Décision de référence : cc • N° 20-18.327 • 2021-04-08 • Consulter la décision →
Imaginez-vous propriétaire d'un appartement à Biscarrosse, face au lac. Vous y passez vos week-ends pour profiter du calme. Mais depuis six mois, le locataire du dessous organise des soirées jusqu'à 3h du matin, avec musique forte et odeurs de cuisine persistantes. Vous avez alerté son propriétaire, qui ne fait rien. Que pouvez-vous faire ? Doit-on subir ces nuisances indéfiniment ?
Cette situation, je la rencontre régulièrement dans mon cabinet à Mont-de-Marsan. Des copropriétaires excédés par des locataires bruyants, des propriétaires-bailleurs qui ferment les yeux, et des règlements de copropriété bafoués au quotidien. La question revient souvent : peut-on agir directement contre le locataire, même si son propriétaire ne bouge pas ?
La Cour de cassation a répondu clairement le 8 avril 2021. Dans une décision qui fait date, elle a confirmé que tout copropriétaire peut, par l'action oblique (une action qui permet à un créancier d'exercer les droits de son débiteur), exercer les droits du propriétaire-bailleur pour obtenir la résiliation (la fin anticipée) d'un bail lorsque le locataire viole le règlement de copropriété. Une révolution discrète qui change profondément les rapports de force en copropriété.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'histoire commence comme tant d'autres. M. U... et Mme G..., copropriétaires dans un immeuble, subissent depuis des mois des nuisances sonores et olfactives provenant du local commercial situé au rez-de-chaussée. Ce local est loué par son propriétaire, M. P..., à la société FMJ Scooter, qui y exerce une activité de réparation de deux-roues.
Les nuisances sont concrètes : bruits d'outils, d'engins, odeurs d'huile et d'essence qui remontent dans les parties communes et les appartements. Les copropriétaires ont alerté à plusieurs reprises le propriétaire-bailleur, M. P..., qui n'a pris aucune mesure. Ils ont également saisi le syndic de copropriété, mais sans résultat tangible.
Excédés, M. U... et Mme G... décident d'agir en justice. Mais contre qui ? Le locataire directement ? Son propriétaire ? Ils assignent les deux, demandant la résiliation du bail commercial pour violation du règlement de copropriété. Leur argument : l'activité de réparation génère des nuisances contraires aux règles de vie commune établies dans le règlement, qui est pourtant annexé au bail.
Le propriétaire-bailleur, M. P..., se défend en arguant que seuls les copropriétaires lésés ne peuvent pas agir directement contre son locataire. Selon lui, seul le syndic ou lui-même pourraient initier une telle action. Le locataire, la société FMJ Scooter, minimise les nuisances et invoque la bonne exécution de son bail.
Premier rebondissement : le tribunal donne raison aux copropriétaires et ordonne la résiliation du bail. Mais la société FMJ Scooter fait appel. La cour d'appel infirme le jugement, estimant que les copropriétaires n'ont pas qualité (la capacité légale) pour agir directement contre le locataire. C'est à ce stade que l'affaire arrive devant la Cour de cassation, la plus haute juridiction judiciaire française.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a cassé (annulé) l'arrêt de la cour d'appel et renvoyé l'affaire devant une autre cour d'appel. Son raisonnement repose sur deux piliers juridiques clés, que je vais vous expliquer simplement.
Premier fondement : l'action oblique, prévue à l'article 1341-1 du Code civil (qui permet à un créancier d'exercer les droits et actions de son débiteur). Les magistrats ont considéré que les copropriétaires, en tant que créanciers du propriétaire-bailleur pour le respect du règlement de copropriété, pouvaient exercer à sa place son droit de demander la résiliation du bail. undefined, puisque M. P... ne faisait rien alors qu'il en avait le devoir, ses voisins pouvaient agir à sa place.
Deuxième fondement : la violation du règlement de copropriété, qui était annexé au bail. Le bail commercial contenait une clause imposant au locataire de respecter le règlement. En générant des nuisances sonores et olfactives, la société FMJ Scooter violait cette obligation contractuelle. undefined : quand le règlement est annexé au bail, sa violation constitue une faute contractuelle du locataire, ouvrant droit à résiliation.
La Cour a rejeté l'argument du propriétaire-bailleur selon lequel seuls le syndic ou lui-même pouvaient agir. Elle a rappelé que chaque copropriétaire a un intérêt direct à faire cesser les troubles anormaux de voisinage, et que l'action oblique est précisément conçue pour ces situations où le débiteur (ici le propriétaire-bailleur) reste inactif.
Cette décision confirme une jurisprudence antérieure et la renforce. Elle n'est pas un revirement (un changement complet de position), mais une clarification importante. Les juges ont estimé que la protection de la tranquillité en copropriété justifait cette interprétation large de l'action oblique. En clair : si votre voisin locataire vous pourrit la vie et que son propriétaire ne fait rien, vous pouvez prendre les choses en main.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Mais qu'est-ce que ça change exactement dans votre quotidien ? Voyons cela profil par profil.
Si vous êtes copropriétaire victime de nuisances : vous avez désormais une arme juridique puissante. Avant, vous deviez convaincre le syndic ou le propriétaire-bailleur d'agir. Maintenant, vous pouvez agir directement contre le locataire fautif, même si son propriétaire s'y oppose. undefined à Mont-de-Marsan, j'ai rencontré des dossiers où des copropriétaires subissaient des nuisances pendant des années parce que le bailleur refusait de résilier un bail lucratif. Désormais, ils peuvent court-circuiter cette inertie.
Si vous êtes propriétaire-bailleur : attention toutefois ! Vous ne pouvez plus fermer les yeux sur les agissements de vos locataires. Si vous ne réagissez pas aux plaintes légitimes, vos voisins pourront agir à votre place. Pire : vous pourriez être condamné à des dommages-intérêts pour carence fautive. Un exemple concret : à Mont-de-Marsan, un propriétaire qui louait un local à un bar bruyant a dû payer 8 000 € de dommages-intérêts à ses voisins pour n'avoir pas agi à temps.
Si vous êtes locataire : respectez scrupuleusement le règlement de copropriété, surtout s'il est annexé à votre bail. Des nuisances répétées peuvent désormais mener à la résiliation de votre bail, non seulement par votre propriétaire, mais aussi par vos voisins. Les délais ? Une procédure en référé (urgence) peut aboutir en 2-3 mois. Au fond, comptez 12-18 mois.
Si vous êtes acquéreur : vérifiez bien les baux en cours et les éventuels litiges en copropriété. Un locataire problématique peut désormais être évincé plus facilement, mais cela peut aussi générer des conflits. Dans les copropriétés de Biscarrosse, je conseille toujours de demander au syndic les trois dernières assemblées générales pour détecter d'éventuels problèmes de nuisances.
Les montants en jeu sont significatifs : une procédure complète coûte entre 3 000 € et 8 000 € en frais d'avocat, auxquels s'ajoutent les éventuels dommages-intérêts. Mais comparé à la perte de valeur d'un bien ou à des années de nuisances, l'investissement peut valoir le coup.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Annexez systématiquement le règlement de copropriété au bail : que vous soyez bailleur ou locataire, exigez que le règlement soit joint au contrat de location. Cette simple formalité transforme son respect en obligation contractuelle, ce qui renforce considérablement votre position en cas de litige.
- Documentez les nuisances avec précision : tenez un cahier des nuisances avec dates, heures, nature des troubles, et si possible des enregistrements ou constats d'huissier. undefined, j'ai vu des dossiers échouer faute de preuves suffisantes. Un constat d'huissier coûte environ 200-400 € mais peut être déterminant.
- Passez par les voies amiable et syndicale d'abord : avant d'engager une action en justice, adressez des courriers recommandés au locataire, au propriétaire-bailleur et au syndic. Une mise en demeure formelle donne souvent des résultats et renforce votre position juridique si vous devez aller au tribunal.
- Consultez un avocat spécialisé dès les premiers signes : ne laissez pas la situation s'envenimer. Une consultation précoce (comme celles que je propose à 45 € pour 30 minutes) permet d'identifier la bonne stratégie et d'éviter des erreurs coûteuses. Beaucoup de clients viennent me voir après avoir tenté de régler seuls le problème, ce qui a aggravé la situation.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une tendance jurisprudentielle (l'ensemble des décisions des tribunaux) favorable à la protection des copropriétaires contre les nuisances. Déjà en 2015, la Cour de cassation avait admis qu'un copropriétaire pouvait agir directement contre un autre copropriétaire pour violation du règlement (Cass. 3e civ., 15 avril 2015, n° 14-10.305).
La nouveauté ici est l'extension de ce principe au locataire, via l'action oblique. Une décision antérieure de la cour d'appel de Paris (CA Paris, 4 février 2020, n° 19/02301) allait dans le même sens, mais c'est la Cour de cassation qui donne à cette solution une portée nationale.
La tendance est claire : les tribunaux renforcent les outils à disposition des copropriétaires pour faire respecter les règles de vie commune. Cela correspond à une évolution sociale où la qualité de vie en habitat collectif devient une préoccupation majeure. Ce que ça signifie pour l'avenir ? Probablement une augmentation des actions en justice de ce type, et une plus grande responsabilisation des bailleurs.
Attention toutefois : cette jurisprudence ne permet pas d'agir contre n'importe quel trouble. Il faut des nuisances anormales, répétées, et une violation caractérisée du règlement. Un simple désagrément occasionnel ne suffira pas.
Questions fréquentes
Q : Est-ce que ça marche aussi pour les baux d'habitation ?
R : Oui, le principe est le même. Si un locataire d'un appartement viole le règlement de copropriété (nuisances sonores, animaux interdits, etc.), les copropriétaires peuvent agir via l'action oblique.
Q : Faut-il passer par le syndic de copropriété ?
R : Non, l'action oblique peut être exercée directement par tout copropriétaire concerné. Mais informer le syndic est recommandé pour renforcer votre position.
Q : Combien de temps dure une telle procédure ?
R : En référé (urgence), 2-4 mois. Au fond, 12-24 mois selon la complexité du dossier et l'encombrement du tribunal.
Q : Quels sont les risques si j'agis et que je perds ?
R : Vous pourriez être condamné aux frais de justice de la partie adverse (2 000 à 5 000 € en moyenne). D'où l'importance d'une bonne préparation et d'un avis juridique préalable.
Q : Et si le règlement de copropriété n'est pas annexé au bail ?
R : La situation est plus complexe, mais l'action reste possible sur le fondement des troubles anormaux de voisinage. L'action oblique serait alors plus difficile à mettre en œuvre.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, intervient dans toute la France.
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