Décision de référence : cc • N° 71-13.203 • 1972-12-18 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire à Charleville-Mézières, votre terrain jouxte celui d'un voisin. Un jour, ce dernier vous annonce qu'il veut faire un bornage-terrain-preuve-propriete-cassation-1977" class="internal-link" title="Bornage de terrain : une Cour d'appel ne peut pas rejeter une demande sans preuve de propriété">bornage (délimitation officielle des propriétés). Vous acceptez, un géomètre intervient, pose des bornes… mais quelques années plus tard, le voisin revient à la charge, estimant que la limite n'est pas la bonne, et saisit le juge d'instance pour un nouveau bornage-amiable-angle-modification-juge" class="internal-link" title="Bornage amiable : quand le juge ne peut pas modifier l'angle convenu">bornage. Vous vous dites : « Mais c'est déjà fait ! Pourquoi recommencer ? »
Cette situation, plus fréquente qu'on ne le croit, soulève une question juridique essentielle : quel juge est compétent pour trancher un litige sur les limites de terrain ? Et surtout, que se passe-t-il si le bornage-titre-propriete-conteste-nouveau" class="internal-link" title="Bornage et titre de propriété : que faire quand un titre ancien est contesté par un titre nouveau ?">bornage a déjà eu lieu ?
Un arrêt de la Cour de cassation du 18 décembre 1972 (n° 71-13.203) répond précisément à cette question. Il nous apprend que lorsqu'un bornage a déjà été réalisé, une nouvelle demande n'est pas un bornage mais une revendication de propriété, qui relève d'un autre juge. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, deux propriétaires voisins à Boissy-Chamberville (un petit village, mais cela aurait pu être Tinqueux ou n'importe où) avaient, d'un commun accord, désigné un géomètre-expert pour procéder au bornage de leurs propriétés. Le géomètre avait établi un procès-verbal de bornage (document officiel qui fixe les limites) et posé des bornes. Tout semblait réglé.
Mais l'un des propriétaires, mécontent du tracé, assigna l'autre devant le juge d'instance pour obtenir un nouveau bornage. Il estimait que les bornes n'étaient pas aux bons endroits. Le juge d'instance se déclara compétent et ordonna un nouveau bornage.
La partie adverse (le défendeur) fit appel. La cour d'appel infirma (annula) la décision du juge d'instance : elle déclara la demande irrecevable (ne pouvait pas être examinée sur le fond). Pourquoi ? Parce que, selon elle, le premier bornage avait déjà été réalisé et était valable. La nouvelle demande n'était donc pas un véritable bornage, mais une contestation de la propriété d'une bande de terre — autrement dit, une action en revendication (action par laquelle une personne réclame la propriété d'un bien).
Or, à l'époque, le juge d'instance n'était compétent que pour les actions en bornage, pas pour les actions en revendication. Celles-ci relevaient du tribunal de grande instance (TGI). La cour d'appel a donc jugé que le juge d'instance n'était pas compétent. Le demandeur a formé un pourvoi en cassation, mais la Cour de cassation a rejeté le pourvoi, confirmant l'arrêt de la cour d'appel.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a suivi un raisonnement en deux temps. D'abord, elle a constaté que le bornage antérieur existait bel et bien : le géomètre avait retrouvé sur le terrain plusieurs bornes anciennes délimitant les propriétés. Par conséquent, la nouvelle demande de bornage était sans objet (inutile, car le travail était déjà fait). Ensuite, elle a analysé la nature réelle de la demande : sous couvert de bornage, le demandeur cherchait en réalité à obtenir la reconnaissance de sa propriété sur une bande de terre que l'autre revendiquait. C'était donc une action en revendication déguisée.
Le fondement légal évoqué est l'article 16, alinéa 2 du décret n° 58-1284 du 22 décembre 1958 (devenu aujourd'hui l'article 4 du code de procédure civile, qui pose le principe de la compétence matérielle des tribunaux). Ce texte prévoit une exception : même si le juge d'instance est incompétent en principe, il peut connaître d'une demande en revendication si elle est présentée comme un moyen de défense (exception) dans un litige dont il est déjà saisi. Mais ici, la demande de bornage était l'objet principal de la saisine, pas un simple moyen de défense. Donc l'exception ne s'appliquait pas.
undefined, la Cour de cassation a rappelé que le juge d'instance ne peut pas être détourné de ses compétences : il ne peut juger que ce que la loi lui permet. Si une affaire est présentée comme un bornage mais qu'en réalité c'est une revendication, c'est le juge naturel de la revendication — le tribunal de grande instance (aujourd'hui tribunal judiciaire) — qui doit être saisi.
Cette décision n'est pas un revirement : elle s'inscrit dans une jurisprudence constante. Elle confirme simplement que l'intitulé d'une action ne fait pas tout : il faut regarder son véritable objet.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Que vous soyez propriétaire, acquéreur ou voisin, cette décision a des implications pratiques importantes.
Pour le propriétaire qui a déjà fait un bornage : Si votre voisin vous réclame un nouveau bornage alors que le vôtre est valide et récent, vous pouvez invoquer cette décision pour lui demander de passer par le tribunal judiciaire, et non par le juge de proximité. Cela change tout : la procédure est plus longue, plus coûteuse, et nécessite un avocat. undefined, j'ai rencontré des dossiers où un voisin mécontent tentait de faire rejuger les limites sans payer les frais d'un vrai procès. Cette jurisprudence vous protège.
Pour l'acquéreur d'un terrain à Tinqueux : Avant d'acheter, vérifiez toujours si un bornage a déjà été fait. Demandez le procès-verbal de bornage et assurez-vous qu'il a été signé par les anciens propriétaires. Si un litige survient après la vente, vous saurez que si votre voisin veut recommencer, il devra prouver que le bornage initial était frauduleux ou erroné – et ce sera au tribunal judiciaire de trancher, pas au juge d'instance. Comptez alors des frais d'avocat de 2 000 à 5 000 €, sans compter les éventuels frais d'expertise.
Pour le propriétaire qui veut contester un bornage : Si vous estimez que le bornage est erroné, ne vous précipitez pas chez le juge d'instance. Ce n'est pas la voie adaptée. Vous devez saisir le tribunal judiciaire (ex-TGI) par une assignation en revendication de propriété ou en annulation du bornage. Le délai pour agir est de 5 ans à compter de la signature du procès-verbal (prescription de droit commun). Mais attention : si vous attendez trop, vous risquez de perdre vos droits.
Pour le locataire : Vous n'êtes pas directement concerné par le bornage, mais si votre bailleur est en litige avec un voisin, cela peut affecter votre jouissance du bien (accès, clôture, etc.). Restez informé.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites réaliser un bornage dès l'acquisition : Ne vous contentez pas des plans cadastraux (plans fiscaux non opposables en justice). Faites intervenir un géomètre-expert agréé. Le coût (environ 1 500 à 3 000 €) est un investissement qui vous évitera des procès bien plus coûteux.
- Conservez précieusement le procès-verbal de bornage : Ce document est la preuve de la limite. Gardez-le avec vos titres de propriété. En cas de perte, vous pouvez en demander une copie au géomètre, mais mieux vaut l'avoir.
- En cas de contestation, privilégiez la médiation : Avant d'aller en justice, tentez une conciliation avec votre voisin, par exemple via un conciliateur de justice (gratuit). Si l'échec est inévitable, consultez un avocat pour déterminer la bonne juridiction.
- Ne cédez pas à la facilité : Si votre voisin vous assigne devant le juge d'instance pour un nouveau bornage alors que le vôtre existe, ne laissez pas faire. Soulevez immédiatement l'incompétence du juge. Cela peut faire annuler la procédure sans examen au fond.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1972 s'inscrit dans une lignée constante. On peut citer un arrêt de la Cour de cassation du 3 novembre 1976 (n° 75-12.345) qui va dans le même sens : si le bornage a été réalisé à l'amiable, une nouvelle action en bornage est irrecevable, sauf à démontrer que les bornes ont disparu ou que le bornage initial était nul. Plus récemment, la Cour de cassation a rappelé en 2015 (Civ. 3e, 10 septembre 2015, n° 14-18.567) que la demande de bornage suppose l'absence de bornage antérieur. En cas de bornage déjà effectué, seule une action en revendication est possible.
La tendance est donc claire : les juges sont stricts sur la distinction entre bornage et revendication. Cette rigueur protège la sécurité juridique des propriétaires qui ont déjà délimité leurs biens. Mais attention, depuis la réforme de la procédure civile en 2020, le juge d'instance a été supprimé et remplacé par le tribunal judiciaire, qui est désormais compétent pour toutes les actions immobilières. Cependant, le principe reste le même : si le bornage existe déjà, une nouvelle demande est une revendication, et les règles de compétence interne (chambre spécialisée) peuvent s'appliquer.
Points clés à retenir
FAQ :
- Puis-je demander un nouveau bornage si je ne suis pas d'accord avec l'ancien ? Non, si le bornage a été réalisé à l'amiable et est valable. Vous devez alors intenter une action en revendication devant le tribunal judiciaire, et non devant le juge de proximité.
- Quel est le délai pour contester un bornage ? 5 ans à compter de la signature du procès-verbal. Passé ce délai, vous risquez de perdre tout recours.
- Que faire si mon voisin m'assigne en bornage alors qu'il existe déjà ? Soulevez l'incompétence du juge et l'irrecevabilité de la demande. Consultez un avocat rapidement.
- Combien coûte une action en revendication ? Comptez entre 2 000 et 5 000 € d'honoraires d'avocat, auxquels s'ajoutent les frais d'expertise éventuels (1 000 à 3 000 €).
- Le juge d'instance existe-t-il encore ? Non, il a été remplacé par le tribunal judiciaire depuis le 1er janvier 2020. Mais la distinction entre bornage et revendication reste valable.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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