Décision de référence : cc • N° 88-10.649 • 1989-05-10 • Consulter la décision →
Vous êtes agent d'assurance à Vandoeuvre-lès-Nancy et vous venez de signer un crédit-bail pour un nouveau logiciel de gestion. Quelques mois plus tard, le vendeur disparaît, le logiciel ne fonctionne pas, et la banque réclame toujours ses loyers. Vous croyez pouvoir invoquer la loi du 10 janvier 1978 (dite loi Scrivener) pour faire annuler le crédit, comme vous le feriez pour un crédit à la consommation classique ? Erreur. La Cour de cassation a tranché en 1989 : ce crédit est professionnel, donc hors du champ d'application de cette loi protectrice.
Pourquoi cette distinction est-elle cruciale ? Parce qu'elle détermine si vous pouvez ou non vous prévaloir des mécanismes de protection prévus pour les consommateurs, comme la faculté de renonciation ou la résolution du crédit en cas de défaut du vendeur. L'arrêt du 10 mai 1989 (n° 88-10.649) est devenu une référence : il rappelle que la loi Scrivener ne s'applique qu'aux crédits destinés à des besoins non professionnels. Autrement dit, si vous empruntez pour votre activité professionnelle, vous êtes considéré comme un professionnel averti, et les protections consuméristes ne jouent plus.
Cette décision a des conséquences concrètes pour des milliers de professionnels, notamment dans le secteur de l'immobilier où les crédits-bails et les prêts professionnels sont courants. Elle concerne aussi les propriétaires bailleurs qui souscrivent un crédit pour financer des travaux locatifs : ce crédit est-il professionnel ou personnel ? La réponse dépend de l'affectation du bien. Plongeons dans cette affaire pour comprendre les pièges à éviter.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1984, M. X, agent d'assurance à Vandoeuvre-lès-Nancy, a besoin d'informatiser sa gestion. Il souscrit auprès de la société Locafrance un contrat de crédit-bail portant sur un ensemble informatique : matériel et logiciel. Le contrat prévoit le paiement de loyers sur 60 mois. Mais rapidement, le matériel s'avère défectueux et le logiciel inadapté. M. X cesse de payer les loyers, et Locafrance résilie le contrat de plein droit, comme le permet la clause de déchéance du terme. M. X assigne alors le vendeur et Locafrance en justice, demandant la résolution de la vente et, par voie de conséquence, celle du crédit-bail, sur le fondement de l'article 9 alinéa 2 de la loi du 10 janvier 1978. Cet article prévoit que, en cas de résolution de la vente, le contrat de crédit est également résolu, et le prêteur doit restituer les sommes perçues.
La cour d'appel de Nancy donne raison à M. X en 1987. Elle estime que le crédit-bail est un contrat de crédit soumis à la loi Scrivener, et que la résolution de la vente entraîne automatiquement celle du crédit. Mais Locafrance se pourvoit en cassation. L'enjeu est de taille : si la solution était confirmée, tous les crédits professionnels pourraient être remis en cause par un simple défaut du fournisseur, ce qui fragiliserait le crédit-bail et les financements professionnels.
Le 10 mai 1989, la Cour de cassation casse l'arrêt nancéien. Elle rappelle que la loi du 10 janvier 1978 ne s'applique qu'aux opérations de crédit destinées à financer les besoins d'une activité non professionnelle. Or, M. X a souscrit le crédit-bail pour les besoins de son activité professionnelle d'agent d'assurance. Dès lors, il ne peut pas invoquer l'article 9 alinéa 2. L'affaire est renvoyée devant la cour d'appel de Dijon.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1er de la loi n° 78-22 du 10 janvier 1978, dite loi Scrivener, qui dispose qu'elle s'applique « aux opérations de crédit […] destinées à financer les besoins d'une activité non professionnelle ». En d'autres termes, le législateur a voulu protéger le consommateur, personne physique qui emprunte pour son usage personnel, mais pas le professionnel qui agit dans le cadre de son activité. La Cour applique ici une interprétation stricte : seul l'objet du crédit importe, et non la qualité de l'emprunteur. Un agent d'assurance peut être un consommateur pour un crédit personnel (ex. : prêt auto), mais pas pour un crédit professionnel.
Le raisonnement est simple : si le crédit sert à financer une activité professionnelle, l'emprunteur est présumé avoir une certaine compétence et ne pas avoir besoin de la protection renforcée de la loi Scrivener. Les professionnels sont censés négocier en connaissance de cause, et les risques liés au défaut du fournisseur relèvent de leur responsabilité. C'est une confirmation de la jurisprudence antérieure (notamment Cass. civ. 1re, 13 octobre 1981, qui avait déjà exclu les crédits professionnels).
La Cour rejette ainsi l'argument de M. X selon lequel la protection devait s'appliquer parce que le crédit-bail était un contrat de crédit au sens large. Elle précise que la loi Scrivener est d'ordre public, mais seulement dans son champ d'application. En dehors, le droit commun des contrats s'applique. Conséquence : M. X ne peut pas invoquer la résolution automatique du crédit. Il doit agir contre le vendeur sur le fondement de la garantie des vices cachés (article 1641 du Code civil) ou de la responsabilité contractuelle (article 1231-1 du Code civil), mais sans pouvoir entraîner la banque dans la procédure. La décision est un revirement ? Non, c'est une application constante, mais elle a valeur de principe.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : si vous souscrivez un prêt pour financer des travaux de rénovation dans un logement locatif, ce prêt est-il professionnel ? Oui, si vous agissez en tant que professionnel de la location (par exemple, si vous êtes inscrit au registre du commerce). Non, si vous êtes un particulier qui loue un seul bien à titre de gestion patrimoniale. La frontière est floue. Exemple : un propriétaire à Lunéville loue un studio meublé. Il emprunte 50 000 € pour des travaux. Si le bien est loué en meublé professionnel (statut LMNP), le crédit est professionnel. S'il est loué en nu à titre de particulier, il pourrait être considéré comme personnel. Dans le doute, vérifiez avec un avocat.
Pour les professionnels indépendants (artisans, commerçants, professions libérales) : vous ne pouvez pas vous prévaloir de la loi Scrivener pour un crédit-bail ou un prêt professionnel. Si votre fournisseur vous livre un matériel défectueux, vous devez agir directement contre lui, et non pas contre la banque. Vous ne pouvez pas suspendre vos loyers ou vos remboursements sous prétexte que le bien est défaillant. Une clause de « résolution de plein droit » du crédit en cas de défaut du vendeur ? Elle n'existe que dans le cadre de la loi Scrivener. Sans elle, vous devez continuer à payer la banque, puis vous retourner contre le vendeur.
Pour les acquéreurs d'un bien immobilier : si vous achetez un local commercial avec un prêt professionnel, la même règle s'applique. Le banquier n'est pas solidaire du vendeur. En cas de vice caché, vous ne pouvez pas demander l'annulation du prêt. Vous devez attaquer le vendeur seul. C'est pourquoi il est crucial de bien qualifier l'opération en amont, et éventuellement de négocier une clause de solidarité dans le contrat de prêt.
Pour les copropriétaires : un crédit contracté par le syndicat des copropriétaires pour des travaux est un crédit professionnel ? Non, le syndicat n'est pas un professionnel. Mais si un copropriétaire emprunte personnellement pour financer sa quote-part, cela peut être personnel ou professionnel selon son statut. Attention aux situations mixtes.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Qualifiez le crédit avant de signer : demandez à votre banquier de préciser par écrit si le crédit est destiné à un usage professionnel ou non. Cette qualification déterminera vos droits. Si le crédit est professionnel, vous ne bénéficierez pas du droit de rétractation (14 jours) ni de la protection contre les clauses abusives spécifiques à la loi Scrivener.
- Négociez une clause de solidarité : dans un crédit professionnel, essayez d'obtenir une clause par laquelle le prêteur s'engage à se retourner contre le vendeur en cas de défaut. Cela vous évite d'avoir à payer tout en poursuivant le vendeur.
- Gardez des traces de l'affectation : conservez tous les documents montrant que le crédit sert à financer votre activité professionnelle (factures, devis, contrat de bail, etc.). En cas de litige, cela permettra de prouver le caractère professionnel et d'éviter une application erronée de la loi.
- Consultez un avocat avant d'agir : si vous êtes en conflit avec un fournisseur, ne stoppez pas vos paiements sans avis juridique. Une action mal engagée peut vous coûter cher : intérêts de retard, clauses pénales, voire inscription au fichier des incidents de remboursement.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 1989 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1981, la première chambre civile avait jugé que la loi Scrivener ne protège que les consommateurs (Civ. 1re, 13 octobre 1981, n° 80-12.654). Plus récemment, la Cour de cassation a précisé que pour les prêts immobiliers, la loi du 13 juillet 1979 (loi Scrivener immobilière) s'applique également aux professionnels dans certains cas (Civ. 1re, 4 novembre 2011, n° 10-24.947), mais il s'agit d'une autre loi. La tendance est donc au maintien d'une distinction nette entre crédits personnels et professionnels. Cependant, le droit européen tend à harmoniser les protections, notamment avec la directive 2008/48/CE sur le crédit à la consommation, qui exclut aussi les crédits professionnels. À l'avenir, il est possible que le législateur français étende certaines protections aux professionnels, mais ce n'est pas à l'ordre du jour.
Checklist avant d'agir
- Ai-je bien identifié la nature de mon crédit ? (professionnel ou personnel) → Si professionnel, je ne peux pas invoquer la loi Scrivener.
- Mon fournisseur est-il défaillant ? → Je dois agir contre lui seul, pas contre la banque.
- Ai-je une clause contractuelle qui me lie au banquier ? → Vérifiez si le contrat prévoit une action directe ou une solidarité.
- Quels sont mes recours ? → Garantie des vices cachés (art. 1641 C. civ.), responsabilité contractuelle (art. 1231-1), ou action en résolution de la vente (art. 1184 ancien, 1224 nouveau).
- Dois-je continuer à payer les loyers ? → Oui, sauf décision de justice contraire. L'arrêt des paiements expose à des pénalités.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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