Bail rural : travaux non autorisés, à quel moment le bailleur peut-il agir ?
Droit-immobilier

Bail rural : travaux non autorisés, à quel moment le bailleur peut-il agir ?

📅 Décision du 14 décembre 2023⚖️ Cour de cassation👁️ 4 vues📖 5 min de lecture

Le preneur a réalisé des travaux sans autorisation, dégradant le fonds. En cours de bail, le bailleur ne peut exiger la remise en état, mais peut obtenir une indemnité à l'expiration du bail. Explications et conseils.

Décision de référence : cc • N° 22-20.257 • 2023-12-14 • Consulter la décision →

Dans un arrêt du 14 décembre 2023 (n° 22-20.257), la Cour de cassation a rappelé une règle souvent méconnue des bailleurs : en matière de bail rural, le preneur ne peut être contraint de remettre les lieux en état pour des travaux non autorisés tant que le bail est en cours. Seule une indemnité pourra être réclamée à l’expiration du contrat. Retour sur cette affaire.

Les faits

Propriétaires d’une exploitation agricole située dans les environs de Bayonne, M. et Mme V. ont donné à bail rural à M. X. en 2010. En 2015, ce dernier a, sans autorisation, construit une stabulation et modifié le réseau de drainage, ce qui a entraîné une stagnation d’eau et une dégradation des sols. Informés en 2018, les bailleurs ont assigné M. X. devant le tribunal paritaire des baux ruraux en remise en état. Le tribunal leur a donné raison en 2020. Mais la cour d’appel de Caen, par arrêt du 16 juin 2022, a infirmé le jugement, estimant que la remise en état ne pouvait être ordonnée en cours de bail et que seule une indemnité serait due en fin de bail. Les bailleurs se sont pourvus en cassation.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

Pourquoi les juges ont-ils bloqué la demande de remise en état ? Leur raisonnement s'appuie sur une lecture stricte des textes. L'article L. 411-28 du CRPM dispose : « Le preneur ne peut, sans l'autorisation du bailleur, effectuer des travaux qui auraient pour effet de modifier la destination ou les conditions d'exploitation du fonds. » Cet article pose une interdiction, mais il ne prévoit pas de sanction en cas de violation. En droit civil, lorsqu'un texte interdit un acte sans prévoir de sanction, on se tourne vers le droit commun de la responsabilité (article 1240 du Code civil : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer »). Mais ici, le législateur a prévu une sanction spécifique dans l'article L. 411-72 : « À l'expiration du bail, le preneur qui a réalisé des travaux non autorisés doit une indemnité au bailleur, calculée en fonction de la dégradation du fonds. » La Cour de cassation interprète ce dispositif comme exclusif de toute autre action en cours de bail. Pourquoi ? Parce que le bail rural est un contrat à long terme (neuf ans minimum, renouvelable). Permettre au bailleur d'exiger la remise en état à tout moment perturberait l'exploitation agricole, qui a besoin de stabilité. De plus, les travaux, même non autorisés, peuvent avoir été utiles ou amortis ; une indemnité en fin de bail est plus juste, car elle tient compte de l'état des lieux à ce moment-là. La Cour de cassation a déjà eu l'occasion de se prononcer dans ce sens, par exemple dans un arrêt du 29 septembre 2016 (n°15-20.341), où elle avait jugé que la remise en état ne pouvait être ordonnée que si le bail prévoyait une clause pénale spécifique. En l'absence de clause, seule l'indemnité de fin de bail est possible. Ce n'est donc pas un revirement, mais une confirmation d'une jurisprudence bien établie. Les bailleurs, dans notre affaire, arguaient que les travaux avaient causé un préjudice grave et immédiat, justifiant une remise en état. Mais la Cour a estimé que le préjudice n'était pas irréversible : il pouvait être réparé par une somme d'argent à la fin du bail. En pratique, les juges regardent si les travaux rendent le fonds impropre à sa destination agricole ; si ce n'est pas le cas, l'indemnité suffit.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire bailleur, cette décision vous impose de la patience. Vous ne pouvez pas exiger la démolition d'un hangar construit sans autorisation tant que le bail n'est pas terminé. En revanche, à l'échéance, vous pouvez réclamer une indemnité. Par exemple, si le hangar a dégradé la valeur du fonds, vous pourrez obtenir une somme correspondant à cette dégradation. Mais attention : si vous attendez la fin du bail, les preuves peuvent être plus difficiles à rassembler (photos, témoignages). Donc, dès la découverte des travaux, faites constater les dégradations par huissier. Pour le locataire (preneur), cette décision est rassurante : vous ne risquez pas une expulsion ou une démolition en cours de bail, sauf si le contrat contient une clause spécifique. Mais vous risquez une lourde indemnité en fin de bail, et cela peut affecter votre droit au renouvellement du bail. Le bailleur peut refuser le renouvellement si les travaux non autorisés ont modifié la destination du fonds. Pour un acquéreur du fonds, attention : les travaux non autorisés peuvent diminuer la valeur du bien, et l'acquéreur peut être subrogé (remplacé) dans les droits du bailleur pour réclamer l'indemnité. En pratique, si vous vendez votre exploitation, mentionnez l'existence de ces travaux dans l'acte de vente pour ne pas engager votre responsabilité.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Insérez une clause pénale dans le bail : prévoyez une somme forfaitaire en cas de travaux non autorisés. Cela dissuade le preneur et vous permet d'agir en justice sans attendre la fin du bail. Exemple : « Tout travaux non autorisé entraînera une pénalité de 5 000 €. »
  • Réalisez un état des lieux d'entrée détaillé : avec photos, vidéos, et si possible un expert agricole. Cela servira de référence pour prouver les dégradations ultérieures.
  • Surveillez votre bien régulièrement : rendez-vous sur place au moins une fois par an, sans prévenir. Si vous découvrez des travaux suspects, faites un constat d'huissier immédiatement. L'huissier dressera un procès-verbal qui fera foi jusqu'à preuve contraire.
  • En cas de litige, agissez vite mais stratégiquement : ne demandez pas la remise en état en cours de bail (vous seriez débouté). Privilégiez une mise en demeure (lettre recommandée avec accusé de réception) rappelant l'interdiction et exigeant le paiement d'une indemnité provisoire ou la cessation des travaux. Si le preneur continue, vous pourrez demander des dommages et intérêts pour le préjudice déjà subi.

Questions fréquentes

Puis-je exiger la démolition d'un hangar construit sans autorisation par mon locataire agricole ?

Non, pas en cours de bail. Selon l'arrêt de la Cour de cassation du 14 décembre 2023, vous devez attendre la fin du bail pour réclamer une indemnité pour la dégradation du fonds, sauf si le bail contient une clause pénale spécifique.

Que faire si mon preneur réalise des travaux sans mon accord ?

Faites immédiatement constater les travaux par un huissier et envoyez une mise en demeure. Ensuite, estimez le préjudice avec un expert agricole. À la fin du bail, vous pourrez demander une indemnité sur le fondement de l'article L. 411-72 du code rural.

Quel est le délai pour réclamer l'indemnité après la fin du bail ?

Vous avez deux ans à compter de la fin du bail pour saisir le tribunal paritaire des baux ruraux. Passé ce délai, votre action est prescrite.

Le preneur peut-il être expulsé pour avoir fait des travaux non autorisés ?

Non, pas uniquement pour cela. Mais si les travaux modifient la destination du fonds, le bailleur peut refuser le renouvellement du bail et demander l'expulsion à l'échéance.

Que se passe-t-il si les travaux ont amélioré le fonds ?

Le preneur peut alors réclamer une indemnité pour les améliorations, mais uniquement si elles ont été autorisées ou si le bail le prévoit. En l'absence d'autorisation, le bailleur peut quand même demander une indemnité pour la dégradation, et les améliorations seront déduites.

Informations juridiques

  • Numéro: 22-20.257
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 14 décembre 2023

Mots-clés

bail ruraltravaux non autorisésremise en étatindemnité fin de bailarticle L411-28

Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire bailleur à Billère découvrant un hangar non autorisé

M. Dupont, propriétaire d'une parcelle à Billère, constate que son locataire a construit un hangar sans autorisation. Les terres sont dégradées par le drainage modifié. Il souhaite obtenir la démolition immédiate.

Application pratique:

M. Dupont ne peut pas exiger la démolition en cours de bail. Il doit faire constater les dégradations par huissier, estimer le préjudice (expertise), et attendre la fin du bail pour réclamer une indemnité. Il peut aussi insérer une clause pénale dans le bail pour l'avenir.

2

Locataire à Bayonne ayant réalisé des travaux non autorisés

Mme Martin, agricultrice à Bayonne, a modifié le drainage et construit une stabulation sans l'accord de son bailleur. Elle craint une expulsion.

Application pratique:

Mme Martin ne risque pas l'expulsion en cours de bail, mais elle devra payer une indemnité à la fin du bail. Elle peut négocier avec le bailleur pour régulariser les travaux (demander une autorisation a posteriori) ou les remettre en état elle-même pour éviter l'indemnité.

3

Acquéreur d'une exploitation agricole à Pau

M. Lefèvre achète une exploitation à Pau. Après la vente, il découvre que le preneur a réalisé des travaux non autorisés qui dégradent le fonds.

Application pratique:

L'acquéreur est subrogé dans les droits du bailleur. Il peut réclamer l'indemnité de fin de bail au preneur. Il doit vérifier l'état des lieux d'entrée et faire un constat dès l'acquisition. Il peut aussi négocier une réduction du prix de vente avec le vendeur si les travaux n'ont pas été déclarés.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

Prendre rendez-vous →

Avertissement: Les analyses présentées sur ce site sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas des conseils juridiques personnalisés. Pour une consultation adaptée à votre situation, contactez un avocat.

Articles similaires en Droit-immobilier

Voir tout →

Servitude de passage et tierce opposition : protéger son droit d'accès en copropriété

Un copropriétaire peut-il s'opposer à la suppression d'une servitude de passage qui profite à son lot, même si le syndicat accepte la fin de l'enclave ? La Cour de cassation répond oui, reconnaissant un intérêt distinct pour agir en tierce opposition.

23 juil. 2026Lire →

Enclave et servitude : quand le droit du travail ne crée pas de passage forcé

La Cour de cassation rappelle que l'état d'enclave d'un fonds ne peut résulter des obligations réglementaires imposées aux entreprises en matière d'issues et dégagements. Ainsi, un propriétaire ne peut exiger un passage sur le fonds voisin au seul motif que son bâtiment doit respecter des normes de sécurité incendie.

23 juil. 2026Lire →

Lorsque, faute de convention écrite ou

Lorsque, faute de convention écrite ou dans le silence de cette convention, les parties à un contrat de transport public routier de marchandises n'ont pas stipulé une durée de préavis de rupture, cette durée est fixée par un contrat-type approuvé par décret pris en application de l'article L. 1432-4 du code des transports. Les dispositions de l'article L. 442-6, I, 5°, devenu L. 442-1, II, du code de commerce ne trouvent alors pas à s'appliquer. Il en va de même lorsque la convention écrite renvoie expressément à la clause du contrat-type fixant une telle durée. Lorsque les parties ont conclu un contrat écrit stipulant la durée du préavis de rupture, les dispositions de l'article L. 442-1, II, du code de commerce sont applicables. Dans cette hypothèse, l'auteur de la rupture qui a consenti à son partenaire un délai de préavis au moins égal à celui prévu au contrat-type dans sa version en vigueur à la date de la notification de la rupture, ne saurait voir sa responsabilité engagée sur le fondement de ce texte

23 juil. 2026Lire →

Explorez plus d'analyses juridiques en droit droit-immobilier

Tous les articles Droit-immobilier
★★★★★4.9/5 — Avis Google

Un litige ? Une question juridique ?

Consultation vidéo avec Maître Zakine, Docteur en Droit — réponse sous 24h

Faites une visio : 1ère consultation 30 min = 45€
Consultation 30 min en visio 45€

🔒 Confidentiel • Sans engagement • Réponse rapide