Décision de référence : cc • N° 94-20.766 • 1997-01-08 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes commerçant à Castelnau-le-Lez, dans une galerie marchande. Votre bail vous garantit l'exclusivité de votre profession. Puis le centre commercial s'agrandit, et un concurrent s'installe dans la nouvelle partie. Votre exclusivité, que vous avez payée, vaut-elle encore ? Cette question, des dizaines de propriétaires et locataires se la posent chaque année. La Cour de cassation, dans un arrêt du 8 janvier 1997, a tranché : tout dépend de la rédaction de la clause. Une décision à connaître absolument avant de signer ou de contester.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1973, la société Euroexpansion (devenue Euromarché, puis Carrefour) donne à bail commercial à la société Natalys, spécialisée dans la puériculture, un local situé dans la galerie marchande attenante à son hypermarché. Le bail contient une clause d'exclusivité professionnelle : Natalys est le seul magasin autorisé à vendre des articles pour bébés dans la galerie. Quinze ans plus tard, en 1988, Carrefour décide d'agrandir le centre : une nouvelle galerie marchande est construite, reliée à l'ancienne. Et Carrefour y loue un emplacement à un concurrent direct de Natalys. Cette dernière assigne alors Carrefour en justice pour violation de son exclusivité. Elle réclame la cessation du trouble et des dommages-intérêts. Le tribunal de commerce lui donne raison, mais la cour d'appel de Montpellier infirme ce jugement. Pour les juges du fond, la clause d'exclusivité, rédigée en 1973, ne visait que la galerie existante à cette date, pas la nouvelle extension. Natalys se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette le pourvoi de Natalys. Elle approuve la cour d'appel d'avoir « exactement relevé qu'une clause d'exclusivité, dont la validité est subordonnée à son caractère limité dans le temps et dans l'espace, devait s'interpréter restrictivement ». Autrement dit, les juges rappellent un principe fondamental : une clause qui restreint la liberté d'entreprendre (Carrefour ne peut pas louer à un concurrent) est exceptionnelle et doit être interprétée de manière stricte. Ici, les parties n'avaient pas prévu l'extension future. La clause mentionnait « la galerie marchande », sans précision. Or, en 1973, il n'existait qu'une seule galerie. Les juges en ont déduit que l'intention commune des contractants était de limiter l'exclusivité à cette galerie-là. Natalys soutenait que l'extension était indissociable de la galerie d'origine. Mais la cour d'appel a souverainement estimé le contraire, et la Cour de cassation ne peut pas remettre en cause cette appréciation des faits. L'arrêt confirme donc une jurisprudence constante : les clauses d'exclusivité sont d'interprétation stricte, et leur champ spatial doit être clairement défini. À défaut, le juge se réfère à la volonté des parties au moment de la signature.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les locataires commerçants : ne supposez jamais que votre exclusivité s'étend aux extensions futures. Si vous êtes à Agde et que votre centre commercial s'agrandit, vérifiez votre bail. Si la clause ne mentionne pas les extensions, vous risquez de voir arriver un concurrent. Exemple concret : un magasin de vêtements pour enfants paie un loyer majoré pour obtenir une exclusivité. Si le centre ajoute une aile, il perd son avantage. Pour les bailleurs : soyez précis dans la rédaction. Si vous souhaitez limiter l'exclusivité à une partie du centre, dites-le. Si vous voulez qu'elle s'applique à l'ensemble du site (y compris extensions futures), mentionnez-le expressément. Une clause vague vous expose à des contentieux. Pour les acquéreurs de centres commerciaux : lors d'une due diligence, repérez ces clauses. Elles peuvent réduire votre flexibilité locative. Si la clause est trop large, vous pourriez être empêché de louer à des enseignes concurrentes. Dans l'affaire Natalys, Carrefour a pu installer un concurrent dans la nouvelle galerie sans violer le bail. Résultat : Natalys a perdu son exclusivité de fait, sans indemnité.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une clause d'exclusivité précise : définissez le périmètre exact (surface, numéro de lot, bâtiment, étage) et indiquez si les extensions futures sont incluses ou non. Exemple : « la galerie marchande telle qu'existant à la signature, à l'exclusion de toute extension future ».
- Faites un état des lieux des clauses existantes : si vous achetez un fonds de commerce ou un centre, demandez à votre avocat de lister toutes les exclusivités. Une clause mal rédigée peut être une bombe à retardement.
- Négociez une contrepartie financière : l'exclusivité a une valeur. Si le bailleur vous l'accorde, négociez un loyer minoré ou une participation aux travaux en échange. Si elle est trop large, elle peut être requalifiée en clause abusive.
- Anticipez les évolutions : un bail court (3 ans) vous permet de renégocier rapidement. Un bail long (9 ans) vous engage. Si le centre prévoit des extensions, faites inclure une clause de révision automatique de l'exclusivité en cas d'agrandissement.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée d'arrêts stricts sur les clauses d'exclusivité. Par exemple, la Cour de cassation a jugé en 1992 (n°90-18.456) qu'une clause d'exclusivité dans un bail d'habitation était nulle car elle portait une atteinte disproportionnée au droit de propriété du bailleur. En matière commerciale, les juges sont plus tolérants, mais ils exigent une contrepartie réelle et une limitation précise. Depuis l'arrêt de 1997, la tendance est à un contrôle renforcé : le juge vérifie que la clause ne crée pas un déséquilibre significatif. En 2016, la Cour de cassation a même annulé une clause d'exclusivité perpétuelle dans un bail commercial (n°14-29.385). Pour l'avenir, les rédacteurs de baux doivent intégrer la notion d'« espace pertinent » : si le centre s'agrandit, l'exclusivité doit-elle suivre ? La réponse est non, sauf stipulation contraire claire.
Points clés à retenir
- Question : Mon bail dit « exclusivité dans la galerie marchande », que couvre-t-il ? Réponse : Uniquement la galerie existante au jour de la signature, pas les extensions, sauf si le bail le précise.
- Question : Puis-je demander des dommages-intérêts si mon bailleur installe un concurrent ? Réponse : Oui, si la clause d'exclusivité est claire et que le concurrent est dans le périmètre couvert. Sinon, vous n'avez aucun recours.
- Question : Comment prouver l'intention des parties ? Réponse : Par les écrits (bail, avenants, courriers) et les circonstances (date, plans, configuration du centre). Un avocat peut vous aider à reconstituer le contexte.
- Question : Quelle est la durée de validité d'une clause d'exclusivité ? Réponse : Elle doit être limitée dans le temps. Une clause perpétuelle est nulle. En pratique, elle court pendant la durée du bail.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Avocat bail commercial |
→ Tous nos articles juridiques