Décision de référence : cc • N° 16-13.674 • 2017-09-13 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes associé d'une SCI à Brest, et le Trésor public saisit entre vos mains les loyers que la société vous doit. Sauf que la société n'a jamais voté de distribution de dividendes. Résultat ? La saisie tombe à l'eau, et le Trésor public se retrouve bredouille. C'est exactement ce qui s'est passé dans l'affaire jugée par la Cour de cassation le 13 septembre 2017 (n° 16-13.674). Alors, un associé peut-il réclamer des dividendes sans décision collective ? Et le Trésor public peut-il les saisir ? La réponse est non, et c'est une leçon pour tous les propriétaires de SCI.
Cette décision répond à une question pratique : à quel moment une dette de dividendes naît-elle ? Pour les non-juristes, le piège est de croire que les bénéfices accumulés sont dus automatiquement. En réalité, tant que l'assemblée générale n'a pas voté l'affectation et déterminé la part de chacun, il n'y a pas de créance. Le gérant associé, même s'il est aussi débiteur du Trésor, ne peut pas se prévaloir d'une dette inexistante.
Que retenir ? Avant de compter sur des dividendes, vérifiez que la décision collective a bien été prise. Et si vous êtes créancier d'un associé, ne saisissez pas la SCI sans preuve d'une distribution effective. Sinon, vous risquez de perdre votre temps et votre argent.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. A..., gérant et associé de la SCI SM Patrimoine, avait une dette fiscale importante envers le Trésor public. Pour recouvrer cette somme, le comptable public a pratiqué une saisie-attribution entre les mains de la SCI, estimant que celle-ci devait des dividendes à M. A... En tant que tiers saisi (la personne qui détient des sommes pour le compte du débiteur), la SCI avait l'obligation de déclarer l'étendue de ses obligations et de verser les fonds saisis.
Sauf que la SCI a contesté : elle affirmait ne devoir aucun dividende à son gérant associé, car aucune assemblée générale n'avait décidé de distribuer des bénéfices. M. A... avait beau être le gérant, cela ne créait pas automatiquement une dette de la SCI envers lui. Le Trésor public, mécontent, a assigné la SCI pour manquement à ses obligations de tiers saisi, réclamant le paiement de la cause de la saisie.
La cour d'appel a donné raison au Trésor, condamnant la SCI à payer. Mais la Cour de cassation a cassé cet arrêt : elle a jugé que la SCI n'était pas débitrice, faute de décision collective constatant des sommes distribuables et fixant la part de M. A... La saisie était donc infondée, et la SCI ne pouvait être condamnée.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les principes du droit des sociétés : les dividendes n'ont d'existence juridique qu'à partir du moment où l'organe social compétent (l'assemblée générale des associés) constate l'existence de sommes distribuables et détermine la part attribuée à chaque associé. C'est une règle protectrice : elle évite que des associés ou des créanciers ne réclament des sommes qui n'ont pas été affectées.
En l'espèce, la SCI SM Patrimoine n'avait pris aucune décision de distribution. Par conséquent, elle n'était pas débitrice de M. A... au titre de dividendes. Le Trésor public, en saisissant la SCI, s'est heurté à une créance inexistante. La Haute juridiction rappelle qu'un tiers saisi ne peut être condamné pour manquement à ses obligations que s'il est effectivement débiteur du saisi. Ici, la SCI ne l'était pas.
Ce raisonnement confirme une jurisprudence constante : la distribution de dividendes est un acte volontaire et collectif, pas une obligation automatique. Même si la société réalise des bénéfices, les associés doivent se réunir et voter. C'est un garde-fou contre les abus, surtout quand l'associé est aussi gérant et pourrait être tenté de se servir.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs associés de SCI : ne considérez jamais les bénéfices comme acquis tant que l'assemblée générale n'a pas voté leur distribution. Si vous êtes aussi gérant, vous pourriez être tenté de vous attribuer des dividendes sans décision, mais cela expose la SCI à des contestations, notamment de la part des autres associés ou du Trésor public.
Prenons un exemple chiffré : la SCI Dupont, à Plougastel-Daoulas, réalise 50 000 € de bénéfices nets en 2023. Les deux associés, M. et Mme Dupont, pensent pouvoir se répartir cette somme. Mais ils n'ont pas tenu d'assemblée. Si le Trésor public saisit la SCI pour une dette personnelle de M. Dupont, la SCI pourra opposer l'absence de décision et la saisie sera annulée. En revanche, si l'assemblée a voté une distribution de 20 000 € à M. Dupont, la SCI devra verser cette somme au Trésor.
Pour les créanciers d'un associé : avant de saisir une SCI, demandez à voir le procès-verbal d'assemblée générale qui décide de la distribution. Sans cela, la saisie risque d'être déclarée nulle, et vous pourriez même devoir payer des dommages-intérêts à la SCI pour saisie abusive.
Pour les professionnels de l'immobilier (notaires, gestionnaires) : conseillez à vos clients de formaliser toute distribution par un procès-verbal d'assemblée. C'est la seule preuve de l'existence de la dette de dividendes.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Organisez une assemblée générale chaque année : même si vous ne distribuez pas de dividendes, faites constater les résultats et l'affectation (par exemple, mise en réserve). Cela évite toute ambiguïté.
- Rédigez un procès-verbal précis : mentionnez le montant des sommes distribuables, la part de chaque associé, et la date de mise en paiement. Faites signer tous les associés.
- Ne confondez pas bénéfices et trésorerie : un compte courant d'associé créditeur n'est pas un dividende. Si vous voulez rembourser un associé, faites-le via une décision de distribution ou un remboursement de compte courant.
- Anticipez les saisies : si un associé est débiteur du Trésor, ne distribuez pas de dividendes sans prévoir les conséquences. Mieux vaut consulter un avocat pour sécuriser la procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation exige une décision collective pour la naissance des dividendes (Civ. 3e, 19 mai 2016, n° 15-12.436). Elle rejette l'idée qu'un associé puisse réclamer des dividendes sans vote, même s'il est gérant.
À l'inverse, certaines décisions anciennes admettaient que des distributions tacites puissent être prouvées par des versements réguliers. Mais la tendance actuelle est au formalisme : seule une décision expresse fait foi. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les tribunaux renforcent encore cette exigence, notamment pour lutter contre les fraudes fiscales.
Si vous êtes confronté à une saisie sur des dividendes non votés, sachez que la jurisprudence est claire : la SCI peut opposer l'absence de décision. Vous avez donc un moyen de défense solide.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Puis-je me verser des dividendes sans assemblée générale ? Non, c'est illégal. Sans décision collective, vous n'avez droit à rien, même si la société a des bénéfices.
- Que faire si le Trésor public saisit ma SCI pour une dette d'un associé ? Vérifiez si une distribution a été votée. Si non, contestez la saisie en invoquant l'absence de créance.
- Quel est le risque si je ne tiens pas d'assemblée ? Outre l'impossibilité de distribuer, vous pouvez être en infraction avec les statuts de la SCI, ce qui peut entraîner la nullité des décisions et des sanctions civiles.
- Puis-je régulariser après coup ? Oui, vous pouvez convoquer une assemblée pour approuver les comptes passés et décider une distribution, mais cela ne rétroagit pas pour les créanciers.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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