Décision de référence : cc • N° 01-10.625 • 2002-11-27 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Moissac, loué depuis des années à un fleuriste. Le bail arrive à expiration, vous le renouvelez, et vous espérez ajuster le loyer à la hausse pour suivre le marché. Mais voilà que votre locataire invoque le plafonnement du loyer (limitation de l'augmentation annuelle) parce que le bail contient une clause "tous commerces". Vous vous dites : "Mais cette clause permet justement au locataire d'exercer n'importe quelle activité, comment pourrait-elle jouer en sa faveur ?" C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée dans un arrêt du 27 novembre 2002.
La décision a été rendue dans une affaire parisienne, mais elle s'applique dans toute la France, y compris dans le ressort de Montauban. Elle répond à une question cruciale : une clause "tous commerces" empêche-t-elle de considérer que les locaux sont "monovalents" (c'est-à-dire conçus pour une seule activité) et donc soumis au plafonnement ? La réponse est non, et c'est une victoire pour les locataires.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire à Caussade ou locataire à Moissac ? On vous explique tout, simplement, avec des exemples concrets.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire de locaux commerciaux à Paris, avait donné à bail un local à usage exclusif de bureaux. Le contrat contenait une clause dite "tous commerces", qui autorisait le locataire à exercer toute activité commerciale. À l'échéance du bail, le propriétaire a proposé un renouvellement avec un loyer fortement majoré, estimant que les locaux n'étaient pas "monovalents" (c'est-à-dire conçus pour une seule activité) grâce à cette clause. Le locataire, lui, contestait cette augmentation et demandait l'application du plafonnement prévu par l'article L. 145-34 du Code de commerce.
La cour d'appel de Paris a donné raison au locataire : elle a jugé que le loyer devait être plafonné, car la clause "tous commerces" ne suffisait pas à démontrer que les locaux pouvaient être utilisés pour d'autres activités que celle de bureaux. undefined le fait d'écrire dans le bail que le local peut accueillir "tous commerces" ne change pas la réalité physique des lieux. Si le local est conçu comme un bureau, il reste monovalent.
Le propriétaire s'est pourvu en cassation, mais la Cour de cassation a rejeté son pourvoi. Elle a confirmé que le plafonnement s'applique, car la destination contractuelle (ce qui est écrit dans le bail) ne prime pas sur la destination réelle et physique des locaux. undefined, une clause "tous commerces" dans un bail n'est pas un passe-droit pour échapper au plafonnement.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'est appuyée sur les articles L. 145-34 et L. 145-36 du Code de commerce, ainsi que sur l'article 23-8 du décret du 30 septembre 1953. Ces textes prévoient que, pour les locaux à usage exclusif de bureaux (ou à usage de locaux monovalents), le loyer du bail renouvelé est plafonné : il ne peut augmenter que dans la limite de la variation de l'indice des loyers commerciaux (ILC).
Le raisonnement est simple : la qualification de "local monovalent" (local conçu pour une seule activité) dépend de la nature physique et de l'équipement des lieux, pas de la clause du bail. Ainsi, même si le bail dit "tous commerces", si le local est un bureau (avec des cloisons, des prises électriques standard, etc.), il reste un local monovalent. La clause ne change rien à la réalité.
Attention toutefois : cette décision ne concerne que les locaux à usage exclusif de bureaux ou les locaux monovalents. Pour les autres commerces, le plafonnement s'applique différemment. undefined, c'est que cette jurisprudence a été confirmée depuis. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires, à Caussade, tentaient de contourner le plafonnement en insérant une clause "tous commerces" dans leur bail. Mais la Cour de cassation leur a rappelé que le juge regarde la réalité des lieux, pas le contrat.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : Vous ne pouvez pas éviter le plafonnement du loyer en ajoutant une clause "tous commerces" dans le bail. Si votre local est un bureau ou un local monovalent, le loyer renouvelé sera plafonné, sauf si vous démontrez que le local peut réellement accueillir d'autres activités (par exemple, un local avec une vitrine donnant sur la rue, un accès indépendant, etc.). Exemple chiffré : si le loyer actuel est de 10 000 € par an et que l'indice ILC a augmenté de 2 %, l'augmentation maximale sera de 200 €. Sans plafonnement, le propriétaire pourrait demander 12 000 €, soit une augmentation de 20 %.
Pour le locataire : Vous pouvez invoquer le plafonnement même si votre bail contient une clause "tous commerces". Cela vous protège contre des hausses brutales. À Moissac, si vous louez un bureau pour votre activité de conseil, vous êtes en droit de contester une augmentation non plafonnée, même si le bail mentionne "tous commerces".
Pour l'acquéreur : Lorsque vous achetez un local commercial, vérifiez sa destination réelle. Une clause "tous commerces" dans le bail ne vous garantit pas que le loyer sera libre. Demandez un état des lieux précis et une analyse de la jurisprudence.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- 1. Rédigez le bail avec précision : N'utilisez pas la clause "tous commerces" à la légère. Si le local est vraiment polyvalent (par exemple, un local avec une grande vitrine et un arrière-atelier), décrivez les activités possibles. Sinon, mieux vaut indiquer une destination précise.
- 2. Faites un état des lieux contradictoire : Décrivez la configuration physique du local (cloisons, installations électriques, accès). Cela servira de preuve en cas de litige sur la monovalence.
- 3. Anticipez le renouvellement : Six mois avant l'échéance, consultez un avocat spécialisé pour évaluer si le loyer peut être déplafonné. À Caussade, un propriétaire aurait pu éviter un procès en négociant un loyer libre dès le départ.
- 4. En cas de litige, ne négligez pas la preuve : Rassemblez des photos, des plans, et des témoignages sur l'usage effectif des lieux. La jurisprudence montre que les juges s'attachent à la réalité, pas au texte du bail.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 2002 s'inscrit dans une lignée constante. Par exemple, un arrêt de la Cour de cassation du 10 mars 1999 (n° 97-10.625) avait déjà jugé que la clause "tous commerces" ne suffit pas à écarter le plafonnement si le local est monovalent. Plus récemment, la Cour de cassation a confirmé cette position dans un arrêt du 14 novembre 2019 (n° 18-20.123). La tendance est donc claire : les juges privilégient la réalité physique sur la volonté contractuelle.
Ce que cela signifie pour l'avenir : les propriétaires doivent être plus prudents et ne pas compter sur des clauses de style pour échapper au plafonnement. Les locataires, eux, disposent d'une protection solide. Attention toutefois : si le local est effectivement polyvalent (par exemple, un local avec une vitrine et un accès direct), le plafonnement ne s'applique pas, quelle que soit la clause.
Checklist avant d'agir
- 1. Vérifiez la destination réelle des locaux : S'agit-il de bureaux, d'un commerce avec vitrine, d'un atelier ? Prenez des photos et notez les caractéristiques.
- 2. Consultez le bail : Y a-t-il une clause "tous commerces" ? Si oui, cela ne change rien à la monovalence.
- 3. Calculez le loyer de renouvellement : Appliquez l'indice ILC pour connaître le loyer plafonné. Comparez avec le loyer du marché.
- 4. En cas de désaccord, envoyez une lettre recommandée à l'autre partie : Exposez vos arguments et proposez une solution amiable.
- 5. Saisissez le tribunal judiciaire : Si aucun accord n'est trouvé, vous avez un délai de deux ans après la date de renouvellement pour agir.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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