Pourquoi ? Parce qu'en participant sans réserve à l'expertise ordonnée par le jugement, M. X a implicitement accepté le jugement dans son ensemble. undefined, il aurait acquiescé (renoncé à contester) à la disposition sur l'action possessoire en exécutant la disposition sur l'expertise.
M. X se pourvoit en cassation. La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel. Elle estime que la cour d'appel n'a pas donné de base légale à sa décision : elle n'a pas expliqué pourquoi le fait de participer à l'expertise (qui concerne le bornage) impliquait un acquiescement à l'irrecevabilité de l'action possessoire. Ce sont deux dispositions distinctes et indépendantes par leur objet. On ne peut pas déduire automatiquement l'une de l'autre.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les principes généraux de l'acquiescement au jugement. L'acquiescement (article 408 du Code de procédure civile) est le fait d'accepter une décision de justice, ce qui éteint le droit d'en appeler. Mais cet acquiescement doit être certain et non équivoque. En l'espèce, la cour d'appel avait déduit un acquiescement implicite du simple fait de participer à l'expertise. Or, pour la Cour de cassation, cette déduction n'est pas automatique.
La Haute juridiction rappelle que chaque disposition d'un jugement peut être indépendante. Ici, l'action possessoire et l'action en bornage sont deux demandes distinctes : la première vise à protéger la possession, la seconde à fixer les limites. Le jugement les traite séparément. Le fait d'exécuter la mesure d'expertise (pour le bornage) n'implique pas qu'on accepte l'irrecevabilité de l'action possessoire. Pour que l'acquiescement soit valable, il faut que la partie ait manifesté une intention claire d'accepter la disposition contestée.
undefined la cour d'appel aurait dû rechercher si, en participant à l'expertise, M. X avait eu l'intention de renoncer à contester l'irrecevabilité. Elle ne l'a pas fait. La Cour de cassation censure donc l'arrêt pour défaut de base légale. Attention toutefois : cette décision n'interdit pas qu'un acquiescement puisse être implicite. Mais il doit être certain et résulter d'actes qui ne peuvent s'interpréter autrement. undefined, c'est que participer à une expertise ordonnée par le juge est souvent une obligation légale ; on ne peut pas refuser sans risquer des sanctions. Donc en déduire un acquiescement serait particulièrement injuste.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires à Vauvert ont perdu leur droit d'appel pour avoir signé un procès-verbal d'expertise sans réserve. Cette décision de 1987 est donc toujours d'actualité et protectrice.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques importantes pour les propriétaires, les locataires et les professionnels de l'immobilier. Voici ce qu'il faut retenir :
- Pour le propriétaire bailleur : Si un jugement ordonne une expertise (par exemple sur l'état des lieux) et rejette en même temps une autre de vos demandes (comme des dommages-intérêts), ne craignez pas de participer à l'expertise. Vous ne perdez pas votre droit d'appel sur le rejet de vos dommages-intérêts, à condition de ne pas manifester clairement votre accord sur ce point.
- Pour le locataire : Si vous êtes en litige avec votre bailleur et que le tribunal ordonne une mesure d'instruction (expertise) tout en rejetant votre demande de diminution de loyer, vous pouvez participer à l'expertise sans perdre la possibilité de faire appel sur la diminution de loyer.
- Pour l'acquéreur : Dans le cadre d'une vente immobilière, si un jugement ordonne une expertise sur les vices cachés mais déclare votre action en garantie irrecevable pour prescription, ne vous privez pas de faire appel en pensant que l'expertise vous lie.
- Pour le copropriétaire : Si le tribunal ordonne une expertise sur les parties communes mais rejette votre contestation d'une assemblée générale, participer à l'expertise ne vaut pas acceptation de l'assemblée générale.
Exemple chiffré : à Vauvert, un propriétaire a vu son appel déclaré irrecevable pour avoir participé à une expertise après un jugement. Il a dû aller en cassation pour rétablir ses droits, ce qui lui a coûté plusieurs milliers d'euros. Avec une bonne stratégie, il aurait pu faire des réserves écrites dès le début.
En pratique, si vous êtes dans cette situation, vous devez toujours manifester votre désaccord par écrit. Par exemple, adressez un courrier au tribunal ou à l'expert en précisant que votre participation ne vaut pas acquiescement aux autres dispositions du jugement.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne jamais participer à une mesure d'exécution sans faire de réserves écrites : Avant de participer à une expertise ou d'exécuter une décision, envoyez un courriel ou un courrier recommandé à l'expert et à la partie adverse pour préciser que votre participation ne signifie pas que vous acceptez le jugement dans son ensemble.
- Consultez un avocat avant d'exécuter une décision : Dès qu'un jugement est rendu, prenez conseil pour savoir si vous pouvez exécuter certaines parties sans risquer de perdre votre droit d'appel sur d'autres.
- Séparez bien les demandes dans votre assignation : Lorsque vous intentez une action, formulez des demandes distinctes et indépendantes. Ainsi, si le tribunal en rejette une, les autres restent autonomes. Cela facilitera la distinction en appel.
- Vérifiez les délais d'appel : Le délai pour faire appel est généralement d'un mois (article 538 du Code de procédure civile). Ne le laissez pas passer sous prétexte que vous participez à une expertise. Interjetez appel dans les délais, quitte à vous désister plus tard.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1987 s'inscrit dans une jurisprudence constante de la Cour de cassation sur l'acquiescement implicite. Par exemple, dans un arrêt du 13 mars 2013 (n° 12-14.789), la Cour a rappelé que l'exécution volontaire d'un jugement ne vaut acquiescement que si elle est faite sans réserve et en connaissance de cause. De même, un arrêt du 9 juillet 2015 (n° 14-18.456) a jugé que le paiement d'une somme due en vertu d'un jugement n'emporte pas acquiescement à la disposition qui fixe cette somme si le débiteur conteste par ailleurs le principe de la dette.
La tendance actuelle des tribunaux est de protéger le justiciable contre des renonciations trop facilement déduites. Les juges exigent désormais un acte positif et non équivoque pour caractériser un acquiescement. Cela signifie que la simple participation à une expertise, à une médiation ou à toute mesure d'instruction ne suffit pas, à elle seule, à éteindre le droit d'appel.
Pour l'avenir, cette jurisprudence devrait se confirmer. Les professionnels du droit conseillent donc de toujours rédiger des réserves écrites et de ne jamais exécuter une décision sans avoir consulté un avocat.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist : Ce qu'il faut faire si un jugement ordonne une expertise mais rejette une de vos demandes
- Consultez un avocat immédiatement après le jugement pour évaluer vos chances d'appel.
- Interjetez appel dans le délai d'un mois si vous contestez la disposition rejetée. Ne tardez pas.
- Participez à l'expertise (c'est souvent obligatoire), mais envoyez un écrit à l'expert et à la partie adverse pour préciser que votre participation ne vaut pas acquiescement aux autres dispositions.
- Conservez une copie de vos réserves et de l'accusé de réception.
- Suivez l'évolution de l'appel en lien avec votre avocat. Vous pourrez toujours vous désister si l'expertise vous donne satisfaction.
FAQ rapide :
- Puis-je refuser de participer à une expertise ? Non, c'est une obligation légale. Mais vous pouvez faire des réserves.
- Que faire si j'ai déjà participé sans réserve ? Consultez un avocat pour savoir si vous pouvez encore faire appel. Il existe peut-être des arguments pour éviter l'acquiescement.
- Combien coûte un appel ? Les frais varient, mais comptez entre 1 500 et 5 000 € d'honoraires d'avocat, plus les frais de procédure.
- Quel est le délai pour faire appel ? Un mois à compter de la notification du jugement (article 538 CPC).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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