Décision de référence : cc • N° 12-11.724 • 2013-06-12 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un logement à Douarnenez, mais pas vraiment. Vous avez signé un bail emphytéotique (un contrat de location très long, souvent 99 ans, qui vous confère un droit réel sur le bien). Vous y vivez depuis des années avec votre conjoint. Puis vient le divorce. Qui garde le droit au bail ? Jusqu'à présent, la question restait floue. Mais en juin 2013, la Cour de cassation a tranché : le conjoint qui habite effectivement le logement peut en demander l'attribution préférentielle. Une décision qui change la donne pour des centaines de couples à Quimper et ailleurs.
Cette affaire, partie d'un divorce à Quimper, a rebondi jusqu'à la plus haute juridiction. Elle pose une question simple mais cruciale : le droit au bail emphytéotique, qui permet d'occuper un logement moyennant un loyer modique, peut-il être attribué à un époux comme un bien immobilier classique ? La réponse est oui, sous conditions.
Derrière ce jargon juridique se cache une réalité humaine : celle d'un conjoint, souvent âgé ou malade, qui risque de perdre son toit. La Cour de cassation a privilégié la protection du logement familial, une tendance forte en droit immobilier. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme Y. se sont mariés en 1971 sans contrat de mariage (ce qui signifie qu'ils étaient sous le régime de la communauté légale). En 1982, ils ont signé un bail emphytéotique sur un local à usage d'habitation à Quimper. Ce type de bail, d'une durée de 18 à 99 ans, donne au preneur (le locataire) un droit réel sur le bien, comme s'il en était propriétaire, mais à condition de payer une redevance modique et d'entretenir le bâtiment.
En 2010, Mme Y., alors âgée de 61 ans, déclare une maladie professionnelle. Ses ressources sont limitées : elle doit 2355 euros par an d'impôt sur le revenu. Son mari, quant à lui, a eu des problèmes de santé (cancers) et leurs enfants sont nés sans incidence sur sa carrière. Bref, le couple se sépare et divorce. Mais qui conserve le droit d'occuper le logement ? Mme Y. souhaite rester dans les lieux. Elle demande donc au juge aux affaires familiales (JAF) de lui attribuer préférentiellement le bail emphytéotique, en application de l'article 831 du Code civil (qui permet, lors du partage de la communauté, d'attribuer à un époux certains biens, notamment le logement familial).
Le mari s'y oppose. Il argue que le bail emphytéotique n'est pas un bien immobilier ordinaire, mais un droit personnel, et qu'il ne peut donc pas faire l'objet d'une attribution préférentielle. Le tribunal de grande instance de Quimper (actuel tribunal judiciaire) doit se prononcer. Il se déclare incompétent, estimant que ce litige relève du juge de l'exécution. Mais la cour d'appel de Rennes infirme ce jugement : elle affirme que le JAF est compétent, car le bail est un bien de communauté. L'affaire monte alors jusqu'à la Cour de cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 12 juin 2013, confirme la position de la cour d'appel. Elle s'appuie sur l'article 831 du Code civil, qui dispose : « Lorsque la communauté est dissoute par divorce, chacun des époux peut demander l'attribution préférentielle de tout bien qui lui est nécessaire pour l'exercice de sa profession ou pour son habitation, à condition qu'il y ait sa résidence ». Mais cet article vise-t-il aussi les baux emphytéotiques ? La Cour répond par l'affirmative, car ce bail confère un droit réel immobilier (un droit sur la chose, opposable à tous) et non un simple droit personnel (comme un bail locatif classique).
Pour comprendre : dans un bail emphytéotique, le preneur a des droits très étendus : il peut sous-louer, hypothéquer, voire construire. C'est presque comme être propriétaire. C'est pourquoi la Cour assimile ce droit à un bien immobilier pouvant être attribué préférentiellement. Elle précise que le local doit servir effectivement d'habitation et que l'époux demandeur doit y avoir sa résidence.
Le mari invoquait que le bail n'était pas un bien de communauté car il avait été signé après le mariage, mais sans précision sur son caractère propre ou commun. La Cour de cassation écarte cet argument : le bail emphytéotique souscrit pendant le mariage est un bien de communauté, sauf clause contraire. Par ailleurs, elle rejette l'idée que le JAF serait incompétent : le litige porte sur le partage des biens, pas sur l'exécution du bail.
Cette décision s'inscrit dans une tendance jurisprudentielle favorable à la protection du logement familial. Elle est conforme à l'esprit de l'article 831, qui vise à éviter que le conjoint le plus vulnérable perde son toit après un divorce.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes en instance de divorce et que vous occupez un logement loué dans le cadre d'un bail emphytéotique, vous pouvez désormais demander au juge aux affaires familiales de vous l'attribuer préférentiellement. Attention, cela ne signifie pas que vous devenez propriétaire du terrain, mais vous conservez le droit d'occuper les lieux aux conditions du bail. À Quimper, où le foncier est cher, un bail emphytéotique peut représenter une économie considérable : comptez une redevance de 200 à 500 euros par mois, contre 800 à 1000 euros pour un loyer classique.
Pour le propriétaire du terrain (le bailleur), cette décision limite son pouvoir : il ne peut pas s'opposer à l'attribution préférentielle si les conditions sont réunies. En revanche, il conserve ses droits au paiement de la redevance et au respect des charges.
Si vous êtes locataire d'un bail emphytéotique et que vous avez un projet de divorce, anticipez : rassemblez les preuves de votre résidence effective dans les lieux (factures d'électricité, attestations). Le juge vérifiera que vous y habitez bien. Un exemple chiffré : si la redevance annuelle est de 3000 euros et que le bien vaut 150 000 euros, l'attribution préférentielle vous permet de rester sans avoir à acheter.
Enfin, si vous êtes l'époux qui ne vit pas dans le logement, vous pouvez recevoir une soulte (compensation financière) de la part de votre conjoint, pour solder ses droits dans la communauté. Le montant est calculé sur la valeur du droit au bail, estimée par un notaire ou un expert.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un contrat de mariage : si vous optez pour la séparation de biens, le bail emphytéotique acquis pendant le mariage restera la propriété de celui qui l'a signé, évitant tout conflit lors d'un divorce.
- Précisez la nature du bail dans l'acte : lors de la signature du bail, mentionnez clairement s'il s'agit d'un bien propre ou commun. Cela évite les interprétations hasardeuses.
- Conservez les justificatifs de résidence : en cas de divorce, vous devrez prouver que vous habitez le logement. Gardez vos quittances de loyer, factures d'énergie, avis d'imposition à l'adresse du bien.
- Anticipez le partage amiable : plutôt que de saisir le juge, négociez avec votre conjoint une répartition équitable. Un avocat peut vous aider à formaliser un accord qui prévoit l'attribution du bail à l'un et une compensation financière à l'autre.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée protectrice du logement familial. Déjà, en 2009, la Cour de cassation avait jugé que le droit au bail d'habitation classique (bail locatif) pouvait être attribué préférentiellement (Civ. 1re, 11 mars 2009, n°08-10.244). L'arrêt de 2013 étend cette solution au bail emphytéotique, considéré comme un droit réel.
À l'inverse, la Cour a refusé l'attribution préférentielle d'un bail commercial, car il ne sert pas à l'habitation (Civ. 1re, 14 octobre 2009, n°08-17.851). Logique : l'article 831 exige que le bien serve d'habitation ou à l'exercice d'une profession.
Depuis 2013, les tribunaux appliquent régulièrement cette solution. On peut s'attendre à ce qu'elle soit étendue à d'autres droits réels (comme le droit de superficie). La tendance est claire : protéger le conjoint qui reste dans les lieux, surtout s'il est âgé ou malade.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist pour demander l'attribution préférentielle d'un bail emphytéotique :
- Vérifiez que le bail est bien emphytéotique : il doit durer au moins 18 ans et conférer un droit réel. Si c'est un bail d'habitation classique, la procédure est différente.
- Rassemblez les preuves de résidence : quittances de loyer, factures EDF, avis d'imposition, attestation d'assurance habitation à votre nom.
- Consultez un avocat : il vous aidera à déposer une requête en attribution préférentielle devant le juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de votre domicile (à Quimper par exemple).
- Estimez la valeur du droit au bail : un notaire ou un expert peut évaluer le droit au bail pour déterminer la soulte éventuelle.
- Négociez ou plaidez : si votre conjoint accepte, un accord amiable peut être homologué. Sinon, le juge tranchera.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre rendez-vous pour une consultation |
→ Tous nos articles juridiques