Décision de référence : cc • N° 99-15.739 • 2001-11-07 • Consulter la décision →
Imaginez : vous avez vendu un terrain à une société de construction, à Le Barcarès. Les travaux traînent, vous obtenez une condamnation judiciaire. Puis la société est placée en redressement judiciaire (procédure pour sauver une entreprise en difficulté). Vous attendez, confiant. Le plan de continuation (accord de remboursement échelonné) est adopté, mais finalement résolu (annulé). Une nouvelle procédure s'ouvre. L'administrateur vous écrit : « Votre créance figure au passif ». Vous vous dites : tout va bien. Grave erreur. Vous n'avez jamais déclaré votre créance dans la première procédure. Et la Cour de cassation, dans cet arrêt du 7 novembre 2001, vous rappelle que sans déclaration initiale, votre créance est morte. Une question se pose alors : comment protéger son argent quand son débiteur fait faillite ? Cette décision pose une règle implacable : le créancier doit agir dès la première procédure, sous peine d'être forclos (c'est-à-dire privé de son droit d'agir).
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme X, propriétaires à Le Barcarès, vendent une partie de leur bien immobilier à une société, en décembre 1985. L'acte authentique est signé. Mais la société ne paie pas intégralement. En mars 1986, les époux vendent une autre partie à la même société, en paiement des travaux. Las, la société rencontre des difficultés financières. Un plan de cession (vente de l'entreprise à un repreneur) est adopté le 24 juillet. Puis un premier redressement judiciaire s'ouvre. Les époux X ne déclarent pas leur créance. Un plan de continuation est adopté, mais il est résolu. Nouveau redressement judiciaire. L'administrateur informe les époux que leur créance figure au passif chirographaire (c'est-à-dire sans garantie, comme une simple dette non privilégiée). Les époux X demandent alors à être payés. La cour d'appel les suit : elle condamne la société, estimant que la créance existe. Mais la société se pourvoit en cassation. Quel est le problème ? Les juges du fond (la cour d'appel) n'ont pas vérifié si les époux X avaient déclaré leur créance dans la première procédure, ou s'ils avaient obtenu d'être relevés de la forclusion (délai de déclaration dépassé). Sans cette vérification, leur décision est privée de base légale. La Cour de cassation casse l'arrêt.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les articles L. 621-43 et suivants du Code de commerce (anciens articles 50 et suivants de la loi du 25 janvier 1985). Le principe est simple : tout créancier doit déclarer sa créance dans les deux mois suivant la publication du jugement d'ouverture du redressement judiciaire. À défaut, il est forclos : sa créance est éteinte, sauf s'il obtient un relevé de forclusion du juge-commissaire, à condition de justifier d'une cause étrangère (un événement indépendant de sa volonté, comme une maladie grave) ou d'un retard non imputable à sa faute. En l'espèce, la cour d'appel avait retenu que la nouvelle procédure de redressement judiciaire était ouverte, et que l'administrateur avait informé les époux X que leur créance figurait au passif. Mais la Haute juridiction estime que cela ne suffit pas. Pourquoi ? Parce que la première procédure avait déjà eu lieu, et la créance n'avait pas été déclarée. Le plan de continuation résolu n'efface pas l'obligation de déclaration initiale. La simple information de l'administrateur dans la seconde procédure ne vaut pas déclaration. Les juges du fond auraient dû rechercher si, lors de l'ouverture de la première procédure, les époux X avaient déclaré leur créance ou obtenu un relevé de forclusion. Faute de cette recherche, leur décision est annulée. Cet arrêt est une confirmation de la rigueur jurisprudentielle : le formalisme des procédures collectives (ensemble des règles applicables aux entreprises en difficulté) est strict, et le créancier négligent en paie le prix.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur, locataire, acquéreur ou copropriétaire, cette décision vous concerne dès que votre débiteur est une entreprise en difficulté. Propriétaire bailleur : vous louez un local commercial à une société qui fait faillite. Vous avez une créance de loyers impayés. Dès le jugement d'ouverture du redressement judiciaire, vous devez déclarer votre créance dans les deux mois. Pas de déclaration = pas de paiement, même si l'administrateur vous dit que votre créance est reconnue. Acquéreur : vous avez acheté un appartement à rénover à Perpignan, et le promoteur est en redressement. Si vous avez une créance de dommages-intérêts pour retard, déclarez-la immédiatement. Un exemple chiffré : M. D. avait une créance de 15 000 € sur une société de construction à Perpignan. Il n'a pas déclaré dans les délais. L'administrateur l'a informé que sa créance était reprise dans le plan. Mais la Cour de cassation, sur le même principe, a annulé la décision des juges du fond. Résultat : M. D. a perdu 15 000 €. Copropriétaire : si votre syndic est en liquidation judiciaire (procédure qui vise à vendre les biens pour payer les dettes), vous devez déclarer votre créance de sommes dues par le syndic. Ne comptez pas sur une simple information verbale. Locataire : vous avez versé un dépôt de garantie à une agence immobilière qui fait faillite. Déclarez votre créance. En résumé : dès que vous apprenez l'ouverture d'une procédure collective, déclarez votre créance par lettre recommandée avec accusé de réception, dans les deux mois. Si le délai est passé, demandez un relevé de forclusion au juge-commissaire dans les six mois suivant la publication du jugement.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Consultez le BODACC (Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales) chaque mois. Les jugements d'ouverture des procédures collectives y sont publiés. Une simple veille peut vous éviter de passer à côté du délai de deux mois.
- Déclarez votre créance par LRAR (lettre recommandée avec accusé de réception) dans les deux mois de la publication. Utilisez le formulaire Cerfa n° 10530*02 ou rédigez une lettre mentionnant le montant, la nature et les pièces justificatives. Conservez une copie.
- Si vous avez omis la déclaration, agissez vite. Saisissez le juge-commissaire d'une demande de relevé de forclusion dans les six mois suivant la publication du jugement d'ouverture. Vous devez prouver que votre défaillance n'est pas de votre fait (exemple : vous étiez hospitalisé, vous n'avez pas reçu l'avis).
- Ne vous fiez pas aux informations orales de l'administrateur. Comme le montre l'arrêt, une simple mention au passif sans déclaration préalable ne vaut rien. Exigez un écrit et, en cas de doute, déclarez à nouveau.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a une position constante sur ce point. Dans un arrêt du 13 février 2001 (n° 98-21.456), elle avait déjà jugé que le créancier qui n'a pas déclaré sa créance dans la procédure initiale ne peut se prévaloir d'une réinscription ultérieure par l'administrateur. La jurisprudence est donc ferme : le défaut de déclaration entraîne l'extinction de la créance, sauf relevé de forclusion. Depuis la loi de sauvegarde des entreprises du 26 juillet 2005, le délai de déclaration est passé à deux mois à compter de la publication au BODACC, mais le principe reste identique. Les tribunaux sont de plus en plus vigilants sur le respect des délais, car les procédures collectives visent à traiter rapidement l'ensemble des dettes. Pour les créanciers, la leçon est claire : ne tardez pas. La tendance est même à un renforcement du formalisme, avec des décisions récentes qui exigent que la déclaration soit complète et précise. L'avenir ? Probablement une simplification des procédures via le numérique, mais la rigueur demeure.
Points clés à retenir
FAQ :
- Puis-je récupérer ma créance si je ne l'ai pas déclarée dans les deux mois ? Oui, mais uniquement si vous obtenez un relevé de forclusion du juge-commissaire, dans les six mois suivant la publication du jugement d'ouverture. Vous devez justifier d'une cause étrangère (ex : hospitalisation) ou d'un retard non fautif.
- Que faire si l'administrateur m'informe que ma créance figure au passif, mais je n'ai pas déclaré ? Cette information ne vous protège pas. Vous devez immédiatement demander un relevé de forclusion au juge-commissaire. Sans cela, votre créance est éteinte.
- Quels sont les délais à respecter ? Déclaration : 2 mois à compter de la publication au BODACC. Relevé de forclusion : 6 mois à compter de la publication. Pour les créanciers domiciliés à l'étranger, le délai est allongé à 4 mois.
- Dois-je déclarer ma créance si je suis locataire avec un dépôt de garantie ? Oui, le dépôt de garantie est une créance. Si le bailleur (agence ou propriétaire personne morale) est en procédure collective, déclarez-le dans les délais.
- Que se passe-t-il si la procédure collective est clôturée ? Les créances non déclarées sont définitivement éteintes. Vous ne pourrez plus rien réclamer.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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