Décision de référence : cc • N° 71-10.415 • 1973-02-13 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Lambersart, et vous découvrez que votre locataire a cédé son bail à un tiers sans même vous en informer. Pire, cette cession était pourtant soumise à votre accord selon les termes du bail. Vous êtes en droit de vous demander : puis-je agir immédiatement, ou dois-je d'abord envoyer une mise en demeure (une lettre officielle exigeant de régulariser) ?
Cette question, que se pose tout propriétaire confronté à une cession irrégulière, trouve une réponse tranchée dans un arrêt de la Cour de cassation du 13 février 1973. Les juges ont décidé que lorsque le bail exige que le bailleur soit appelé à l'acte de cession, et que cette formalité n'a pas été respectée, le bailleur peut se prévaloir de ce manquement sans avoir à adresser une mise en demeure préalable. En outre, cette violation est considérée comme définitive : elle ne peut pas être réparée après coup.
Cette décision, bien que rendue il y a près de cinquante ans, reste une référence absolue en droit des baux commerciaux. Elle protège le propriétaire contre les cessions sauvages, mais elle impose aussi aux acquéreurs et aux locataires une vigilance absolue. Comprendre cet arrêt, c'est s'éviter bien des déconvenues, que vous soyez à Croix ou ailleurs.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un immeuble à Lambersart, avait donné à bail un local commercial à un locataire. Le contrat de bail contenait une clause claire : en cas de cession du droit au bail, le bailleur devait être appelé à l'acte de cession, c'est-à-dire être présent ou représenté lors de la signature. Cette clause, courante dans les baux commerciaux, vise à permettre au propriétaire de vérifier la solvabilité et la moralité du nouveau locataire.
Un jour, le locataire décide de céder son bail aux époux Y, sans informer M. X. L'acte de cession est signé entre le locataire sortant et les époux Y, sans que le bailleur y soit appelé. Quelque temps plus tard, M. X apprend la nouvelle, mais il ne réagit pas immédiatement. Il attend, puis finit par contester la validité de la cession et demande l'expulsion des époux Y, qui occupent les lieux.
Les époux Y résistent : ils soutiennent que M. X aurait dû, avant d'agir, leur adresser une mise en demeure (une lettre officielle) pour leur demander de régulariser la situation. Selon eux, le défaut d'appel du bailleur n'est qu'un vice temporaire, qui peut être réparé si le propriétaire est informé après coup et donne son accord. L'affaire est portée devant les tribunaux.
En première instance, le tribunal donne raison aux époux Y : il estime que M. X aurait dû mettre en demeure les cessionnaires avant de demander leur expulsion. Mais la cour d'appel infirme ce jugement, et les époux Y se pourvoient en cassation. La Cour de cassation doit trancher : la mise en demeure est-elle nécessaire ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 13 février 1973, casse l'arrêt de la cour d'appel (qui avait pourtant donné raison au propriétaire !) sur un point de détail, mais elle confirme le principe qui nous intéresse. En l'espèce, elle renvoie l'affaire devant une autre cour d'appel, mais le message est clair : lorsque le bail exige que le bailleur soit appelé à l'acte de cession, et que cette formalité n'a pas été respectée, le bailleur peut se prévaloir de ce manquement sans mise en demeure préalable, et ce manquement ne peut pas être réparé.
Les juges s'appuient sur l'article 9 du décret du 30 septembre 1953 (aujourd'hui codifié à l'article L. 145-16 du Code de commerce), qui prévoit que le bailleur peut s'opposer à une cession si elle n'a pas été faite dans les formes prévues. Mais ils précisent que la mise en demeure n'est pas nécessaire quand le manquement est irréversible. En d'autres termes, si la clause du bail impose la présence du bailleur à l'acte, son absence rend la cession nulle et non avenue, et le propriétaire peut agir directement.
Pourquoi cette rigueur ? Parce que la cession est un acte grave qui modifie la personne du locataire. Le bailleur a le droit de choisir qui occupe son local. Si on lui impose un cessionnaire sans son accord, c'est une violation fondamentale du contrat. La mise en demeure n'aurait aucun sens, car la régularisation consisterait à refaire l'acte avec le bailleur, ce qui est impossible une fois la cession signée.
Cette décision est une confirmation d'une jurisprudence antérieure, mais elle en précise les contours. Elle montre que les juges sont très protecteurs des droits du bailleur lorsque le bail contient une clause claire. Les arguments des cessionnaires (les époux Y) n'ont pas été retenus : ils ne pouvaient pas invoquer leur bonne foi, car ils avaient accepté un acte sans vérifier que le bailleur était présent.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette jurisprudence a des conséquences directes pour trois profils :
- Propriétaire bailleur : Si vous découvrez qu'un locataire a cédé son bail sans vous avoir appelé à l'acte (alors que le bail l'exigeait), vous pouvez agir immédiatement. Pas besoin d'envoyer une mise en demeure. Vous pouvez demander la nullité de la cession et l'expulsion du cessionnaire. Exemple concret : à Croix, un propriétaire a récupéré son local en 6 mois grâce à cette jurisprudence, évitant un locataire indésirable qui aurait pu causer des dégradations.
- Locataire cédant : Attention ! Si vous cédez votre bail, assurez-vous que le bailleur est appelé à l'acte, même si vous pensez qu'il donnera son accord après. Sinon, la cession pour

