Décision de référence : cc • N° 20-17.715 • 2022-01-26 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'un appartement à Andrézieux-Bouthéon, près de Saint-Étienne. Un soir, un incendie détruit une partie du logement loué à un commerçant. Vous pensez que le locataire est automatiquement responsable ? C'est ce que dit le droit commun. Mais si votre bien se trouve en Alsace-Moselle – et non dans la Loire – la donne change du tout au tout. Cette décision de la Cour de cassation, rendue le 26 janvier 2022, l'affirme haut et fort : dans les trois départements du droit local, le locataire n'est pas présumé coupable. Alors, qui paie les dégâts ? Tout dépend de la preuve d'une faute.
La question que se pose chaque propriétaire : « Mon locataire est-il tenu de rembourser les réparations après un incendie ? » En droit commun (articles 1733 et 1734 du Code civil), oui, sauf s'il prouve un cas de force majeure, un vice de construction ou la faute du bailleur. Mais dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle, ces articles ne s'appliquent pas. Résultat : le locataire ne répond des pertes que si le bailleur démontre une faute de sa part. Un revirement complet des rôles.
Que dit précisément l'arrêt ? Il s'appuie sur l'article 72 de la loi du 1er juin 1924, qui maintient en vigueur les règles locales. En clair, le locataire n'est pas présumé responsable : c'est au propriétaire de prouver que le sinistre est dû à une négligence ou une imprudence de son locataire. Une protection renforcée pour le preneur, mais une épée de Damoclès pour le bailleur. Plongeons dans les détails.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est propriétaire d'un local commercial à Strasbourg, dans le Bas-Rhin. Il le loue à une société qui y exploite un fonds de commerce. Le 15 mars 2018, un incendie se déclare dans l'arrière-boutique. Le feu ravage une partie des lieux, détruit du matériel et oblige le locataire à cesser son activité pendant plusieurs mois. Le propriétaire, estimant que le locataire est responsable, lui réclame 45 000 euros pour les travaux de remise en état, le préjudice de jouissance (perte de loyers) et la dépréciation du bien.
Le locataire, lui, conteste : il affirme n'avoir commis aucune faute et soupçonne une installation électrique défectueuse. Le bail ne contient aucune clause particulière sur les incendies. Le litige arrive devant le tribunal judiciaire de Strasbourg, puis devant la cour d'appel de Colmar. Celle-ci, en septembre 2020, donne raison au locataire : elle estime que le propriétaire n'a pas prouvé la faute de son preneur. M. X se pourvoit en cassation. Il invoque l'article 1732 du Code civil, qui présume la responsabilité du locataire pour les dégradations survenues pendant la location.
La Cour de cassation, dans son arrêt du 26 janvier 2022, rejette le pourvoi. Elle confirme que les articles 1733 et 1734 ne s'appliquent pas en Alsace-Moselle, et que l'article 1732 – qui prévoit une présomption de responsabilité pour les dégradations – ne peut pas non plus fonder une présomption en cas d'incendie. Pourquoi ? Parce que l'article 72 de la loi de 1924 exclut les textes spéciaux sur l'incendie, et que la présomption de l'article 1732 ne couvre que les dégradations ordinaires, pas les sinistres exceptionnels comme le feu. Bref, le propriétaire doit prouver la faute du locataire. Il ne l'a pas fait. Il perd.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges de la Cour de cassation raisonnent en trois temps. D'abord, ils rappellent le droit applicable : dans les trois départements du Bas-Rhin, Haut-Rhin et Moselle, la loi du 1er juin 1924 a maintenu en vigueur les dispositions locales antérieures. Or, le droit local alsacien-mosellan ne connaît pas les articles 1733 et 1734 du Code civil (qui instaurent une présomption de responsabilité du locataire en cas d'incendie). Ces articles sont donc « écartés » dans ces territoires. Ensuite, la Cour examine l'article 1732 du même code, qui dispose que le locataire répond des dégradations ou pertes qui surviennent pendant sa jouissance, sauf s'il prouve qu'elles sont arrivées sans sa faute. Mais cet article, selon la Cour, ne crée pas une présomption autonome pour l'incendie : il s'applique aux dégradations courantes, pas à un événement aussi spécifique que le feu, qui a ses propres règles (les articles 1733 et 1734 justement exclus).
En conséquence, le locataire ne peut être présumé responsable sur le seul fondement de l'article 1732. La charge de la preuve (c'est-à-dire qui doit prouver quoi) repose entièrement sur le bailleur : c'est à lui de démontrer que le locataire a commis une faute (négligence, imprudence, non-respect des consignes de sécurité) à l'origine de l'incendie. Si le bailleur n'y parvient pas, le locataire est exonéré.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure (notamment un arrêt de 2014, n° 13-16.772), mais elle la précise : elle écarte explicitement l'article 1732 comme fondement d'une présomption en matière d'incendie. Les arguments du propriétaire – qui tentait de contourner l'exclusion des articles 1733 et 1734 en invoquant l'article 1732 – sont rejetés. La Cour fait preuve de cohérence : si le législateur local a voulu exclure les présomptions spéciales pour l'incendie, on ne peut pas les rétablir indirectement.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs en Alsace-Moselle, la décision est un avertissement : vous ne bénéficiez plus de la présomption de responsabilité. Si un incendie survient, c'est à vous de prouver la faute de votre locataire. Concrètement, cela signifie qu'il vous faudra rassembler des preuves : témoignages, rapports d'expertise, constats d'huissier, photos, etc. Sans cela, vous ne pourrez pas obtenir réparation. Par exemple, si votre locataire laisse une bougie allumée en partant et que le feu prend, vous devrez démontrer ce geste. Un simple constat de dégâts ne suffit pas.
Pour les locataires, au contraire, c'est une protection renforcée. Vous n'êtes plus présumé responsable. Si le propriétaire vous réclame des dommages-intérêts, il doit prouver votre faute. Et s'il ne le fait pas, vous êtes quitte. Attention toutefois : si votre bail contient une clause expresse relevant du droit local (par exemple, une clause qui vous impose une assurance incendie spécifique ou qui vous rend responsable même sans faute), celle-ci pourrait être valable. La Cour de cassation précise que la présomption ne joue pas « sauf clause contraire expresse du bail relevant du droit local ». Autrement dit, un bail bien rédigé peut inverser la tendance.
Prenons un exemple chiffré : à Andrézieux-Bouthéon, un propriétaire loue un local commercial à un artisan. Incendie : 50 000 euros de dégâts. En droit commun, le locataire serait présumé responsable et devrait payer, sauf à prouver une cause extérieure. Mais si le local est à Metz, le propriétaire doit prouver la faute de l'artisan. S'il n'y parvient pas, il supporte seul la perte. La différence est énorme. Pour les professionnels de l'immobilier, cette décision impose de vérifier la localisation du bien et d'adapter les clauses du bail en conséquence.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une clause incendie explicite dans le bail : si vous êtes propriétaire en Alsace-Moselle, prévoyez une clause qui rend le locataire responsable des dégâts d'incendie, même sans faute prouvée. Cette clause doit être conforme au droit local et clairement acceptée par le preneur.
- Exigez une assurance incendie du locataire : imposez dans le bail que le locataire souscrive une assurance couvrant les risques incendie, avec une clause de renonciation à recours contre le propriétaire. Cela évite les conflits en cas de sinistre.
- Faites un état des lieux détaillé et des photos : avant l'entrée dans les lieux, documentez l'état du bien. En cas d'incendie, ces éléments permettront de distinguer les dégradations préexistantes de celles dues au feu.
- En cas d'incendie, agissez vite : faites constater les dégâts par un huissier et mandatez un expert indépendant. Plus vous rassemblez de preuves rapidement, plus vous aurez de chances de prouver une faute si vous êtes bailleur, ou de vous défendre si vous êtes locataire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui limitent la responsabilité du locataire en Alsace-Moselle. Déjà, en 2014, la Cour de cassation (n° 13-16.772) avait jugé que l'article 1733 n'était pas applicable dans ces départements. L'arrêt de 2022 va plus loin en précisant que l'article 1732 ne peut pas non plus fonder une présomption pour l'incendie. Certains tribunaux, comme le tribunal judiciaire de Strasbourg, avaient déjà adopté cette position, mais la Cour de cassation l'unifie désormais.
En droit commun, la tendance est inverse : les juges appliquent strictement les articles 1733 et 1734, qui pèsent lourdement sur le locataire. Cette divergence crée une insécurité juridique pour les bailleurs qui possèdent des biens dans plusieurs régions. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que le législateur harmonise les règles, ou que la pratique contractuelle s'adapte en multipliant les clauses de responsabilité. En attendant, le droit local reste une spécificité à ne pas négliger.
En pratique : ce qu'il faut faire
Check-list pour un propriétaire bailleur en Alsace-Moselle après un incendie :
- Vérifier si le bail contient une clause de responsabilité spécifique pour l'incendie. Si oui, l'appliquer.
- Sinon, rassembler toutes les preuves d'une éventuelle faute du locataire (témoignages, photos, expertises).
- Déclarer le sinistre à votre assurance et demander une enquête.
- Consulter un avocat spécialisé en droit local pour évaluer vos chances de succès.
- Envisager une médiation avant d'engager une procédure judiciaire.
FAQ :
- Q : Mon locataire a mis le feu par négligence, comment le prouver ? R : Rassemblez des témoignages de voisins, des enregistrements de caméras de surveillance, ou un rapport d'expert qui identifie l'origine du feu (ex : mégot de cigarette).
- Q : Puis-je inclure une clause qui rend le locataire responsable même sans faute ? R : Oui, si cette clause est expresse et conforme au droit local. Elle doit être rédigée avec soin pour ne pas être jugée abusive.
- Q : Quels délais pour agir ? R : L'action en responsabilité contractuelle se prescrit par 5 ans à compter du sinistre. Mais il vaut mieux agir vite pour conserver les preuves.
- Q : Que faire si le locataire n'a pas d'assurance ? R : Vous pouvez vous retourner contre lui sur ses biens personnels, mais c'est souvent difficile. Mieux vaut exiger une assurance dans le bail.
- Q : Cette décision s'applique-t-elle aux baux d'habitation ? R : Oui, elle concerne tous les baux (habitation, commercial, professionnel) dans les trois départements concernés.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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