Décision de référence : cc • N° 81-90.876 • 1982-06-28 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire à Wattrelos, et vous apprenez que votre locataire a été condamné pour une affaire de faux en écriture. Il vous supplie de ne pas vérifier son casier judiciaire, car cette condamnation, dit-il, devrait être effacée du bulletin n°2. Mais qui peut décider de cette exclusion ? La cour d'appel qui a prononcé la peine ? Ou le tribunal qui a ensuite ordonné une confusion de peines ?
C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée dans un arrêt du 28 juin 1982, une décision qui, bien qu'ancienne, continue de régir la procédure. Un homme condamné par défaut à une peine d'emprisonnement pour faux en écritures avait obtenu, après s'être présenté, une confusion de peines devant le tribunal de grande instance de Strasbourg. Plus tard, il a demandé à la cour d'appel d'exclure la condamnation initiale du bulletin n°2. La cour d'appel s'est déclarée incompétente. La Cour de cassation a validé cette position.
Pour les non-juristes, le message est clair : ne vous adressez pas à la première juridiction venue. La règle est simple : c'est le dernier juge qui a statué sur le fond qui est compétent, même s'il n'a fait que modifier la peine. Un détail qui peut tout changer dans votre dossier.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Revenons sur les faits. En 1979, la cour d'appel de Strasbourg condamne par défaut un certain M. X à une peine d'emprisonnement pour des faux en écriture. M. X est absent, sans doute ignorant de la procédure. Quelques mois plus tard, il se présente, fait opposition à ce jugement par défaut, et le tribunal de grande instance de Strasbourg, saisi de l'opposition, lui donne acte de sa renonciation à l'opposition. Mais surtout, il ordonne une confusion de peines : la peine de 2 ans prononcée par la cour d'appel est confondue avec une autre peine, de sorte que M. X ne purge qu'une seule peine.
M. X, une fois sa peine purgée, veut repartir de zéro. Il demande à la cour d'appel de Strasbourg, celle qui l'avait condamné en premier, d'exclure cette condamnation du bulletin n°2 de son casier judiciaire, en application de l'article 55-1 du Code pénal (devenu article 775-1 du Code de procédure pénale). Mais la cour d'appel refuse. Pourquoi ? Parce que, selon elle, le tribunal de grande instance de Strasbourg, en statuant sur l'opposition et la confusion, a rendu une nouvelle décision sur le fond. C'est donc ce tribunal qui est la « dernière juridiction ayant statué ».
Imaginez la déception de M. X : il pensait que la cour d'appel, en tant que juridiction supérieure, restait compétente. Mais la logique est implacable : le jugement sur opposition, même partiel, remplace la décision par défaut. Dès lors, c'est le tribunal qui devient le juge de l'exclusion.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 28 juin 1982, confirme le raisonnement de la cour d'appel. Le fondement légal ? L'article 55-1 du Code pénal (aujourd'hui article 775-1 du Code de procédure pénale) dispose que l'exclusion de la mention d'une condamnation au bulletin n°2 peut être demandée « à la dernière juridiction qui a statué sur le fond de l'affaire ». Que signifie « statué sur le fond » ? Cela ne se limite pas à la condamnation initiale. Toute décision qui modifie la peine, comme une confusion, un jugement sur opposition, ou même un simple ajout de peine, est une décision sur le fond.
La cour d'appel avait relevé que le tribunal de grande instance de Strasbourg avait statué sur l'opposition et avait prononcé une confusion de peines. Ce jugement, même s'il s'est contenté d'entériner la renonciation à l'opposition et d'ordonner la confusion, est une décision sur le fond. Pourquoi ? Parce qu'il a modifié la situation juridique de M. X : au lieu de purger deux peines, il n'en purge plus qu'une. C'est un acte juridictionnel qui a un effet sur le casier judiciaire.
Les juges de la Cour de cassation insistent : peu importe que la cour d'appel ait été la première à condamner. Dès qu'une juridiction inférieure rend une décision postérieure qui affecte la peine, c'est elle la « dernière ». C'est une règle de compétence stricte, destinée à éviter les demandes multiples et les confusions. En l'espèce, la cour d'appel n'était plus compétente, et elle a eu raison de se déclarer incompétente.
Notons que cette décision n'est pas un revirement. Elle s'inscrit dans une jurisprudence constante : la notion de « juridiction ayant statué sur le fond » est interprétée largement. Toute décision qui prononce une peine, la modifie ou l'ordonne (comme une confusion) est considérée comme une décision sur le fond.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes un particulier ayant été condamné, et que vous voulez demander l'exclusion d'une condamnation de votre bulletin n°2 (par exemple pour faciliter une location ou un emploi), vous devez identifier la dernière juridiction qui a modifié votre peine. Si, après votre condamnation en appel, un tribunal a ordonné une confusion de peines ou a statué sur une opposition, c'est devant ce tribunal qu'il faut déposer votre requête, pas devant la cour d'appel.
Prenons un exemple concret : un locataire à Marcq-en-Baroeul, condamné par le tribunal correctionnel de Lille à 1 an de prison pour escroquerie, fait appel. La cour d'appel de Douai confirme la peine. Plus tard, ce même locataire est condamné par un autre tribunal pour une autre affaire. Un juge ordonne la confusion des peines. Pour demander l'exclusion de la première condamnation du bulletin n°2, il devra s'adresser au tribunal qui a ordonné la confusion, pas à la cour d'appel de Douai.
Pour les propriétaires bailleurs, soyez vigilants : si un candidat locataire vous dit qu'une condamnation a été « effacée », demandez-lui de vous fournir la preuve de la décision d'exclusion. Vérifiez que la juridiction qui a statué était bien compétente. Une erreur de ce type peut vous coûter cher si le locataire cause des dégâts et que vous découvrez qu'il avait un casier judiciaire non purgé.
Pour les professionnels de l'immobilier (agents, administrateurs de biens), cette décision vous rappelle l'importance de vérifier les documents fournis par les clients. Si une demande d'exclusion a été rejetée pour incompétence, le client peut perdre du temps et de l'argent. Orientez-le vers un avocat spécialisé.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Identifiez la bonne juridiction : Avant toute demande d'exclusion, listez toutes les décisions judiciaires vous concernant (condamnations, confusions, oppositions). La dernière en date, même si elle émane d'un tribunal inférieur, est celle qu'il faut saisir.
- Consultez un avocat avant d'agir : Un simple rendez-vous de 30 minutes peut éviter une erreur de procédure qui vous ferait perdre des mois. Maître Zakine vous reçoit en visio ou dans son cabinet.
- Ne tardez pas : La demande d'exclusion peut être faite à tout moment, mais plus vous attendez, plus le risque de voir la condamnation figurer sur votre bulletin n°2 est grand. Si vous cherchez un logement ou un emploi, agissez vite.
- Gardez une trace de toutes vos décisions : Conservez les jugements, arrêts, mentions de confusion. Sans ces documents, vous ne pourrez pas prouver quelle est la dernière juridiction. Une simple photocopie peut suffire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1982 s'inscrit dans une lignée constante. Par exemple, la Cour de cassation a eu l'occasion de préciser que la « dernière juridiction » inclut également les jugements rendus sur incident (Cass. crim., 15 mars 1978). Plus récemment, la chambre criminelle a confirmé que la juridiction qui prononce une confusion de peines est bien compétente pour statuer sur l'exclusion (Cass. crim., 23 janvier 2007, n°06-85.420).
La tendance des tribunaux est donc claire : la compétence est liée à la dernière décision sur le fond, au sens large. Cela signifie que si vous avez eu une condamnation suivie d'une grâce ou d'une réduction de peine, c'est le juge de l'application des peines qui sera compétent, et non la cour d'appel initiale.
Pour l'avenir, cette règle pourrait être simplifiée par la numérisation des casiers judiciaires, mais pour l'instant, la procédure reste inchangée. Les avocats doivent être particulièrement attentifs à la chronologie des décisions.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist pour une demande d'exclusion au bulletin n°2 :
- Rassemblez toutes vos décisions judiciaires : condamnation initiale, appels, oppositions, confusions, etc.
- Identifiez la dernière décision sur le fond : c'est celle qui a modifié la peine ou qui a statué sur une opposition. Si vous avez plusieurs décisions, la plus récente est la bonne.
- Vérifiez que la juridiction est toujours compétente (certains tribunaux ont été supprimés ou fusionnés).
- Rédigez une requête motivée : expliquez pourquoi la condamnation devrait être exclue (réinsertion, absence de récidive, etc.).
- Déposez la requête au greffe de la juridiction compétente. Vous pouvez être représenté par un avocat, mais ce n'est pas obligatoire.
- Attendez la décision : le juge statue sans audience, sauf demande contraire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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