Décision de référence : cc • N° 92-17.702 • 1995-01-18 • Consulter la décision →
Un bail viager, conclu jusqu'au décès du preneur, est-il un contrat à durée déterminée ou indéterminée ? La Cour de cassation, dans un arrêt du 18 janvier 1995, a mis fin aux hésitations en affirmant qu'un tel bail est à durée déterminée, l'événement du décès étant certain même si sa date est inconnue. Cette décision impacte directement les règles de résiliation et de congé.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1981, une propriétaire donne à bail un immeuble à un couple de locataires. Le contrat, signé devant notaire le 27 novembre 1981, précise que la location est consentie « jusqu'au décès des preneurs ». En 1989, la propriétaire souhaite récupérer son bien et délivre un congé. Les locataires contestent, estimant que le bail est à durée indéterminée, de sorte que le congé doit respecter un préavis de six mois et être justifié par un motif légitime. La propriétaire soutient au contraire que le bail prendra automatiquement fin au décès des preneurs et qu'elle peut donner congé avec un simple préavis de trois mois, sans motif.
L'affaire est portée devant le tribunal d'instance de Mont-de-Marsan, puis en appel devant la cour d'appel de Rennes. En mars 1992, la cour d'appel donne raison aux locataires : elle juge que le bail est à durée indéterminée car la date du décès est inconnue. Elle annule le congé et rejette la demande d'expulsion des locataires. La propriétaire se pourvoit alors en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux articles du Code civil : l'article 1709, qui définit le louage comme un contrat par lequel une partie s'oblige à faire jouir l'autre d'une chose pendant un certain temps, et l'article 1737, qui dispose que le bail cesse de plein droit à l'expiration du terme fixé, sans nécessité de congé. En termes simples : si le contrat prévoit une durée déterminée, même si elle est exprimée par référence à un événement futur (le décès), le bail prend fin automatiquement à la survenance de cet événement. La propriétaire n'a pas à donner un congé motivé ; elle peut simplement attendre le décès ou, si elle veut résilier avant, le faire dans les conditions prévues par le contrat ou par la loi.
L'arrêt de la cour d'appel de Rennes avait retenu que, puisque la date du décès était inconnue, le bail était à durée indéterminée. Mais la Cour de cassation corrige cette analyse : ce qui compte, c'est le caractère certain de l'événement, non la connaissance de sa date. Le décès est une certitude ; il surviendra un jour ou l'autre. Dès lors, le bail a un terme fixe, même si ce terme n'est pas connu à l'avance. La solution est logique : dans un bail à durée indéterminée, aucune des parties ne sait quand il prendra fin ; dans un bail « viager » (jusqu'au décès), les deux parties savent qu'il prendra fin au plus tard au décès du preneur. Il y a donc une différence fondamentale.
La Cour de cassation ne se contente pas de casser : elle précise que la cour d'appel a violé les textes en requalifiant le contrat. C'est une décision de principe, qui fait autorité depuis 1995. Elle n'a pas été remise en cause depuis, et elle est régulièrement citée dans les litiges portant sur les baux à durée déterminée par événement.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : Vous pouvez conclure un bail « viager » (jusqu'au décès du locataire) en toute sécurité. Vous n'avez pas à craindre que le contrat soit requalifié en durée indéterminée, avec les contraintes qui en découlent (préavis de six mois, motif légitime). Attention toutefois : si vous souhaitez donner congé avant le décès, vous devez respecter les règles applicables aux baux à durée déterminée. En matière de bail d'habitation, la loi du 6 juillet 1989 impose un préavis de trois mois (réduit à un mois en zone tendue) et un motif légitime (reprise pour habiter, vente, motif légitime et sérieux). Mais si le contrat prévoit une clause de résiliation anticipée, elle peut être valable sous certaines conditions.
Pour les locataires : Attention ! Un bail « jusqu'à votre décès » est un bail à durée déterminée. Vous ne bénéficiez pas de la protection renforcée des baux à durée indéterminée (qui peuvent être reconduits tacitement et ne peuvent être résiliés que pour motif légitime). En revanche, vous avez la certitude de pouvoir rester dans les lieux jusqu'à votre décès, sauf clause contraire ou faute de votre part (loyer impayé, trouble de jouissance…). Si le propriétaire vend le bien, le nouveau propriétaire est tenu de respecter le bail jusqu'à son terme (votre décès). C'est un avantage certain.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez clairement la durée du bail : Si vous voulez un bail viager, écrivez « le présent bail est consenti pour une durée déterminée, prenant fin au décès du preneur ». Évitez les formules ambiguës comme « jusqu'à nouvel ordre » ou « pour la vie du preneur » sans précision.
- Prévoyez une clause de résiliation anticipée : Dans un bail viager, le propriétaire peut avoir besoin de récupérer le logement avant le décès du locataire (par exemple, pour vente ou reprise). Insérez une clause permettant la résiliation pour motif légitime, avec un préavis réduit. Attention : cette clause doit respecter les dispositions d'ordre public de la loi de 1989.
- Informez le notaire ou l'avocat : Faites rédiger le bail par un professionnel, surtout s'il s'agit d'un bail viager. Un acte notarié est recommandé, car il apporte une preuve solide et évite les contestations sur la volonté des parties.
- Anticipez le sort du dépôt de garantie : Dans un bail viager, le dépôt de garantie est restitué aux héritiers après le décès du locataire, sous déduction des éventuelles dégradations locatives.

