Droit Immobilier

Copropriété : quand les charges d'un bâtiment voisin vous sont imputées

📅 Décision du 04 décembre 1991⚖️ Cour de cassation👁️ 8 vues📖 10 min de lecture

La Cour de cassation rappelle que dans une copropriété comprenant plusieurs bâtiments, la participation aux charges des équipements communs doit respecter les critères de l'article 10 de la loi du 10 juillet 1965, même si elle résulte d'un droit de passage. Cette décision protège les copropriétaires contre une répartition arbitraire des dépenses.

Décision de référence : Cour de cassation • N° 90-11.834 • 1991-12-04 • Consulter la décision →

Au 1-9, rue Saint-Honoré-d’Eylau, dans le 16e arrondissement de Paris, une copropriété regroupe plusieurs bâtiments. Le propriétaire d’un lot situé dans le bâtiment 1 s’est vu réclamer une participation aux charges des escaliers et ascenseurs du bâtiment 3, au prétexte qu’une porte percée dans le mur séparatif lui permettait d’y accéder. Cette situation, aussi technique qu’elle paraisse, pose une question que se posent des milliers de copropriétaires : suis-je obligé de payer pour des équipements que je n’utilise pas, simplement parce qu’un règlement ou une décision d’assemblée générale le prévoit ?

La Cour de cassation a rendu le 4 décembre 1991 une réponse sans équivoque. Elle censure la cour d’appel qui avait écarté l’application de l’article 10 de la loi du 10 juillet 1965, au motif que la contribution litigieuse était la contrepartie d’un droit de passage. Pour la Haute juridiction, dès lors que les bâtiments font partie de la même copropriété, toute répartition des charges doit impérativement respecter le principe légal d’utilité pour chaque lot. Une décision qui, trente ans plus tard, conserve toute sa force et intéresse directement les propriétaires d’immeubles complexes, à Paris comme ailleurs.

Avant de détailler les enseignements de cet arrêt, un constat s’impose : les conflits liés aux charges sont le quotidien des tribunaux. En copropriété, la clé de répartition est le nerf de la paix. Un mauvais calcul peut peser des milliers d’euros sur un budget annuel. Alors, comment cette décision vous protège-t-elle ? Et surtout, comment éviter de vous retrouver dans une impasse juridique ? C’est ce que nous allons voir.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

Le litige prend racine dans un ensemble immobilier parisien composé de plusieurs immeubles. Le règlement de copropriété prévoit que les charges sont réparties proportionnellement aux valeurs relatives des parties privatives. Mais une spécificité attire l’attention : le propriétaire du lot n° 4, situé dans le bâtiment 1, dispose d’un accès direct aux escaliers et aux ascenseurs du bâtiment 3, grâce à une porte ouverte dans le mur séparatif. En contrepartie, l’assemblée générale des copropriétaires a adopté une disposition l’obligeant à contribuer aux dépenses d’entretien et de fonctionnement de ces équipements.

Ce copropriétaire conteste cette décision. Il soutient que cette répartition méconnaît l’article 10 de la loi du 10 juillet 1965, texte fondamental qui impose de ventiler les charges en fonction de l’utilité de chaque service ou équipement pour chaque lot, et non selon un simple critère proportionnel ou contractuel. Il saisit le tribunal, mais la cour d’appel lui donne tort. Les juges du fond estiment que la contribution n’entre pas dans le champ de l’article 10 : selon eux, il s’agit simplement de la contrepartie d’un droit de passage et d’usage accordé au propriétaire du lot n° 4, une sorte de « péage » privé accepté par le règlement.

L’affaire est alors portée devant la Cour de cassation. La question est limpide : la loi impose-t-elle que toute charge, même justifiée par un droit d’usage particulier, soit répartie selon le critère de l’utilité ? Le copropriétaire plaide la violation de la loi, tandis que le syndicat des copropriétaires défend la liberté contractuelle. L’enjeu dépasse ce seul cas d’espèce : il s’agit de tracer la frontière entre ce que la copropriété peut décider et ce que la loi lui interdit.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

L’arrêt s’articule autour de l’article 10 de la loi du 10 juillet 1965, dont la lettre est d’une précision redoutable : « Les charges entraînées par les services collectifs et les éléments d’équipement commun sont réparties en fonction de l’utilité que ces services et éléments présentent à l’égard de chaque lot. » Traduction pour les non-juristes : si un ascenseur ne dessert pas votre étage, vous n’avez pas à payer son électricité ou sa maintenance, sauf à démontrer que vous en tirez un bénéfice concret.

La Cour de cassation s’empare de ce principe et l’applique avec une logique imparable. Elle relève que la cour d’appel a elle-même constaté que les bâtiments 1 et 3 sont compris dans la même copropriété. Dès lors, les escaliers et ascenseurs du bâtiment 3 constituent des éléments d’équipement commun au sens de la loi. Conséquence juridique directe : la contribution à leurs charges entre nécessairement dans les prévisions de l’article 10. Peu importe qu’elle soit présentée comme la contrepartie d’un droit de passage ou d’un usage facilité ; dès lors qu’il s’agit d’un équipement commun, la clé de répartition doit respecter le critère d’utilité.

Ce faisant, la Haute juridiction rappelle une règle d’ordre public : la loi de 1965 est impérative. Aucune convention, aucun règlement de copropriété, aucune décision d’assemblée générale ne peut y déroger. Le législateur a voulu protéger chaque copropriétaire contre l’arbitraire collectif, en conditionnant sa contribution à l’avantage réel qu’il retire des équipements. Cette décision du 4 décembre 1991 s’inscrit dans une jurisprudence constante qui sanctionne toute tentative de contournement. Elle confirme, avec force, une solution déjà esquissée dans des arrêts antérieurs : l’article 10 ne tolère pas d’exception contractuelle.

L’analyse des arguments des parties révèle l’opposition entre deux logiques. D’un côté, le syndicat défendait une approche purement civiliste : un service rendu (le passage) justifie un paiement. De l’autre, le copropriétaire invoquait la loi spéciale de la copropriété, qui prime sur les accords individuels. La Cour de cassation a tranché en faveur de cette seconde vision, sans même avoir besoin d’examiner si le propriétaire utilisait effectivement les escaliers. Pour elle, le simple fait que l’équipement soit commun dans une copropriété englobant les deux bâtiments suffit à déclencher l’application de l’article 10.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Cette jurisprudence intéresse tous les acteurs de l’immobilier. Pour le propriétaire qui habite son logement, comme pour le bailleur, elle constitue un rempart contre des charges injustifiées. Prenons un exemple chiffré : dans une copropriété du 8e arrondissement de Paris, un propriétaire possède un studio de 30 m² dans un bâtiment sans ascenseur, mais le règlement lui impose de participer à l’entretien de l’ascenseur du bâtiment voisin au motif qu’un passage couvert relie les deux immeubles. Si cette participation s’élève à 400 € par an, l’arrêt du 4 décembre 1991 lui permet de demander l’annulation de cette charge, car l’ascenseur ne présente aucune utilité pour son lot.

Si vous êtes locataire, l’impact est indirect mais réel. Les charges récupérables par le propriétaire doivent correspondre à des dépenses légalement dues. Si une répartition irrégulière est dénoncée, le bailleur ne pourra pas vous la répercuter. Vous avez tout intérêt à vérifier les comptes de charges qui vous sont présentés.

Pour l’acquéreur, la vigilance s’impose avant la signature. Lisez attentivement le règlement de copropriété et les procès-verbaux des trois dernières assemblées générales. Une clause attributive de charges excessive peut cacher un litige latent et grever votre budget futur. En cas de doute, n’hésitez pas à consulter un avocat spécialisé qui évaluera la conformité à l’article 10.

En pratique, si vous vous trouvez dans une situation comparable, vous devez agir sans tarder. La contestation d’une décision d’assemblée générale doit être portée devant le tribunal judiciaire dans les deux mois de sa notification. Passé ce délai, la décision devient définitive. Toutefois, l’action en déclaration de clause réputée non écrite, fondée sur la violation de l’article 10, est imprescriptible : vous pourrez toujours l’invoquer, mais le coût et la durée d’une procédure judiciaire (souvent 18 à 24 mois) incitent à la réactivité.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Examinez minutieusement le règlement de copropriété dès l’acquisition. Identifiez les clauses qui répartissent les charges et comparez-les avec les documents descriptifs des lots. Une phrase comme « les charges de l’ascenseur du bâtiment B sont supportées par tous les copropriétaires » doit vous alerter. Faites-vous assister d’un diagnostiqueur juridique si nécessaire.
  • Surveillez chaque décision d’assemblée générale relative aux charges. À réception du procès-verbal, analysez les résolutions adoptées. Si une nouvelle ventilation vous paraît déconnectée de l’utilité réelle, contestez-la dans le délai maximal de deux mois. Passé ce cap, toute action devient très difficile, sauf à démontrer une fraude.
  • Rassemblez des preuves concrètes de l’(in)utilité d’un équipement. Photographies, constats d’huissier, attestations de voisins ou plans d’architecte peuvent démontrer que votre lot ne bénéficie d’aucun usage d’un équipement collectif. Ces éléments seront déterminants devant un juge.
  • Ne vous fiez pas aux apparences contractuelles. Un droit de passage inscrit au règlement ne vaut pas blanc-seing pour vous imposer n’importe quelle charge. La loi prime. Si vous subissez une contribution disproportionnée, ne partez pas du principe que « c’est écrit donc c’est légal ». L’arrêt de 1991 est là pour vous en souvenir.
  • Anticipez en proposant une révision des tantièmes. Si l’utilité des équipements a évolué (par exemple, condamnation d’un accès, suppression d’un escalier), vous pouvez demander l’inscription d’une résolution à l’ordre du jour de la prochaine assemblée générale pour faire réviser la répartition. Il est souvent plus simple de convaincre les copropriétaires d’adopter une solution amiable que de s’engager dans un contentieux.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

L’arrêt commenté s’inscrit dans une lignée jurisprudentielle cohérente. Déjà, dans un arrêt du 22 novembre 1994 (Cass. 3e civ., n° 93-10.324), la Cour de cassation avait énoncé que « les copropriétaires ne peuvent déroger aux dispositions d’ordre public de la loi du 10 juillet 1965, notamment à la règle de répartition des charges selon l’utilité ». La solution de 1991 en constitue une application anticipée.

Plus récemment, un arrêt du 15 mars 2005 (Cass. 3e civ., n° 03-20.441) a rappelé que le critère de l’utilité doit s’apprécier concrètement, lot par lot, et que les juges du fond doivent motiver leur décision sur ce point. La tendance des tribunaux est claire : toute automaticité dans la répartition est proscrite. L’avenir pourrait voir émerger de nouveaux contentieux liés aux équipements d’énergies renouvelables, aux parkings ou aux locaux vélos, pour lesquels l’usage effectif est souvent mal évalué. Les copropriétés parisiennes, denses et anciennes, sont particulièrement exposées à ces déséquilibres.

Ce qu’il faut retenir

✓ Vérifiez toujours le fondement légal de vos charges. Si votre provision pour ascenseur vous semble excessive au regard de votre situation, consultez l’article 10. Demandez au syndic de justifier en quoi cet équipement vous est utile.

✓ Identifiez si votre copropriété comporte plusieurs bâtiments. Dans ce cas, les charges des équipements propres à un immeuble ne doivent peser que sur les lots qui en profitent réellement. Un plan de masse et un état descriptif de division actualisé sont vos alliés.

✓ Agissez dans les deux mois suivant une décision litigieuse. C’est le délai de contestation. Ne le laissez pas filer. Passé ce délai, la décision est réputée acceptée, sauf à démontrer une illégalité d’ordre public.

✓ Constituez un dossier probatoire solide. Photos, plans, témoignages : tout élément démontrant l’inutilité d’un équipement renforce votre position.

✓ N’hésitez pas à vous faire accompagner. Le droit de la copropriété est technique. Un avocat spécialisé pourra analyser votre situation en une consultation et vous proposer une stratégie adaptée, souvent avant que le conflit ne s’envenime.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'article 10 de la loi du 10 juillet 1965 sur la copropriété ?

L'article 10 énonce le principe fondamental de répartition des charges de copropriété : les dépenses liées aux services collectifs et éléments d'équipement commun (ascenseur, chauffage, etc.) sont distribuées en fonction de l'utilité qu'ils présentent pour chaque lot. Cela signifie que vous ne devez payer que si et dans la mesure où vous profitez concrètement de ces équipements.

Puis-je contester une décision d'assemblée générale qui m'impose des charges pour un bâtiment que je n'utilise pas ?

Oui, si vous estimez que la répartition ne respecte pas le critère d'utilité, vous pouvez contester la décision devant le tribunal judiciaire dans un délai de deux mois à compter de la notification du procès-verbal d'assemblée générale. Un avocat spécialisé pourra vous aider à évaluer vos chances de succès.

Quels sont les délais pour agir si une clause illégale est inscrite au règlement de copropriété ?

Une action en déclaration de clause réputée non écrite est imprescriptible lorsqu'il s'agit d'une violation de l'ordre public, comme celle de l'article 10. Toutefois, si la clause résulte d'une décision d'assemblée générale, le délai de contestation de deux mois s'applique. Il est donc crucial d'agir rapidement.

Le droit de passage dans un autre bâtiment justifie-t-il automatiquement une contribution aux charges ?

Non, la seule existence d'un droit de passage ou d'usage ne suffit pas. La contribution doit toujours être proportionnée à l'utilité réelle du lot. La Cour de cassation censure les décisions qui écartent l'article 10 au profit d'une approche purement contractuelle.

Que faire si le syndic refuse de modifier la répartition des charges malgré un vice manifeste ?

Vous pouvez solliciter l'inscription d'une question à l'ordre du jour de la prochaine assemblée générale pour proposer une modification conforme à la loi. Si le syndic fait obstruction ou si l'assemblée refuse, vous pourrez alors saisir le juge pour faire annuler les décisions irrégulières et obtenir un nouveau calcul des charges.

Informations juridiques

  • Numéro: 90-11.834
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 04 décembre 1991

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire d'un lot dans une copropriété avec plusieurs bâtiments

Vous possédez un appartement dans le bâtiment A d'une copropriété parisienne du 17e arrondissement. Une porte a été ouverte il y a des années pour accéder aux escaliers du bâtiment B, et désormais l'assemblée générale vous réclame une participation aux charges de son ascenseur. Vous n'utilisez jamais cet équipement.

Application pratique:

La décision de la Cour de cassation du 4 décembre 1991 vous permet d'attaquer cette répartition. Vous devez démontrer l'absence d'utilité de l'ascenseur pour votre lot. Rassemblez des preuves (attestations, constat d'huissier) et contestez la décision de l'assemblée générale dans les deux mois. À défaut, l'action en nullité de la clause du règlement de copropriété reste ouverte, car elle est réputée non écrite.

2

Acquéreur vérifiant les charges avant une signature

Avant d'acheter un bien dans une copropriété du 8e arrondissement, vous consultez le règlement de copropriété et constatez une clause étrange : les propriétaires du bâtiment principal contribuent aux charges de la piscine située dans un bâtiment annexe, sans qu'aucune clé d'accès ne leur soit fournie.

Application pratique:

Cette jurisprudence vous protège. Avant la vente, exigez du vendeur qu'il fasse modifier cette clause non conforme à l'article 10. Si la vente a déjà eu lieu, vous pouvez agir en justice pour faire déclarer la clause non écrite, sans limitation de durée, car elle est contraire à l'ordre public. Cela vous permettra de ne plus payer pour un équipement sans utilité réelle pour votre lot.

3

Syndic de copropriété face à une demande de régularisation

En tant que syndic professionnel à Paris, vous gérez un ensemble immobilier de trois immeubles datant des années 1930. Lors d'une réunion, plusieurs copropriétaires contestent la répartition des charges du chauffage collectif, estimant qu'elle est injuste car certains lots sont mitoyens de locaux non chauffés.

Application pratique:

L'arrêt de 1991 vous oblige à vérifier la conformité du règlement de copropriété avec le critère d'utilité. Vous devez proposer à la prochaine assemblée générale une résolution visant à faire établir un tableau de répartition révisé par un géomètre-expert, en justifiant les tantièmes par l'utilité effective de chaque équipement pour chaque lot. À défaut, votre responsabilité pourrait être engagée.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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