Immobilier

Devoir de conseil du notaire : quand le bailleur peut-il le tenir pour responsable ?

📅 Décision du 25 mars 2010⚖️ Cour de cassation📖 7 min de lecture

La Cour de cassation rappelle que le notaire n'a pas à vérifier les déclarations des parties si rien n'éveille ses soupçons. Décryptage d'une affaire de bail commercial à Le Mans qui a des conséquences pour tous les propriétaires et locataires.

Décision de référence : cc • N° 09-12.294 • 2010-03-25 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Le Mans, rue des Minimes. Vous signez un bail avec un locataire qui se présente comme artisan. Six mois plus tard, il vous apprend qu'il n'a jamais été artisan, qu'il a agi pour le compte d'une société en formation. Vous voulez annuler le bail, mais le notaire qui l'a rédigé vous dit qu'il n'a rien vérifié. Qui est responsable ? Cette question, des centaines de propriétaires se la posent chaque année. La décision de la Cour de cassation du 25 mars 2010 (n° 09-12.294) apporte une réponse nuancée, qui protège le rédacteur d'acte dans certaines limites. Mais attention : tout n'est pas permis pour autant.

Le devoir de conseil du notaire (ou de l'huissier de justice, dans cette affaire) est un sujet sensible. On attend d'eux qu'ils éclairent les parties sur la portée de leurs engagements. Mais jusqu'où va cette obligation ? Les juges nous disent : le professionnel doit s'adapter au but poursuivi par les parties et à leurs exigences particulières, mais seulement s'il en a été informé. En d'autres termes, si vous ne dites rien, il ne peut pas deviner.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

Nous sommes dans la Sarthe, près de Mamers. Les consorts Y, Z et A sont propriétaires d'un local commercial. En 2002, ils consentent un bail commercial à M. C, un professionnel du secteur d'activité concerné. Simultanément, les époux B fondent une EURL (Entreprise Unipersonnelle à Responsabilité Limitée) pour reprendre le bail. Mais voilà : le bail a été rédigé par un huissier de justice, qui mentionne M. C comme preneur à titre personnel. Or, les époux B estiment que le bail devait être conclu au nom de leur société en formation. Ils assignent l'huissier en responsabilité pour manquement à son devoir de conseil.

Devant la cour d'appel, les époux B obtiennent gain de cause : l'huissier est condamné à réparer le préjudice. Mais l'huissier se pourvoit en cassation. Il argue qu'il n'avait pas été informé de l'intention des parties de faire reprendre le bail par une société. La Cour de cassation lui donne raison : le professionnel n'est pas tenu de vérifier les déclarations factuelles des parties, sauf si des éléments éveillent ses soupçons. Or, ici, rien ne laissait penser que M. C agissait pour le compte d'un tiers. L'arrêt est cassé.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1147 du Code civil (dans sa version antérieure à 2016), devenu depuis l'article 1231-1, qui pose le principe de la responsabilité contractuelle : tout professionnel doit exécuter ses obligations de bonne foi, sous peine de dommages-intérêts. Mais elle précise le contenu du devoir de conseil du rédacteur d'acte. Selon elle, ce devoir s'apprécie in concreto : il faut regarder le but poursuivi par les parties et leurs exigences particulières, mais à condition que le professionnel en ait été informé.

En l'espèce, l'huissier n'avait pas été averti que M. C agissait pour le compte d'une société en formation. Il ne pouvait donc pas deviner qu'il fallait rédiger le bail avec une clause de reprise d'engagement (mécanisme permettant à une société en formation de reprendre les actes conclus en son nom). La Cour ajoute que si le professionnel doit réunir les justificatifs nécessaires à son intervention, il n'est pas tenu de vérifier les déclarations d'ordre factuel des parties, sauf si des éléments objectifs éveillent ses soupçons. C'est une confirmation de la jurisprudence antérieure, pas un revirement.

Les époux B soutenaient que l'huissier aurait dû s'enquérir de la qualité exacte du preneur. Mais la Cour estime que ce n'est pas son rôle : c'est aux parties de l'informer. Cette décision protège le rédacteur d'acte contre une obligation de police des déclarations qui serait excessive. Elle repose sur une logique de partage des responsabilités : chacun doit fournir les informations nécessaires.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Propriétaire bailleur : si vous signez un bail commercial, vous devez indiquer clairement au notaire ou à l'huissier qui est le véritable preneur. Par exemple, si vous louez à un gérant de société, précisez que le bail est conclu avec la société, pas avec la personne physique. Faute de quoi, vous ne pourrez pas vous retourner contre le rédacteur d'acte si un problème survient. Imaginez un bail à Mamers pour un commerce de boulangerie : si le preneur se révèle insolvable, vous aurez perdu six mois de loyer (environ 12 000 € pour un loyer de 2 000 €/mois).

Locataire : vous devez être transparent sur votre situation. Si vous créez une société après la signature, dites-le au rédacteur d'acte. Une omission pourrait vous empêcher de demander des comptes au professionnel.

Rédacteur d'acte (notaire, huissier) : cette décision vous rassure, mais ne vous dispense pas de conseil. Vous devez interroger les parties sur leur intention et leur qualité. Si vous avez un doute, posez des questions par écrit. Gardez une trace de ces échanges.

En pratique, si vous êtes dans une situation où le rédacteur d'acte n'a pas été informé, vous ne pourrez pas engager sa responsabilité. Mais si vous l'avez informé et qu'il n'a pas agi en conséquence, vous pouvez l'attaquer. Attention : l'action en responsabilité se prescrit par 5 ans à compter de la découverte du dommage (article 2224 du Code civil).

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Informez le rédacteur d'acte par écrit : avant la signature, envoyez un email ou un courrier précisant qui est le véritable preneur, s'il s'agit d'une société en formation, etc. Conservez une copie.
  • Faites rédiger une clause de substitution ou de reprise : si le bail est signé par une personne physique pour le compte d'une société en formation, demandez une clause prévoyant la reprise des engagements par la société après immatriculation.
  • Vérifiez l'acte avant de signer : lisez attentivement le bail. Si votre nom est mal orthographié ou si la qualité de preneur est erronée, signalez-le immédiatement.
  • Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier : avant de signer un bail commercial, un avocat peut vous conseiller sur les clauses à insérer et les pièges à éviter. À Le Mans, Maître Zakine peut vous aider.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 14 janvier 2003 (n° 00-22.040), que le notaire n'est pas tenu de vérifier la sincérité des déclarations des parties si rien ne l'alerte. En revanche, si le professionnel a connaissance d'une anomalie (par exemple, un prix manifestement sous-évalué), il doit alerter les parties. La décision de 2010 confirme cette approche et l'étend aux huissiers de justice.

Depuis, la jurisprudence a évolué sur un point : le devoir de conseil du notaire a été renforcé en matière de fiscalité et d'urbanisme (Cass. 1ère civ., 6 juillet 2016, n° 15-21.417). Mais en matière de vérification des déclarations factuelles, la position reste stable. Pour l'avenir, attendez-vous à ce que les tribunaux exigent des professionnels qu'ils interrogent systématiquement les parties sur leur qualité et leur intention, mais sans aller jusqu'à une vérification intrusive.

Points clés à retenir

  • Qui est responsable si le notaire n'a pas vérifié les déclarations ? Le notaire n'est responsable que si vous l'avez informé du but poursuivi ou de vos exigences particulières, et qu'il n'a pas agi en conséquence.
  • Puis-je annuler un bail si le preneur n'est pas celui que je croyais ? Oui, si vous démontrez une erreur sur la personne du cocontractant (article 1130 du Code civil). Mais vous devrez prouver que cette erreur était excusable et déterminante.
  • Quels délais pour agir contre le rédacteur d'acte ? 5 ans à compter de la découverte du dommage, mais au plus tard 20 ans après la signature de l'acte (délai butoir de l'article 2232 du Code civil).
  • Que faire si je suis dans cette situation ? Rassemblez toutes les preuves de ce que vous avez dit au professionnel (emails, courriers, témoignages). Consultez un avocat pour évaluer vos chances.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.

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Questions fréquentes

Le notaire doit-il vérifier les déclarations du preneur dans un bail commercial ?

Non, sauf si des éléments éveillent ses soupçons. C'est ce qu'a rappelé la Cour de cassation dans l'arrêt du 25 mars 2010 : le professionnel n'est pas tenu de vérifier les déclarations factuelles des parties s'il n'a pas été informé d'exigences particulières.

Puis-je attaquer le notaire si le bail n'a pas été rédigé comme je le souhaitais ?

Oui, si vous l'avez informé de vos intentions et qu'il n'a pas adapté l'acte. Par exemple, si vous vouliez que le bail soit au nom d'une société en formation et que le notaire l'a rédigé au nom d'une personne physique, vous pouvez engager sa responsabilité.

Quels délais pour agir contre un notaire pour manquement au devoir de conseil ?

L'action en responsabilité se prescrit par 5 ans à compter de la découverte du dommage (article 2224 du Code civil). Il faut agir rapidement dès que vous constatez le problème.

Que faire si j'ai signé un bail sans savoir que le preneur agissait pour une société ?

Vous pouvez demander l'annulation du bail pour erreur sur la personne, mais c'est difficile à prouver. Consultez un avocat pour vérifier si vous avez des recours contre le preneur ou le rédacteur d'acte.

Le devoir de conseil est-il le même pour un huissier de justice et un notaire ?

Oui, la Cour de cassation l'a étendu aux huissiers dans cet arrêt. Tous les rédacteurs d'actes sont soumis à la même obligation de conseil, adaptée aux circonstances.

Informations juridiques

  • Numéro: 09-12.294
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 25 mars 2010

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire bailleur : bail signé avec une personne physique, mais le locataire est une société

Vous êtes propriétaire d'un local commercial à Le Mans. Vous signez un bail avec M. Dupont, artisan. Six mois après, vous découvrez que M. Dupont a créé une SARL et que le bail est en réalité exploité par la société. Vous voulez résilier le bail.

Application pratique:

Si vous n'avez pas informé le notaire que le bail devait être conclu avec la société, vous ne pourrez pas attaquer le notaire. En revanche, vous pouvez agir contre le locataire pour inexécution contractuelle. Rassemblez les preuves de vos échanges avec le notaire pour savoir s'il a été informé.

2

Locataire : j'ai signé un bail pour une société en formation, mais le notaire a mal rédigé l'acte

Vous êtes gérant d'une EURL en formation à Mamers. Vous signez un bail commercial en votre nom personnel, mais vous aviez dit au notaire que c'était pour la société. Le notaire n'a pas inséré de clause de reprise.

Application pratique:

Si vous pouvez prouver que vous avez informé le notaire (email, courrier), sa responsabilité peut être engagée. Vous pouvez demander des dommages-intérêts pour le préjudice subi (ex : perte de la possibilité de déduire les loyers). Consultez un avocat rapidement.

3

Notaire : comment éviter une action en responsabilité

Vous êtes notaire à Le Mans. Vous rédigez un bail commercial pour un client qui se présente comme preneur. Vous ne vérifiez pas s'il agit pour une société. Plus tard, le bailleur vous attaque.

Application pratique:

Pour éviter cela, posez systématiquement la question par écrit : 'Agissez-vous en votre nom personnel ou pour le compte d'une personne morale ?'. Faites signer une déclaration sur l'honneur. Gardez une trace de cette question dans votre dossier. Cela vous protégera en cas de litige.

CZ

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit, spécialisée en droit immobilier et foncier. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par Maître Zakine.

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