Décision de référence : cc • N° 70-14.168 • 1972-03-20 • Consulter la décision →
Un mandataire exploitant une station-service distribuait exclusivement les produits d'un fabricant. Pour augmenter ses revenus, il a commencé à vendre des pièces détachées et du matériel d'occasion d'autres marques. Le fabricant a rompu le contrat. Le mandataire a demandé la reprise du stock. La Cour de cassation a dû trancher cette question le 20 mars 1972.
Cette décision, méconnue du grand public, reste une référence pour tous les mandataires et distributeurs. Elle rappelle un principe fondamental : celui qui prend l'initiative d'étendre son activité au profit d'autres marques ne peut ensuite se retourner contre son mandant pour exiger le rachat des marchandises invendues. En l'espèce, le mandataire avait lui-même décidé d'élargir son offre, sans contrainte du fabricant. La rupture venait de son propre comportement.
Alors, quels sont vos droits si vous êtes dans une situation similaire ? Cet article décortique le raisonnement des juges, les conséquences pratiques pour les professionnels de l'automobile et de la distribution, et vous donne des conseils concrets pour éviter ce type de litige. Il est donc essentiel de connaître les règles avant de signer.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Le mandataire, représentant mandataire d'un fabricant de matériel pour stations-service, exploitait une station. Son contrat prévoyait la distribution exclusive des produits du fabricant. Mais le mandataire, voyant la demande croître, a commencé à vendre des pièces détachées et du matériel d'occasion d'autres marques.
Le fabricant n'a pas apprécié cette diversification non autorisée. En 1969, il a mis fin à la relation commerciale. Le mandataire a alors assigné le fabricant devant le tribunal de commerce pour obtenir le paiement de la valeur de son stock de marchandises fabriquées, qu'il exigeait que le fabricant lui reprenne.
Le tribunal de commerce de Strasbourg a donné raison au mandataire en première instance. Mais la cour d'appel de Colmar a infirmé ce jugement. L'affaire est montée jusqu'à la Cour de cassation, qui a confirmé l'arrêt d'appel en 1972.
Pour les juges, le mandataire ne rapportait pas la preuve que l'exploitation de stations-service incluant d'autres marques lui avait été imposée par le fabricant. Au contraire, cette activité avait été entreprise au seul profit et aux risques et périls du mandataire. Et la rupture des relations commerciales était son fait, car le fabricant ne l'avait ni empêché de continuer son exploitation ni privé de la possibilité d'écouler ses produits.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les magistrats de la Cour de cassation se sont appuyés sur les principes généraux du droit des contrats et de la responsabilité. Ils ont notamment rappelé que le mandataire ne peut exiger du mandant la reprise du stock que si ce dernier a, d'une manière ou d'une autre, contraint le mandataire à détenir ces marchandises. C'est une application de l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) qui dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Pour que le fabricant soit tenu de reprendre le stock, il faut qu'il ait commis une faute – par exemple en imposant une diversification ou en empêchant la revente.
En l'espèce, les juges du fond avaient constaté que le mandataire avait librement élargi son offre. Le fabricant n'avait rien imposé. De plus, après la rupture, le fabricant n'avait pas empêché le mandataire de continuer à vendre ses produits. Autrement dit, le mandataire pouvait écouler son stock ailleurs ou progressivement. C'est lui qui a décidé d'arrêter et de demander la reprise en bloc.
Cette décision n'est pas un revirement : elle s'inscrit dans une jurisprudence constante qui protège le mandant (fabricant) contre les demandes abusives du mandataire. Elle précise que la charge de la preuve pèse sur celui qui réclame la reprise. Le mandataire doit démontrer que l'activité litigieuse a été imposée ou que le mandant l'a empêché de vendre. Un simple désaccord sur les modalités de rupture ne suffit pas.
Les arguments du fabricant étaient simples : « Le mandataire a choisi de diversifier son activité sans notre accord, il en assume les risques. » Le mandataire, lui, plaidait que la diversification était nécessaire pour maintenir la rentabilité de la station, face à la concurrence des grandes surfaces. Mais la Cour a estimé que cela relevait de sa propre stratégie commerciale, pas d'une obligation contractuelle.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'une station-service, cette décision vous rappelle que toute extension de votre activité doit être formalisée par écrit. Si vous voulez vendre d'autres marques, négociez une clause dans votre contrat de mandat. Sinon, en cas de rupture, le fabricant pourra refuser de reprendre le stock de ces produits additionnels.
Pour les fabricants et fournisseurs, c'est une protection : vous n'êtes pas tenu de racheter des marchandises que votre mandataire a acquises de son propre chef. Mais attention : si vous avez explicitement ou tacitement approuvé la diversification, vous pourriez être engagé. Prenez soin de surveiller les pratiques de vos mandataires et de réagir par écrit si vous n'êtes pas d'accord.
Prenons un exemple : un mandataire a investi dans un stock de pièces détachées d'autres marques, sans accord écrit du fabricant. Après rupture, le fabricant refuse de reprendre le stock. Le mandataire peut-il le forcer ? Selon l'arrêt de 1972, non, sauf s'il prouve que le fabricant l'y a contraint. Il devra écouler lui-même ses pièces, peut-être à perte.
Si vous êtes acquéreur d'un fonds de commerce comprenant un stock, vérifiez les conditions de reprise dans le contrat-cadre avec le fournisseur. Demandez à ce dernier un engagement écrit sur la reprise du stock en fin de relation.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites rédiger une clause de reprise de stock : Dans votre contrat de mandat, prévoyez explicitement les conditions de reprise des marchandises en cas de rupture (délai, prix, typologie). Un écrit vous évitera des années de procédure.
- N'étendez pas votre offre sans accord écrit : Si vous souhaitez diversifier vos produits, demandez un avenant signé par le fabricant. À défaut, vous agissez à vos risques et périls.
- Conservez toutes les preuves d'échanges : Courriers, emails, comptes rendus de réunion. En cas de litige, c'est à vous de prouver que le fabricant a imposé ou accepté la diversification (article 1353 du Code civil).
- En cas de rupture, tentez d'écouler votre stock progressivement : Ne stoppez pas brutalement les ventes. Montrez que vous avez fait des efforts pour liquider les marchandises. Cela affaiblira une éventuelle demande de reprise.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1972 s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui limitent les obligations du mandant.

