Décision de référence : cc • N° 91-22.212 • 1995-02-08 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire à Digoin, un petit bourg paisible de Saône-et-Loire. Un matin, vous découvrez que votre voisin a entamé la construction d'une terrasse en béton qui empiète sur votre vue et menace l'écoulement des eaux pluviales. Vous consultez le permis de construire affiché en mairie et réalisez qu'il a été délivré en violation flagrante du plan local d'urbanisme (PLU). Vous vous précipitez pour le contester, mais… trop tard : le délai de recours de deux mois est écoulé. Que faire ?
Cette question, des centaines de propriétaires se la posent chaque année. La bonne nouvelle, c'est qu'un arrêt de la Cour de cassation du 8 février 1995 (affaire Le Grand Carénage) offre une bouée de sauvetage : l'exception d'illégalité. Même si votre recours direct contre le permis a été rejeté pour tardiveté, vous pouvez encore, dans le cadre d'un litige civil (par exemple, une demande de démolition), soulever l'illégalité de ce permis pour la première fois en appel. À condition de le faire avant toute défense au fond.
Cet arrêt, rendu il y a près de trente ans, reste d'une actualité brûlante. Il permet aux justiciables de ne pas être prisonniers d'un acte administratif illégal, même lorsqu'ils ont manqué le délai de recours. Décryptage complet de cette décision et de ses implications concrètes, avec des exemples tirés de la pratique dans les ressorts de Chalon-sur-Saône, Digoin et Montceau-les-Mines.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1982, la société civile immobilière (SCI) Le Grand Carénage obtient un permis de construire pour un ensemble d'hôtellerie sur la commune de Digoin. Tout semble en règle… jusqu'à ce que Mme X et plusieurs colotis (propriétaires de lots dans un lotissement voisin) constatent que le projet dépasse largement les hauteurs autorisées par le plan d'occupation des sols (POS) et empiète sur les servitudes de passage. Furieux, ils assignent la SCI en justice pour obtenir l'interruption immédiate des travaux et, plus tard, la démolition des constructions.
Mais voilà : entre-temps, les colotis avaient également saisi le juge administratif pour demander l'annulation du permis de construire. Le Conseil d'État, saisi en dernier ressort, a déclaré leur requête irrecevable pour tardiveté : ils avaient dépassé le délai de deux mois suivant l'affichage du permis. Cette décision administrative semblait sceller leur sort.
Pourtant, devant le juge civil (tribunal de grande instance puis cour d'appel), les colotis ont continué à soutenir que le permis était illégal, et donc que la construction devait être démolie. La SCI, elle, arguait que l'illégalité du permis ne pouvait plus être invoquée, puisque le Conseil d'État avait définitivement clos le débat. La cour d'appel de Dijon (ressort de Chalon-sur-Saône) leur a donné raison sur le fond : elle a ordonné la démolition. La SCI s'est pourvue en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 8 février 1995, devait trancher une question procédurale cruciale : une exception d'illégalité (moyen par lequel on conteste la validité d'un acte administratif dans le cadre d'un litige civil) peut-elle être soulevée pour la première fois en appel, après que le recours direct en annulation a été déclaré irrecevable ?
Le raisonnement des juges de la Haute juridiction s'articule autour de deux principes fondamentaux. D'abord, le principe de séparation des autorités administratives et judiciaires (loi des 16-24 août 1790) : le juge civil ne peut pas annuler un permis de construire, mais il peut constater son illégalité à titre incident, pour en tirer les conséquences sur les droits des parties. Ensuite, le principe de l'effet relatif de la chose jugée : l'irrecevabilité du recours direct ne signifie pas que le permis est légal ; elle signifie seulement que le requérant n'a plus la possibilité de le faire annuler par la voie principale.
En l'espèce, les colotis n'avaient pas encore présenté de défense au fond devant la cour d'appel lorsqu'ils ont soulevé l'exception. C'est donc en temps utile. La Cour de cassation valide leur démarche : « l'exception d'illégalité d'un permis de construire est recevable lorsqu'elle est soulevée pour la première fois devant la cour d'appel, avant toute défense au fond, après que le Conseil d'État se soit borné à déclarer irrecevable comme tardive la requête en annulation du permis de construire. »
Cet arrêt constitue une confirmation de la jurisprudence antérieure (Civ. 3e, 17 mars 1993, Bull. III, n°40) et non un revirement. Il réaffirme que l'exception d'illégalité est une voie subsidiaire toujours ouverte, même en appel, à condition de respecter le formalisme procédural. Les juges ont rejeté l'argument de la SCI selon lequel la question préjudicielle (demande de sursis à statuer adressée au juge administratif) devait être posée. Ici, l'illégalité était suffisamment évidente pour que le juge civil puisse la constater directement.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Vous êtes propriétaire à Montceau-les-Mines, et votre voisin a construit une extension qui bloque votre vue sur le canal ? Vous n'avez pas contesté le permis dans les deux mois ? Rassurez-vous : vous pouvez encore agir. Mais à une condition : que vous ayez un litige civil en cours (par exemple, une action en démolition fondée sur un trouble anormal de voisinage). Dans cette instance, vous pourrez soulever l'illégalité du permis pour la première fois en appel, si vous ne l'avez pas fait en première instance.
Exemple chiffré : imaginons que la construction illégale entraîne une perte de valeur de votre maison estimée à 30 000 €. Si vous obtenez gain de cause sur l'exception d'illégalité, le juge civil pourra ordonner la démolition ou des dommages-intérêts. Sans cet arrêt, vous seriez sans recours.
Attention toutefois : l'exception d'illégalité doit être soulevée « avant toute défense au fond ». Concrètement, dans vos conclusions d'appel, dès que vous contestez le fond du litige (par exemple, en demandant la démolition), vous ne pouvez plus soulever l'exception. Il faut donc agir vite et avec un avocat qui maîtrise les subtilités procédurales.
Pour les locataires : si vous louez un bien construit sur la base d'un permis illégal, vous pouvez également invoquer cette exception pour demander une réduction de loyer ou la résiliation du bail pour trouble de jouissance. Les professionnels de l'immobilier (promoteurs, constructeurs) doivent, quant à eux, redoubler de prudence : un permis apparemment définitif peut être remis en cause des années après, via une exception en appel.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez les recours : dès l'affichage du permis, prenez une photo de l'avis et notez la date. Si vous suspectez une illégalité, consultez un avocat dans le délai de deux mois. Un recours direct reste la voie la plus sûre.
- Conservez toutes les preuves : courriers, photos, constats d'huissier. Si le délai de recours est passé, ces éléments étayeront votre exception d'illégalité devant le juge civil.
- Agissez sans attendre : dès que le trouble apparaît (perte de vue, empiètement), engagez une action au fond. L'exception d'illégalité ne pourra être soulevée que si un litige civil est pendant.
- Soyez vigilant en appel : si vous avez perdu en première instance, ne soulevez l'exception qu'après avoir interjeté appel et avant de conclure au fond. Un avocat spécialisé vous guidera sur le timing.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà en 1993 (Civ. 3e, 17 mars 1993, Bull. III, n°40), les juges avaient admis l'exception d'illégalité en appel dans un cas similaire. Plus récemment, la Cour de cassation a précisé que l'exception peut être soulevée même si le permis a été annulé postérieurement par le juge administratif (Civ. 3e, 10 mars 2021, n°19-24.236).
La tendance est donc à la protection du justiciable : les tribunaux veulent éviter qu'un acte administratif illégal ne produise indéfiniment des effets dommageables. Toutefois, cette voie n'est pas ouverte en toutes circonstances : il faut un litige civil en cours et un lien entre le permis et le préjudice. L'avenir pourrait voir des aménagements législatifs, mais pour l'heure, cet arrêt de 1995 reste une référence incontournable.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Qu'est-ce qu'une exception d'illégalité ? C'est le fait de contester la validité d'un acte administratif (comme un permis de construire) dans le cadre d'un procès civil, sans demander son annulation directe.
- Puis-je encore contester un permis après deux mois ? Oui, par voie d'exception, mais seulement si un litige civil est en cours (exemple : action en démolition).
- Puis-je soulever l'exception pour la première fois en appel ? Oui, à condition de le faire avant toute défense au fond (avant de présenter vos arguments sur le fond du litige).
- Que dois-je faire si je suis dans cette situation ? Consultez rapidement un avocat spécialisé en droit immobilier. Il vérifiera si vous êtes encore dans les délais pour agir et vous assistera dans la rédaction de vos conclusions.
- Combien coûte une action en démolition ? Les honoraires d'avocat varient, mais une première consultation de 30 minutes à 45€ peut vous éclairer sur vos chances de succès.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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