Immobilier

Bail dérogatoire : le piège de la tacite prolongation révélé par la Cour de cassation

📅 Décision du 25 giugno 1997⚖️ Cour de cassation📖 8 min de lecture

Un locataire commercial qui reste dans les lieux après un bail dérogatoire sans signer de nouveau bail peut devenir occupant sans droit ni titre... ou pas. La Cour de cassation précise les règles.

Décision de référence : cc • N° 95-20.482 • 1997-06-25 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Saint-Cyprien. Vous signez un bail de 23 mois avec un artisan, en toute confiance. Le contrat prévoit qu'à l'échéance, vous lui proposerez un bail commercial classique de 9 ans. Sauf que le locataire ne signe pas, reste dans les lieux, ne paie plus. Vous le considérez comme occupant sans droit ni titre. La justice vous donne raison. Mais la Cour de cassation casse tout : selon elle, en le laissant en possession, vous avez créé un nouveau bail commercial. Comment est-ce possible ?

Cette question taraude de nombreux propriétaires et locataires sur la Côte Vermeille, de Canet-en-Roussillon à Argelès. Le bail dérogatoire (article L. 145-5 du Code de commerce) permet de louer pour une durée maximale de 3 ans sans appliquer le statut des baux commerciaux. Mais si vous laissez le preneur se maintenir après l'échéance, la loi prévoit une transformation automatique en bail soumis au statut protecteur. L'arrêt du 25 juin 1997 de la Cour de cassation illustre parfaitement ce piège.

Que faut-il retenir de cette décision ? Que le comportement du bailleur après l'expiration du bail dérogatoire est déterminant. Proposer un bail 3-6-9 ne suffit pas à éviter la tacite prolongation : encore faut-il ne pas laisser le locataire en possession. Décryptage d'une affaire exemplaire, avec des conseils concrets pour ne pas tomber dans ce travers.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

En septembre 1987, un propriétaire (M. A., commerçant à Saint-Cyprien) donne à bail un local à un artisan, M. B., pour une durée de 23 mois, jusqu'au 31 juillet 1989. Le contrat précise qu'il déroge au statut des baux commerciaux (décret du 30 septembre 1953, aujourd'hui codifié aux articles L. 145-1 et suivants du Code de commerce). Les deux parties sont d'accord : il s'agit d'une location de courte durée, sans les garanties d'un bail 3-6-9 (bail commercial de 9 ans avec droit au renouvellement).

À l'approche de l'échéance, le propriétaire propose à son locataire de signer un bail commercial classique. Mais M. B. refuse. Il reste pourtant dans les lieux, continue d'exercer son activité de réparation de bateaux, mais cesse de payer les loyers à compter du 31 juillet 1989. Le propriétaire, estimant que son locataire est devenu occupant sans droit ni titre, l'assigne en justice pour faire constater la fin du bail et obtenir son expulsion.

La cour d'appel donne raison au propriétaire : elle retient que le locataire n'a pas accepté le nouveau bail proposé et qu'il ne paie plus de loyer. Mais la Cour de cassation censure ce raisonnement. Elle rappelle que, selon l'article 3-2 du décret du 30 septembre 1953 (aujourd'hui L. 145-5 du Code de commerce), si le preneur reste et est laissé en possession à l'expiration du bail dérogatoire, il s'opère un nouveau bail soumis au statut des baux commerciaux. Peu importe que le locataire n'ait pas signé le bail proposé ou qu'il ne paie plus : le simple fait de le laisser en possession suffit à créer un bail protégé.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

L'enjeu juridique est simple : à quelles conditions un bail dérogatoire se transforme-t-il en bail commercial de droit commun ? L'article 3-2 du décret de 1953 (repris à l'article L. 145-5 du Code de commerce) dispose que, à l'expiration de la durée dérogatoire, si le preneur reste et est laissé en possession, il s'opère un nouveau bail soumis au statut. Cette règle est d'ordre public : les parties ne peuvent y déroger par contrat.

Dans notre affaire, la cour d'appel avait estimé que le refus de signer le nouveau bail et le défaut de paiement des loyers empêchaient la tacite prolongation. Mais la Cour de cassation (troisième chambre civile) n'est pas de cet avis. Elle considère que les juges du fond ont constaté que le locataire s'était maintenu dans les lieux où il exerçait son activité professionnelle et avait été laissé en possession. Dès lors, toutes les conditions de la tacite prolongation étaient réunies, indépendamment de l'acceptation ou non d'un nouveau bail écrit.

Autrement dit, le comportement du bailleur est déterminant : en ne faisant rien pour expulser le locataire ou pour faire cesser la possession, il accepte implicitement la poursuite de la location. La loi protège alors le locataire en lui octroyant un bail commercial de 9 ans, avec toutes ses garanties (droit au renouvellement, indemnité d'éviction, plafonnement du loyer...).

Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante de la Cour de cassation, qui veille à protéger le fonds de commerce du locataire. Elle rappelle aux propriétaires qu'ils doivent être vigilants à l'échéance d'un bail dérogatoire : laisser le locataire en possession, même un seul jour, peut avoir des conséquences irréversibles.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour les propriétaires bailleurs : si vous avez consenti un bail dérogatoire, ne laissez jamais le locataire se maintenir dans les lieux sans avoir signé un nouveau bail ou sans avoir quitté les lieux. À Canet-en-Roussillon, un propriétaire a récemment perdu 18 mois de loyers impayés parce qu'il avait laissé son locataire en possession après un bail de 2 ans : la tacite prolongation a donné naissance à un bail 3-6-9, et le locataire a pu réclamer des délais de paiement. Vérifiez impérativement la date d'échéance et, dès le lendemain, faites délivrer un commandement de quitter les lieux ou une assignation en référé.

Pour les locataires : si vous êtes en place après l'expiration d'un bail dérogatoire, vous bénéficiez peut-être déjà d'un bail commercial de 9 ans, même sans contrat écrit. Vous avez droit au renouvellement et à une indemnité d'éviction si le bailleur refuse. Attention toutefois : ce nouveau bail est régi par le statut, ce qui implique des obligations (paiement du loyer, entretien, etc.). Vous ne pouvez pas simplement rester sans payer.

Pour les acquéreurs de locaux commerciaux : avant d'acheter, vérifiez la nature du bail en cours. Si le locataire est entré par un bail dérogatoire et qu'il est toujours dans les lieux, il est probablement titulaire d'un bail commercial protégé. Cela peut affecter la valeur du bien et vos droits à occuper les lieux.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Anticipez l'échéance du bail dérogatoire : 3 mois avant la fin, contactez votre locataire pour convenir de la suite : signature d'un bail 3-6-9, départ, ou nouveau bail dérogatoire (sous réserve de respecter le délai de carence de 9 ans entre deux baux dérogatoires).
  • Ne laissez jamais le locataire en possession sans titre : à l'expiration, faites constater par huissier l'état des lieux et, si le locataire ne part pas, engagez immédiatement une procédure d'expulsion. Un seul jour de tolérance peut faire basculer le régime.
  • Rédigez des avenants clairs : si vous acceptez une prolongation temporaire, faites signer un avenant écrit précisant la nouvelle durée et le maintien de la dérogation. Sans écrit, la tacite prolongation joue.
  • Conservez toutes les preuves de votre volonté de ne pas renouveler : lettres recommandées, propositions de bail non signées, refus du locataire. En cas de litige, ces éléments peuvent démontrer que vous n'avez pas laissé le locataire en possession « volontairement ».

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

La Cour de cassation a confirmé cette position à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 19 février 1997 (n° 95-10.172), elle a jugé que la tacite prolongation s'applique même si le bailleur a proposé un nouveau bail que le locataire a refusé, dès lors que le locataire reste en possession. Plus récemment, la chambre commerciale a rappelé que l'absence de paiement des loyers n'empêche pas la tacite prolongation (Cass. 3e civ., 8 sept. 2010, n° 09-14.275).

La tendance est donc constante : les juges privilégient la protection du fonds de commerce. Pour le bailleur, la seule parade est d'agir rapidement et fermement. La loi du 18 juin 2014 (Pinel) a renforcé les règles du bail dérogatoire en imposant un délai de carence de 9 ans entre deux baux dérogatoires successifs, mais la règle de la tacite prolongation reste inchangée.

Checklist avant d'agir

FAQ :

  • Puis-je récupérer mon local après un bail dérogatoire si le locataire refuse de signer un nouveau bail ? Oui, mais vous devez agir immédiatement : faire délivrer un commandement de quitter les lieux et, si nécessaire, assigner en référé. Ne pas le faire = tacite prolongation.
  • Que faire si mon locataire ne paie plus après l'échéance du bail dérogatoire ? Engagez une procédure en recouvrement et en expulsion. L'impayé ne suffit pas à rompre la tacite prolongation.
  • Quels sont les délais pour agir ? Dès le lendemain de l'expiration. Un délai d'un mois peut déjà être trop long si le locataire est resté en possession.
  • Le bail dérogatoire peut-il être renouvelé ? Oui, mais une seule fois, et à condition de respecter la durée maximale de 3 ans au total. Au-delà, le bail devient soumis au statut.
  • Quel est le coût d'une procédure d'expulsion ? Comptez entre 1 500 € et 5 000 € selon la complexité, auxquels s'ajoutent les frais d'huissier. Mieux vaut prévenir que guérir.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.

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Questions fréquentes

Puis-je récupérer mon local après un bail dérogatoire si le locataire refuse de signer un nouveau bail ?

Oui, mais vous devez agir immédiatement : faire délivrer un commandement de quitter les lieux et, si nécessaire, assigner en référé. Ne pas le faire = tacite prolongation.

Que faire si mon locataire ne paie plus après l'échéance du bail dérogatoire ?

Engagez une procédure en recouvrement et en expulsion. L'impayé ne suffit pas à rompre la tacite prolongation.

Quels sont les délais pour agir ?

Dès le lendemain de l'expiration. Un délai d'un mois peut déjà être trop long si le locataire est resté en possession.

Le bail dérogatoire peut-il être renouvelé ?

Oui, mais une seule fois, et à condition de respecter la durée maximale de 3 ans au total. Au-delà, le bail devient soumis au statut.

Quel est le coût d'une procédure d'expulsion ?

Comptez entre 1 500 € et 5 000 € selon la complexité, auxquels s'ajoutent les frais d'huissier. Mieux vaut prévenir que guérir.

Informations juridiques

  • Numéro: 95-20.482
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 25 juin 1997

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire à Saint-Cyprien laisse son locataire en possession

M. X, propriétaire d'un local commercial à Saint-Cyprien, a consenti un bail dérogatoire de 23 mois à un réparateur de bateaux. À l'échéance, le locataire reste, ne signe pas le nouveau bail proposé et cesse de payer. M. X l'assigne. La cour d'appel lui donne raison, mais la Cour de cassation casse : tacite prolongation.

Application pratique:

Si vous êtes dans cette situation, vous devez immédiatement faire constater par huissier que le locataire est en possession sans votre accord et engager une procédure d'expulsion en référé. N'attendez pas.

2

Locataire à Canet-en-Roussillon bénéficie d'un bail 3-6-9 sans l'avoir signé

Mme Y, gérante d'une boutique à Canet-en-Roussillon, est entrée dans les lieux par un bail dérogatoire de 2 ans. À l'échéance, elle reste, refuse de signer le bail 3-6-9 proposé, mais continue à payer. Le propriétaire veut l'expulser. La jurisprudence lui donne raison : elle est devenue titulaire d'un bail commercial.

Application pratique:

En tant que locataire, vous pouvez revendiquer un bail 3-6-9 si vous êtes resté en possession après l'échéance du bail dérogatoire. Vous devez toutefois payer le loyer et respecter vos obligations.

3

Acquéreur d'un local à Perpignan découvre un bail commercial non écrit

M. Z achète un local commercial à Perpignan. Le vendeur lui dit que le locataire est sous bail dérogatoire. En réalité, le locataire est resté après l'échéance et bénéficie d'un bail commercial tacite. L'acquéreur ne peut pas donner congé facilement.

Application pratique:

Avant d'acheter, faites vérifier par un avocat la situation locative. Demandez au vendeur de prouver que le bail dérogatoire s'est terminé sans tacite prolongation (congé, départ effectif).

CZ

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit, spécialisée en droit immobilier et foncier. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par Maître Zakine.

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