Décision de référence : cc • N° 91-11.813 • 1992-07-16 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une maison à Changé, dans la Sarthe. Depuis des mois, le club de tennis voisin organise des soirées bruyantes jusqu'à 2 heures du matin. Vous obtenez un jugement qui ordonne au club de cesser les nuisances, sous astreinte de 100 € par jour de retard. Soulagé, vous pensez que l'affaire est réglée. Mais voilà que le club continue ses activités. Vous retournez devant le juge pour faire liquider l'astreinte, et là, surprise : la procédure est plus complexe que prévu. Pourquoi ? Parce que le droit français distingue l'astreinte – une menace pécuniaire pour forcer l'exécution – de l'exécution forcée elle-même, qui permet de saisir des biens ou d'expulser. Cette nuance, consacrée par la Cour de cassation le 16 juillet 1992, a des conséquences pratiques immédiates pour tout propriétaire, locataire ou copropriétaire qui cherche à faire respecter un jugement. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire débute à Versailles, mais elle aurait tout aussi bien pu se dérouler à Sablé-sur-Sarthe ou à Changé. Une société et un club de sport exploitent des activités qui génèrent des nuisances sonores et olfactives pour les voisins. En 1987, la cour d'appel de Versailles rend un arrêt définitif : elle juge ces nuisances anormales et ordonne aux exploitants de cesser leurs activités, sous astreinte définitive. Concrètement, le jugement précise que l'astreinte courra tant que les nuisances persisteront. Les voisins, propriétaires d'un pavillon mitoyen, pensent avoir gagné. Mais la société et le club ne cessent pas leurs activités. Les voisins saisissent alors le juge de l'exécution (le juge spécialisé dans l'exécution des décisions) pour faire liquider l'astreinte, c'est-à-dire calculer la somme due. La question qui se pose alors est de savoir si cette demande relève de la procédure d'exécution forcée (articles 570 et suivants du nouveau Code de procédure civile) ou si elle est indépendante. Le tribunal de grande instance de Versailles, puis la cour d'appel, rendent des décisions contradictoires. Finalement, la Cour de cassation est saisie pour trancher.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 16 juillet 1992, répond par la négative : l'astreinte n'est pas une modalité de l'exécution forcée des jugements. Pour comprendre, il faut distinguer deux notions. D'un côté, l'exécution forcée (articles 570 et suivants du nouveau Code de procédure civile) est l'ensemble des voies d'exécution (saisie, expulsion, etc.) qui permettent de contraindre matériellement une personne à obéir à un jugement. De l'autre, l'astreinte est une condamnation pécuniaire accessoire et éventuelle : son but est de dissuader le débiteur de ne pas exécuter, et elle ne devient due que si le débiteur persiste dans son inexécution. Les juges du fond avaient considéré que la demande de liquidation d'astreinte devait suivre la procédure des articles 570 et suivants, mais la Cour de cassation les censure. Elle affirme que l'astreinte n'entre pas dans le champ d'application de ces articles. Le raisonnement est simple : l'exécution forcée vise à obtenir l'exécution matérielle du jugement (par exemple, l'expulsion d'un locataire), tandis que l'astreinte vise à punir et à inciter à exécuter. Ce ne sont pas des mécanismes interchangeables. Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure (notamment un arrêt du 5 mars 1991) et non un revirement. Les arguments des parties ? Les voisins soutenaient que l'astreinte devait être liquidée par le juge de l'exécution, tandis que la société arguait que la procédure était mal engagée. La Cour donne raison aux voisins sur le fond, mais en précisant le cadre procédural.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Changé : si votre locataire ne paie pas son loyer et que vous obtenez un jugement d'expulsion avec astreinte, la demande de liquidation de l'astreinte (pour obtenir le montant dû) n'est pas soumise aux mêmes règles que l'expulsion elle-même. Vous pouvez saisir le juge de l'exécution sans passer par la procédure d'exécution forcée classique, ce qui est souvent plus rapide. Pour un copropriétaire à Sablé-sur-Sarthe : si votre syndic ne fait pas exécuter des travaux ordonnés par le tribunal, l'astreinte peut être liquidée sans avoir à engager une saisie. Le montant de l'astreinte peut atteindre plusieurs milliers d'euros : par exemple, une astreinte de 50 € par jour pendant 6 mois = 9 000 €. Pour un propriétaire victime de nuisances : cette décision vous permet de demander la liquidation de l'astreinte sans attendre la fin de la procédure d'exécution forcée. Attention toutefois : l'astreinte ne court qu'à compter de la signification du jugement qui la prononce. Si vous êtes dans cette situation, vous devez conserver toutes les preuves de la persistance des nuisances (constats d'huissier, photos, témoignages) pour justifier la liquidation. Les délais ? La liquidation peut intervenir en quelques semaines si le dossier est bien préparé.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites constater les nuisances par un commissaire de justice (anciennement huissier) dès les premiers faits. Un constat daté et circonstancié est la meilleure preuve devant le juge.
- N'attendez pas pour agir. Une fois le jugement obtenu, faites-le signifier à la partie adverse dans les meilleurs délais. L'astreinte ne court qu'à compter de cette signification.
- Envisagez une médiation avant le procès. À Changé comme à Sablé-sur-Sarthe, un accord amiable peut éviter des mois de procédure. Le tribunal de commerce ou le juge de proximité peuvent vous orienter.
- Conservez un historique des démarches. Mails, lettres recommandées, appels téléphoniques : tout ce qui prouve que vous avez tenté de résoudre le litige à l'amiable renforce votre dossier.
- Consultez un avocat spécialisé dès que le conflit s'envenime. Une simple erreur de procédure (comme saisir la mauvaise juridiction) peut tout faire perdre.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. On peut citer un arrêt du 5 mars 1991 (n° 89-21.456) qui avait déjà distingué l'astreinte de l'exécution forcée. Plus récemment, la Cour a rappelé que l'astreinte peut être liquidée même si la décision principale n'a pas été exécutée (Civ. 2e, 10 septembre 2020, n° 19-18.234). La tendance est donc à la protection du créancier de l'astreinte : le juge ne peut refuser de la liquider au motif que l'exécution forcée n'a pas été tentée. Pour l'avenir, cette distinction pourrait être remise en cause si le législateur unifiait les procédures, mais pour l'instant, elle reste un pilier du droit de l'exécution.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist : Ce qu'il faut faire si vous avez obtenu un jugement avec astreinte
- Faites signifier le jugement à la partie adverse par commissaire de justice.
- Si les nuisances persistent, faites établir un nouveau constat.
- Saisissez le juge de l'exécution (tribunal judiciaire) d'une demande de liquidation de l'astreinte. Pas besoin de passer par l'exécution forcée.
- Joignez tous les justificatifs (constats, photos, courriers).
- Demandez le montant exact : nombre de jours × montant journalier.
- Si l'astreinte n'est pas payée, vous pourrez ensuite engager une saisie sur compte bancaire ou sur salaire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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