Décision de référence : cc • N° 80-94.438 • 1981-06-02 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Aubagne, un couple confie à un entrepreneur la construction de sa villa. Le permis de construire prévoit une toiture en tuiles romanes, mais pour faire des économies, l'entrepreneur propose un toit plat en bitume. Le propriétaire accepte. Résultat ? La mairie verbalise, et l'entrepreneur se retrouve devant le tribunal. Qui est responsable ? La question que tout propriétaire se pose : puis-je faire modifier le projet sans refaire mon permis ? Et l'entrepreneur, peut-il s'exonérer en disant que le propriétaire était d'accord ? La réponse de la Cour de cassation est claire : l'entrepreneur est aussi coupable que le propriétaire. Explications.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1978, M. Jean Yves, propriétaire à Aubagne, obtient un permis de construire pour une maison individuelle. Il confie les travaux à un entrepreneur. Le permis prévoit des plans précis : dimensions, matériaux, aspect extérieur. Mais en cours de chantier, l'entrepreneur propose une modification : la toiture sera différente, les fenêtres plus petites. M. Yves accepte sans demander un permis modificatif. Les travaux s'achèvent, et la construction est non conforme au permis. Le parquet poursuit à la fois le propriétaire et l'entrepreneur pour infraction à l'article L. 421-1 du Code de l'urbanisme (l'obligation d'obtenir un permis de construire avant toute construction). Le tribunal correctionnel condamne l'entrepreneur à 750 francs d'amende (environ 114 euros). L'entrepreneur fait appel : il soutient qu'il n'a fait qu'exécuter les ordres du propriétaire, et que la responsabilité de l'infraction incombe au seul maître d'ouvrage. La cour d'appel le déclare coupable. L'entrepreneur se pourvoit en cassation. La Cour de cassation rejette son pourvoi le 2 juin 1981.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges de la Cour de cassation (la plus haute juridiction judiciaire française) ont appliqué un principe simple : toute personne qui participe à une construction non conforme au permis de construire commet une infraction. L'article L. 421-1 du Code de l'urbanisme (qui exige un permis de construire pour toute construction) est violé dès lors que le bâtiment s'écarte du permis. L'entrepreneur est un professionnel : il connaît les règles d'urbanisme. Il ne peut pas se cacher derrière l'accord du propriétaire. En acceptant de construire différemment, il a commis une faute. La Cour a rejeté l'argument de l'entrepreneur selon lequel il n'était qu'un exécutant. Elle a considéré que sa qualité de professionnel l'oblige à refuser des travaux non conformes au permis. Cette décision est un rappel de la responsabilité pénale (sanction par une amende, voire une peine de prison) de l'entrepreneur, au même titre que le propriétaire. Elle confirme une jurisprudence constante : le constructeur est un acteur actif de l'infraction, pas une simple victime des ordres du client. L'affaire est claire : l'entrepreneur ne peut pas invoquer l'ignorance ou la délégation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Allauch : si vous confiez des travaux à un entrepreneur et que vous acceptez des modifications sans permis modificatif, vous êtes tous les deux responsables. L'entrepreneur peut être condamné à une amende, mais aussi à des dommages-intérêts si le voisin subit un préjudice (perte d'ensoleillement, vue obstruée). Par exemple, une modification de toiture peut réduire la vue d'un voisin : celui-ci peut vous attaquer en justice. Pour un locataire : si votre bailleur fait des travaux non conformes au permis, vous n'êtes pas responsable, mais vous pouvez subir les conséquences (trouble de jouissance, travaux de remise en état). Pour un copropriétaire : si le syndic engage un entrepreneur pour des travaux modifiant l'aspect extérieur sans permis modificatif, l'entrepreneur est aussi responsable que le syndic. Concrètement, si vous êtes entrepreneur, vous devez refuser toute modification non autorisée, même si le client insiste. En cas de doute, demandez un avenant au permis de construire. Les délais : l'infraction se prescrit par 6 ans à compter de l'achèvement des travaux. Les montants : l'amende peut aller jusqu'à 300 000 euros pour une personne morale.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le permis avant d'engager les travaux : exigez une copie du permis de construire et comparez-le au devis et aux plans. Si une différence apparaît, ne commencez pas le chantier sans avoir clarifié la situation avec la mairie.
- Ne modifiez jamais le projet sans permis modificatif : toute modification de l'aspect extérieur, des dimensions ou de l'affectation (ex : garage en chambre) nécessite un nouveau permis ou un permis modificatif. Un simple avenant au contrat ne suffit pas.
- Faites appel à un architecte ou un maître d'œuvre : un professionnel indépendant peut vous conseiller sur la conformité du projet et vous représenter auprès de la mairie. Son honorabilité vous protège des mauvaises surprises.
- Exigez une garantie de conformité dans le contrat : demandez à l'entrepreneur de s'engager par écrit à respecter scrupuleusement le permis de construire, sous peine de pénalités. Cela vous permettra de vous retourner contre lui en cas de non-conformité.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1981 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1975, la Cour de cassation avait jugé que l'entrepreneur est responsable de la construction non conforme, même s'il a agi sur ordre du propriétaire (Crim., 10 avril 1975). Plus récemment, en 2013, la Cour a précisé que le professionnel du bâtiment doit s'assurer de la légalité du permis de construire avant d'exécuter les travaux (Crim., 9 octobre 2013, n°12-87.045). La tendance est claire : les tribunaux sont de plus en plus exigeants envers les professionnels. L'évolution législative a renforcé les sanctions : depuis la loi ALUR de 2014, les amendes peuvent atteindre 300 000 € et la peine de prison deux ans. Pour l'avenir, attendez-vous à une responsabilité encore accrue des entrepreneurs, notamment en matière de construction durable et de normes environnementales.
Points clés à retenir
- Question : Un entrepreneur peut-il être poursuivi si le propriétaire a accepté la modification ?
Réponse : Oui, sa qualité de professionnel l'oblige à refuser des travaux non conformes au permis. - Question : Quelle est la sanction pour l'entrepreneur ?
Réponse : Amende pouvant aller jusqu'à 300 000 €, et parfois peine de prison (2 ans maximum). - Question : Que faire si des travaux non conformes ont déjà été réalisés ?
Réponse : Vous devez déposer un permis modificatif a posteriori (si la mairie l'accepte) ou démolir et reconstruire. Consultez un avocat en urbanisme. - Question : Le propriétaire est-il toujours responsable ?
Réponse : Oui, en tant que maître d'ouvrage, il est l'auteur principal de l'infraction. L'entrepreneur est co-auteur. - Question : Puis-je me retourner contre l'entrepreneur pour obtenir des dommages-intérêts ?
Réponse : Oui, si vous subissez un préjudice (ex : amende, frais de remise en état), vous pouvez l'assigner en responsabilité civile sur le fondement de l'article 1240 du Code civil.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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