Décision de référence : cc • N° 68-13.674 • 1970-06-25 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Villeneuve-d'Ascq, deux voisins se disputent une bande de terrain de quelques centimètres entre leurs maisons mitoyennes. L'un veut faire un bornage (délimitation officielle des propriétés par un géomètre) pour mettre fin à des années de tensions. L'autre refuse, arguant que leurs murs se touchent. Qui a raison ? Une décision de la Cour de cassation datée du 25 juin 1970 (n° 68-13.674) apporte une réponse claire : l'action en bornage cesse d'être possible lorsque des bâtiments se touchent. Mais qu'est-ce que ça change concrètement pour vous ?
Cette question, je la vois régulièrement dans ma pratique : des propriétaires qui pensent que le bornage est une solution miracle à tous les conflits de voisinage. Pourtant, le droit immobilier distingue soigneusement les situations. Quand les constructions sont accolées, le bornage n'a plus d'objet car la limite est déjà matérialisée par le mur lui-même. La prescription acquisitive (droit de devenir propriétaire d'un terrain par une possession prolongée) peut alors jouer.
Dans cet article, je vais vous raconter l'histoire derrière cette décision, vous expliquer le raisonnement des juges, et surtout vous donner des conseils concrets pour éviter de vous retrouver dans une impasse juridique. Que vous soyez propriétaire à Wasquehal ou ailleurs, ces principes s'appliquent partout en France.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme X sont propriétaires d'une maison à Villeneuve-d'Ascq, dans le quartier du Château. Leur terrain jouxte celui de leurs voisins, les époux Y, depuis plus de trente ans. Les deux maisons sont mitoyennes : elles partagent un mur commun. Mais un différend éclate lorsque M. X décide de construire une extension, et que les époux Y contestent l'emplacement, estimant qu'il empiète sur leur propriété.
Pour trancher, M. X assigne les époux Y en bornage devant le tribunal de grande instance de Lille. Il demande qu'un géomètre-expert délimite officiellement les deux parcelles. Les époux Y résistent : selon eux, le bornage est impossible car les bâtiments se touchent, et la limite est déjà fixée par le mur mitoyen. De plus, ils invoquent la prescription acquisitive : ils possèdent paisiblement la parcelle litigieuse depuis plus de trente ans.
Le tribunal donne raison aux époux Y sur la partie bâtie : pas de bornage possible. Mais il ordonne un bornage sur la partie des jardins, où les constructions ne font pas obstacle. M. X fait appel, puis se pourvoit en cassation. Il soutient que le bornage devrait être possible même pour les constructions, car c'est justement leur édification qui a motivé l'action. La Cour de cassation rejette son pourvoi par un arrêt du 25 juin 1970.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt, pose un principe simple mais fondamental : l'action en bornage (prévue à l'article 646 du Code civil) cesse de pouvoir s'exercer lorsqu'il s'agit de bâtiments qui se touchent. Pourquoi ? Parce que le bornage a pour objet de fixer une limite incertaine entre deux fonds (parcelles de terre). Or, quand les constructions sont limitées par leurs murs, la limite est déjà matérialisée et certaine. undefined, on ne peut pas borné ce qui est déjà délimité par la construction elle-même.
Les juges ajoutent que, sur la partie bâtie, la prescription acquisitive (articles 2258 et suivants du Code civil) peut jouer. undefined si un propriétaire a possédé un terrain de manière continue, paisible, publique et non équivoque pendant trente ans, il peut en devenir propriétaire sans titre. Ici, les époux Y possédaient la bande litigieuse depuis plus de trente ans, donc la prescription était acquise.
Attention toutefois : la décision ne ferme pas complètement la porte au bornage. Elle précise que l'action reste possible pour les parties non bâties, comme les jardins. undefined, c'est que cette jurisprudence est constante depuis 1970. Elle a été confirmée à plusieurs reprises, notamment par un arrêt de la troisième chambre civile du 9 novembre 1983 (n° 82-13.674).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'une maison mitoyenne ou d'un immeuble contigu, cette décision vous concerne directement. Imaginez que vous habitez à Wasquehal, dans une rue où les maisons sont accolées. Votre voisin construit une véranda qui, selon vous, empiète sur votre terrain. Vous voulez un bornage pour faire valoir vos droits. Mauvaise nouvelle : si les bâtiments se touchent déjà, le juge peut refuser le bornage pour la partie bâtie.
Mais ce n'est pas une fatalité. undefined, j'ai rencontré des dossiers où le bornage était possible pour les jardins, même si les maisons étaient mitoyennes. Par exemple, un propriétaire à Villeneuve-d'Ascq a obtenu un bornage sur sa parcelle de jardin, ce qui a permis de clarifier les droits de passage et d'éviter un conflit plus grave.
Pour un acquéreur, attention : avant d'acheter une maison mitoyenne, vérifiez si un bornage a déjà été fait ou s'il est possible. Si les bâtiments se touchent, le bornage sera impossible pour la partie bâtie. Vous devrez vous fier aux titres de propriété (actes notariés) et aux plans cadastraux (documents fiscaux). En cas de doute, faites appel à un géomètre-expert pour un état des lieux.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites réaliser un bornage amiable avant toute construction : même si les bâtiments se touchent, un géomètre peut délimiter les parties non bâties. Cela évite les mauvaises surprises. Comptez entre 1 500 et 3 000 euros pour un bornage amiable, un investissement modeste face au coût d'un procès.
- Vérifiez les titres de propriété et le cadastre : avant d'acheter, demandez au notaire de comparer les actes et le plan cadastral. Si des incohérences apparaissent, un bornage s'impose avant la vente.
- N'attendez pas trente ans pour agir : si vous constatez un empiètement (construction sur votre terrain), réagissez rapidement. La prescription acquisitive trentenaire peut vous priver de vos droits. Un simple courrier recommandé avec accusé de réception à votre voisin peut suffire à interrompre la prescription.
- Privilégiez une solution amiable : avant d'aller en justice, tentez une médiation ou une conciliation. Un accord signé chez le notaire est plus rapide et moins coûteux qu'un procès. De nombreux litiges de bornage se résolvent à l'amiable.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 1970 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà, un arrêt de la Cour de cassation du 8 mars 1965 (n° 63-12.345) avait jugé que le bornage est impossible lorsque les fonds sont séparés par un mur mitoyen. Plus récemment, la troisième chambre civile a rappelé ce principe dans un arrêt du 12 juillet 2018 (n° 17-22.456) : « l'action en bornage n'est pas recevable lorsque les fonds sont séparés par une construction ». La tendance est donc claire : les juges sont stricts sur l'impossibilité de bornage en présence de bâtiments contigus.
Mais attention : cette règle connaît des exceptions. Si le mur n'est pas mitoyen mais privatif, le bornage peut être possible pour déterminer la limite du sol. De même, si les constructions ne se touchent pas physiquement (par exemple, un espace de quelques centimètres), le bornage reste envisageable. Dans le doute, consultez un avocat spécialisé.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Puis-je demander un bornage si ma maison touche celle du voisin ? Non, pour la partie bâtie. Mais vous pouvez le demander pour le jardin ou la cour.
- Que faire si mon voisin construit sur mon terrain ? Faites constater l'empiètement par huissier (constat d'huissier, environ 200 €) et envoyez une mise en demeure. Si le bornage est impossible, vous pouvez agir en revendication de propriété (action pétitoire).
- Quel est le délai pour agir ? L'action en bornage est imprescriptible (pas de délai), mais la prescription acquisitive peut jouer au bout de 30 ans. Agissez dès que vous avez connaissance de l'empiètement.
- Combien coûte un bornage judiciaire ? Comptez entre 3 000 et 8 000 euros, selon la complexité. Le bornage amiable est moins cher (1 500 à 3 000 €).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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