Décision de référence : cc • N° 70-13.589 • 1972-03-07 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un hôtel-restaurant à Beaupréau-en-Mauges, dans le Maine-et-Loire. Vous avez loué votre établissement à un locataire commercial. Le bail exige que toute cession soit faite par acte authentique (devant notaire). Un jour, vous découvrez que votre locataire a cédé son bail à un tiers par un simple écrit sous seing privé (acte non notarié). Vous assignez le cédant et le cessionnaire en justice pour faire résilier le bail. Avant même que le tribunal ne statue, le cédant et le cessionnaire se précipitent chez le notaire pour régulariser par un acte authentique. Trop tard ? La Cour de cassation répond : oui, trop tard.
Cette décision du 7 mars 1972 (n° 70-13.589) est un pilier du droit des baux commerciaux. Elle pose un principe simple mais implacable : un vice de forme (absence d'acte authentique) ne peut être effacé par une régularisation faite après l'assignation. Le bailleur peut obtenir la résiliation du bail, même si la cession a été ensuite régularisée.
Pourquoi une telle sévérité ? Parce que le contrat de bail est la loi des parties. Si les parties ont prévu une condition de forme, celle-ci doit être respectée à la lettre. La régularisation tardive est considérée comme une tentative de contournement de la justice, et non comme une réparation de bonne foi.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1965, M. X est locataire d'un immeuble à usage d'hôtel-restaurant appartenant à Mme Veuve Y. Le bail commercial comporte une clause claire : toute cession du bail doit être faite par acte authentique, et le cessionnaire doit succéder au cédant dans l'exploitation commerciale. En 1964, M. X cède son bail à M. Z par un simple acte sous seing privé, sans respecter la forme authentique. Mme Y, propriétaire, découvre la cession irrégulière. Elle assigne M. X et M. Z devant le tribunal de grande instance d'Angers le 6 mai 1965, demandant la résiliation du bail et l'expulsion des occupants.
Le 12 mai 1965, soit six jours après l'assignation, M. X et M. Z signent un acte authentique devant notaire, régularisant la cession. Mais le mal est fait : le tribunal de grande instance d'Angers, par jugement du 15 novembre 1965, prononce la résiliation du bail, considérant que la cession initiale était nulle et que la régularisation postérieure à l'assignation ne peut effacer le vice. Les locataires font appel. La cour d'appel d'Angers, par arrêt du 15 juin 1970, confirme la résiliation. M. X et M. Z se pourvoient en cassation.
La Cour de cassation rejette leur pourvoi le 7 mars 1972. Elle énonce que « la réitération, par acte authentique postérieur à l'assignation, d'une cession de bail irrégulière, ne peut effacer les vices du premier acte, dont le bail exigeait la forme authentique ; cette infraction peut justifier la résiliation du bail ». Autrement dit, la régularisation n'a pas d'effet rétroactif, et la violation initiale suffit à fonder la résiliation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1134 du Code civil (devenu article 1103 depuis la réforme de 2016), qui dispose que « les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites ». En l'espèce, le bail imposait que toute cession soit faite par acte authentique. Cette clause était une condition de validité de la cession, et non une simple formalité. En cédant le bail par acte sous seing privé, le locataire a violé cette condition. La cession était donc nulle ab initio (dès l'origine).
Le fait de signer un acte authentique après l'assignation en justice ne peut pas anéantir rétroactivement cette nullité. Pourquoi ? Parce que la nullité est déjà acquise au moment de l'assignation. La régularisation tardive est un acte nouveau, qui ne peut pas effacer le passé. La Cour de cassation utilise ici le principe de l'effet relatif des actes juridiques : un acte postérieur ne peut modifier les conséquences d'un acte antérieur déjà contesté en justice.
Les juges du fond (tribunal et cour d'appel) avaient également relevé que le cédant n'avait pas repris son activité commerciale après l'assignation, et que le cessionnaire avait continué à exploiter le fonds. Mais ce n'était pas l'élément déterminant : la seule violation de la forme authentique suffisait. La Cour de cassation confirme donc la résiliation du bail, sans avoir à examiner les autres moyens.
Cette décision est un classique du droit des baux commerciaux. Elle rappelle que les clauses contractuelles doivent être respectées à la lettre, et que la bonne foi (invoquée par les locataires pour justifier la régularisation) ne peut pas couvrir une violation délibérée des formes. Depuis 1972, cette jurisprudence est constamment confirmée : la régularisation après assignation est inopérante pour éviter la résiliation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Propriétaire bailleur
Si vous découvrez que votre locataire a cédé son bail sans respecter la forme prévue (acte authentique, ou toute autre condition de forme exigée par le bail), vous pouvez agir immédiatement. Assignez en résiliation du bail avant toute régularisation. Si le locataire tente de régulariser après l'assignation, cela ne sauvera pas la cession. Vous pouvez obtenir l'expulsion du cessionnaire et la reprise des lieux. Attention toutefois : si vous avez tacitement accepté la cession (par exemple en encaissant les loyers du cessionnaire sans protester), vous pourriez perdre votre droit à résiliation.
Locataire cédant
Si vous souhaitez céder votre bail, respectez scrupuleusement les formes prévues au contrat. Un acte sous seing privé peut sembler plus simple et moins coûteux, mais il vous expose à une résiliation du bail. En cas de découverte de l'irrégularité par le bailleur, ne pensez pas qu'une régularisation rapide effacera tout : si le bailleur vous assigne avant la régularisation, vous êtes perdant. Mieux vaut céder par acte authentique dès le départ, ou demander l'accord du bailleur par écrit.
Exemple concret : à Trélazé, un propriétaire a loué un local commercial à un boulanger. Le bail exige que toute cession soit soumise à agrément du bailleur et faite par acte authentique. Le boulanger cède son fonds à un pâtissier par simple lettre recommandée. Le propriétaire découvre la cession, assigne en résiliation. Le boulanger et le pâtissier signent un acte authentique une semaine après l'assignation. Trop tard : le tribunal prononce la résiliation. Le propriétaire récupère son local, et le pâtissier doit quitter les lieux.
Acquéreur d'un fonds de commerce
Avant d'acheter un fonds de commerce, vérifiez que le bail a été régulièrement cédé au vendeur. Exigez une copie de l'acte authentique de cession de bail. Si la cession a été faite par acte sous seing privé, même si elle a été « régularisée » plus tard, elle est fragile. Vous pourriez être expulsé par le bailleur. Faites-vous assister par un avocat spécialisé pour analyser la chaîne des cessions.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Respectez la forme contractuelle à la lettre. Si votre bail exige un acte authentique pour toute cession, ne cédez jamais par acte sous seing privé, même si l'urgence vous pousse à le faire. Le coût du notaire est dérisoire comparé au risque de perdre votre bail.
- Informez toujours le bailleur par écrit. Même si la cession est faite par acte authentique, envoyez une copie de l'acte au bailleur par lettre recommandée avec accusé de réception. Ainsi, vous prouvez votre bonne foi et évitez tout malentendu.
- En cas d'irrégularité, régularisez immédiatement, avant toute assignation. Si vous découvrez que la cession a été faite sans acte authentique, courez chez le notaire avant que le bailleur ne vous assigne. Une fois l'assignation délivrée, il est trop tard.
- Consultez un avocat dès le premier signe de conflit. Un avocat spécialisé en droit immobilier pourra évaluer la solidité de votre position et vous conseiller sur la meilleure stratégie : négociation, régularisation ou défense en justice.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 1972 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. On peut citer l'arrêt du 28 novembre 1968 (n° 67-10.544) qui avait déjà jugé que la cession d'un bail commercial faite en violation d'une clause du bail (exigeant l'agrément du bailleur) pouvait entraîner la résiliation, même si le bailleur avait ensuite accepté le cessionnaire. La régularisation après coup ne couvre pas la violation initiale.
Plus récemment, la Cour de cassation a étendu ce raisonnement à d'autres clauses : par exemple, la cession sans respecter un droit de préemption (Cass. 3e civ., 13 juillet 2016, n° 15-18.036). La tendance est claire : les juges sont très stricts sur le respect des formes contractuelles. Ils considèrent que la régularisation tardive est une manœuvre dilatoire, et non une réparation de bonne foi.
Depuis la loi Pinel de 2014, les baux commerciaux sont plus encadrés, mais la question de la forme des cessions reste inchangée. Les notaires recommandent systématiquement l'acte authentique pour toute cession de bail, même si la loi ne l'impose pas toujours. La prudence est de mise.
Checklist avant d'agir
FAQ : 5 questions pour tout comprendre
Puis-je céder mon bail commercial par simple acte sous seing privé si le bail ne l'interdit pas ?
Oui, si le bail ne prévoit aucune forme particulière. Mais attention : beaucoup de baux commerciaux exigent l'acte authentique. Vérifiez votre contrat.
Que faire si j'ai déjà cédé mon bail par acte sous seing privé et que le bailleur menace de m'assigner ?
Régularisez immédiatement par acte authentique avant que le bailleur n'ait délivré une assignation en justice. Une fois l'assignation reçue, la régularisation ne sert à rien.
Le bailleur peut-il refuser la cession si elle est faite par acte authentique ?
Oui, si le bail prévoit une clause d'agrément (le cessionnaire doit être agréé par le bailleur). Dans ce cas, même un acte authentique ne suffit pas : il faut l'accord écrit du bailleur.
Quels sont les risques pour le cessionnaire (celui qui reprend le bail) ?
Si la cession est annulée, le cessionnaire doit quitter les lieux sans droit à indemnité. Il perd son fonds de commerce. D'où l'importance de vérifier la régularité de la cession avant d'acheter.
Puis-je demander des dommages et intérêts au cédant s'il m'a cédé un bail irrégulier ?
Oui, vous pouvez agir contre le cédant sur le fondement de la garantie des vices cachés ou de la responsabilité contractuelle. Mais vous devez prouver qu'il connaissait l'irrégularité.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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