Immobilier

Bail emphytéotique ou bail à construction : la Cour de cassation tranche

📅 Décision du 11 giugno 1986⚖️ Cour de cassation📖 7 min de lecture

Un bail de terrain nu de 20 ans sans obligation de construire est un bail emphytéotique, soumis au décret de 1953 pour la révision du loyer. La Cour de cassation clarifie la frontière entre ces deux types de baux, impactant propriétaires et locataires.

Décision de référence : cc • N° 84-17.222 • 1986-06-11 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes propriétaire d'un terrain nu à Joué-lès-Tours. Un commerçant vous propose de le louer pour vingt ans, avec la possibilité d'y bâtir un entrepôt. Mais sans obligation de construire. Vous signez. Dix ans plus tard, le loyer a triplé, et vous voulez le réviser. Le preneur s'y oppose, arguant que c'est un bail à construction, soumis à des règles différentes. Que faire ?

C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée en 1986. Une affaire qui oppose des époux propriétaires à une société commerciale, et qui nous éclaire sur la frontière entre deux types de baux souvent confondus : le bail emphytéotique (location de longue durée avec droit de construire) et le bail à construction (qui impose de bâtir).

La Haute juridiction a donné une réponse claire : un bail de terrain nu consenti pour vingt ans, qui autorise le preneur à édifier des constructions sans l'y obliger, est un bail emphytéotique. Et il est soumis au décret du 30 septembre 1953 pour la révision du prix. Une décision qui fait jurisprudence et qui intéresse directement tout propriétaire ou locataire de terrain.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

En 1970, les époux X, propriétaires d'un terrain à Joué-lès-Tours, le louent à une société commerciale spécialisée dans la vente de matériaux. Le bail est signé pour vingt ans, renouvelable. Le contrat précise que le preneur peut édifier toute construction à usage commercial ou industriel, mais il n'a aucune obligation de le faire. Le loyer est fixé à 10 000 francs par an (environ 1 500 euros).

En 1976, les époux demandent une révision du loyer. La société refuse, soutenant qu'il s'agit d'un bail à construction, qui échappe au décret de 1953 sur les baux commerciaux. Les propriétaires saisissent le tribunal. Première instance : ils gagnent. La cour d'appel de Versailles confirme en 1984 : c'est un bail emphytéotique, donc soumis à révision.

La société se pourvoit en cassation. Elle argue que la durée de vingt ans et la liberté de construire caractérisent un bail à construction. Mais la Cour de cassation rejette le pourvoi le 11 juin 1986. Elle valide le raisonnement des juges du fond : le bail est emphytéotique parce qu'il n'impose pas de construire. Point final.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation s'appuie sur deux textes clés. D'abord, l'article L. 451-1 du Code rural (aujourd'hui codifié à l'article L. 451-1 du Code rural et de la pêche maritime), qui définit le bail emphytéotique comme un bail de longue durée (18 à 99 ans) conférant au preneur un droit réel sur le bien, avec obligation d'améliorer le fonds. Ensuite, le décret du 30 septembre 1953 (intégré depuis dans le Code de commerce), qui régit la révision des loyers des baux commerciaux.

La question centrale était : le bail litigieux relève-t-il du bail emphytéotique ou du bail à construction ? La différence est cruciale car le bail à construction impose au preneur de construire et d'entretenir les bâtiments pendant toute la durée du bail, tandis que le bail emphytéotique n'exige pas de construction, mais simplement une amélioration du fonds (par exemple, des plantations, des clôtures, ou même des constructions si le contrat le permet).

Les juges ont analysé l'intention des parties. Le contrat autorisait le preneur à construire, mais ne l'y obligeait pas. Or, pour qu'il y ait bail à construction, l'obligation de construire doit être une condition essentielle du contrat. Ici, le preneur pouvait fort bien exploiter le terrain sans rien bâtir. Donc, c'est un bail emphytéotique.

La Cour de cassation a également relevé que le bail avait une durée de vingt ans, ce qui correspond à la durée minimale du bail emphytéotique (18 ans). Et elle a souligné que le preneur était un professionnel de l'immobilier, ce qui renforçait l'idée qu'il connaissait la nature du contrat.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Cette décision a des conséquences pratiques importantes pour les propriétaires et les locataires de terrains nus.

  • Pour le propriétaire bailleur : Si vous louez un terrain nu pour une longue durée (20 ans ou plus) sans imposer de construction, vous êtes en bail emphytéotique. Cela signifie que le loyer peut être révisé selon les règles des baux commerciaux (décret de 1953). Vous pouvez demander une révision tous les trois ans si le loyer a varié de plus de 10 %. À Chinon, prenons un exemple : un terrain loué 5 000 € par an en 2020, si la valeur locative a augmenté de 15 % en 2023, vous pouvez exiger une révision à 5 750 €.
  • Pour le locataire preneur : Vous bénéficiez d'un droit au renouvellement du bail (sauf motifs graves). Mais attention : le bail emphytéotique ne vous donne pas le statut de commerçant, sauf si vous y exercez une activité commerciale. Vous devez aussi veiller à améliorer le fonds, même sans construire.
  • Pour l'acquéreur : Si vous achetez un terrain loué en emphytéose, vous devez respecter le bail en cours. Le preneur a un droit réel sur le terrain, ce qui peut limiter vos projets.

Un exemple chiffré : à Joué-lès-Tours, un bail emphytéotique de 25 ans avec un loyer initial de 8 000 € peut voir son loyer révisé à 10 400 € après 5 ans si l'indice a augmenté de 30 %. Sans cette décision, le propriétaire serait resté bloqué au loyer initial.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Rédigez un contrat précis : Mentionnez clairement si le preneur a l'obligation de construire ou non. Une clause ambiguë peut être interprétée en défaveur du bailleur.
  • Prévoyez une clause de révision : Même si le décret de 1953 s'applique automatiquement, une clause contractuelle peut éviter des contentieux. Indiquez l'indice de référence (ex : ICC, ILC) et la périodicité.
  • Consultez un avocat avant de signer : Un professionnel peut qualifier le bail correctement. Une erreur de qualification peut coûter cher : perte de la révision, ou au contraire, application d'un régime défavorable.
  • Archivez tous les échanges : Les courriers, les mails, les projets de contrat montrent l'intention des parties. En cas de litige, ces éléments sont cruciaux pour prouver la nature du bail.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision de 1986 s'inscrit dans une lignée constante. La Cour de cassation a toujours distingué le bail emphytéotique du bail à construction en se fondant sur l'obligation de construire. Dans un arrêt du 13 décembre 1984 (n° 83-14.123), elle avait déjà jugé que le bail à construction exige une obligation de construire, et non une simple faculté.

Depuis, la loi du 16 décembre 1964 (bail à construction) a été codifiée aux articles L. 251-1 et suivants du Code de la construction et de l'habitation. Mais la jurisprudence reste stable. Les tribunaux sont particulièrement attentifs à l'intention réelle des parties, au-delà des termes du contrat.

Une évolution récente : la loi Pinel de 2014 a modifié les règles de révision des baux commerciaux, mais le principe reste le même. Le bail emphytéotique continue d'être régi par le décret de 1953 pour la révision, sauf si les parties ont convenu d'un autre mécanisme.

En pratique : ce qu'il faut faire

Checklist pour vérifier si votre bail est emphytéotique :

  1. Le bail porte-t-il sur un terrain nu ? (Oui → peut-être emphytéotique)
  2. La durée est-elle d'au moins 18 ans ? (Oui → indicatif)
  3. Le preneur a-t-il l'obligation de construire ? (Non → plutôt emphytéotique)
  4. Le contrat confère-t-il un droit réel au preneur (droit de vendre son bail, de l'hypothéquer) ? (Oui → emphytéotique)
  5. Le loyer est-il révisable selon les indices ? (Oui → compatible avec le décret de 1953)

FAQ rapide :

  • Puis-je résilier un bail emphytéotique avant son terme ? Oui, si le preneur ne paie pas le loyer ou n'entretient pas le terrain. Sinon, vous devez attendre l'échéance.
  • Le bail emphytéotique donne-t-il droit à une indemnité d'éviction ? Non, pas en tant que tel. Mais si le preneur construit, il peut réclamer une indemnité pour les constructions.
  • Comment réviser le loyer ? Par lettre recommandée, en respectant un préavis de 6 mois. Si le preneur refuse, saisissez le tribunal judiciaire.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.

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Questions fréquentes

Quelle est la différence entre un bail emphytéotique et un bail à construction ?

Le bail à construction impose au preneur de construire sur le terrain, tandis que le bail emphytéotique l'autorise seulement à le faire, sans obligation. La Cour de cassation a jugé que l'absence d'obligation de construire qualifie le bail d'emphytéotique.

Puis-je réviser le loyer d'un bail emphytéotique ?

Oui, le bail emphytéotique est soumis au décret du 30 septembre 1953 sur les baux commerciaux, qui permet une révision tous les trois ans si le loyer a varié de plus de 10 %.

Quelle durée minimale pour un bail emphytéotique ?

La loi impose une durée minimale de 18 ans et maximale de 99 ans. En dessous de 18 ans, le bail peut être requalifié en bail civil ou commercial.

Que faire si le locataire ne construit pas alors que le bail l'y autorisait ?

Rien, s'il n'y avait pas d'obligation. En revanche, si le contrat prévoyait une obligation de construire, vous pouvez demander la résiliation du bail pour inexécution.

Le bail emphytéotique est-il soumis à la loi Pinel ?

Non, la loi Pinel concerne principalement les baux commerciaux. Le bail emphytéotique reste régi par le Code rural et le décret de 1953 pour la révision des loyers.

Informations juridiques

  • Numéro: 84-17.222
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 11 juin 1986

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire d'un terrain à Joué-lès-Tours

Vous louez un terrain nu à une société pour 25 ans. Le contrat permet de construire mais n'oblige pas. Après 10 ans, le loyer est devenu inférieur au marché.

Application pratique:

Vous pouvez demander une révision du loyer sur le fondement du décret de 1953. Calculez la variation de l'indice des loyers commerciaux (ILC) et adressez une demande de révision par LRAR. En cas de refus, saisissez le tribunal judiciaire.

2

Locataire d'un terrain à Chinon

Vous avez signé un bail de 20 ans pour un terrain où vous stockez des matériaux. Le propriétaire veut résilier le bail car vous n'avez pas construit.

Application pratique:

Vous n'êtes pas obligé de construire si le bail ne l'impose pas. Vous pouvez opposer la qualification de bail emphytéotique et demander le renouvellement. Consultez un avocat pour vérifier vos droits.

3

Acquéreur d'un terrain loué en emphytéose

Vous achetez un terrain à Joué-lès-Tours, déjà loué pour 15 ans restants. Le preneur a construit un hangar.

Application pratique:

Vous devez respecter le bail en cours. Le preneur a un droit réel, vous ne pouvez pas modifier les conditions. Vérifiez les clauses de révision et les obligations d'entretien avant l'achat.

CZ

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit, spécialisée en droit immobilier et foncier. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par Maître Zakine.

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