Décision de référence : cc • N° 01-11.141 • 2002-09-25 • Consulter la décision →
La Fédération départementale des chasseurs du Bas-Rhin a assigné la commune de Strasbourg en justice pour la contraindre à organiser la location du droit de chasse sur les terrains de son ban communal. Ce litige a soulevé une question fondamentale : le régime de la chasse communale en Alsace-Moselle est-il conforme au droit de propriété garanti par la Convention européenne des droits de l'homme (CEDH) ?
La Cour de cassation, dans un arrêt du 25 septembre 2002, a répondu que ce système ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit de propriété. Comment les juges ont-ils justifié cette position ? Décryptage d'une décision qui concerne tout propriétaire foncier en Alsace-Moselle, mais aussi, par extension, tout citoyen qui s'interroge sur l'équilibre entre intérêt général et droits individuels.
Car, au-delà de la chasse, c'est la question de la régulation de l'usage des biens qui est posée. La Cour de cassation a estimé que le système local offre des contreparties suffisantes : les loyers de chasse sont reversés aux propriétaires, et ces derniers peuvent échapper à la location en clôturant leur propriété. Une décision qui mérite d'être connue, surtout si vous envisagez d'acheter un terrain dans cette région.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En droit local alsacien-mosellan, la chasse sur les terrains non clos est regroupée par la commune, qui a l'obligation de la louer aux enchères. Les propriétaires se voient ainsi imposer cette gestion collective sans pouvoir s'y opposer individuellement. C'est dans ce contexte que la Fédération départementale des chasseurs du Bas-Rhin a assigné la commune de Strasbourg, lui reprochant de ne pas avoir procédé à la location du droit de chasse sur certaines parcelles.
La question de la conformité de ce système avec le droit de propriété a été soulevée, la commune faisant valoir que l'obligation de louer privait les propriétaires de leurs prérogatives sans compensation suffisante. De son côté, la fédération de chasse soutenait que la loi imposait à la commune de procéder à la location et que son refus était illégal.
Le litige a rebondi plusieurs fois : après un premier jugement favorable à la commune, la cour d'appel de Colmar a donné raison aux chasseurs. La commune de Strasbourg s'est alors pourvue en cassation. La Haute juridiction a finalement confirmé l'arrêt d'appel, validant le système tout en rappelant ses garde-fous. Une saga judiciaire de plusieurs années qui montre bien la complexité du droit local.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a examiné le système à l'aune de l'article 1 du Protocole additionnel n°1 à la CEDH, qui protège le droit de propriété. Cet article permet à l'État de réglementer l'usage des biens dans l'intérêt général, à condition que cette réglementation soit proportionnée. La question était donc de savoir si le système de chasse communal alsacien-mosellan était proportionné.
Les juges ont relevé plusieurs éléments clés. D'abord, les loyers de chasse perçus par la commune sont reversés aux propriétaires fonciers. Ainsi, le propriétaire ne perd pas la valeur économique de son droit de chasse : il en reçoit le fruit. Ensuite, la commune ne peut conserver ces loyers sans une décision adoptée à la majorité qualifiée des propriétaires. Enfin, et c'est un point essentiel, le propriétaire peut échapper à la location en clôturant sa propriété. La clôture doit être suffisante pour empêcher le gibier de passer, mais c'est une possibilité réelle.
La Cour a donc conclu qu'il existait une contrepartie au mandat légal conféré aux communes. La réglementation était proportionnée au but poursuivi (la gestion cynégétique et la prévention des dégâts de gibier). Ce raisonnement s'inscrit dans une jurisprudence constante de la Cour européenne des droits de l'homme, qui admet des limitations au droit de propriété dès lors qu'elles sont justifiées et compensées. Ici, la compensation financière et la possibilité de sortie du système suffisent.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un terrain non clos en Alsace-Moselle, sachez que votre droit de chasse est géré par la commune. Vous percevrez une part des loyers de chasse, calculée en fonction de la surface de votre terrain. Par exemple, un propriétaire dans un département soumis au droit commun dispose d'un droit de chasse individuel sur ses terres, tandis qu'en Alsace-Moselle, il est intégré au système communal. Connaître cette différence est crucial lors d'un achat.
Si la commune ne vous reverse pas les loyers, vous pouvez contester. Exigez un décompte précis et, si nécessaire, saisissez le tribunal administratif (car le contentieux relève du juge administratif). Attention : les délais de prescription sont de 5 ans pour les loyers impayés. Par ailleurs, si vous souhaitez chasser vous-même sur votre terrain, vous devez le clôturer. La clôture doit être suffisante pour empêcher le passage du gibier, ce qui peut représenter un coût important, mais qui vous rend maître de votre droit de chasse.
Pour les locateurs (chasseurs), ce système est avantageux car il garantit l'accès à de vastes territoires. Mais vous devez vous acquitter des loyers auprès de la commune, et non directement auprès des propriétaires. En cas de litige sur le montant ou les conditions, adressez-vous à la commune.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le statut de votre terrain : Avant d'acheter un terrain en Alsace-Moselle, renseignez-vous sur le régime local de la chasse. Consultez le cadastre et la mairie pour savoir si votre parcelle est incluse dans un territoire de chasse communal.
- Envisagez la clôture : Si vous voulez conserver votre droit de chasse personnel, clôturez votre propriété. Faites-le dès l'acquisition pour éviter des contestations ultérieures. Assurez-vous que la clôture respecte les normes locales.
- Participez aux assemblées de propriétaires : La commune doit convoquer les propriétaires pour décider de l'affectation des loyers de chasse. Soyez présent et votez. Votre voix compte, surtout si vous représentez une surface importante.
- Consultez un avocat spécialisé : En cas de conflit avec la commune ou avec les chasseurs, n'attendez pas. Un avocat spécialisé en droit local peut vous conseiller sur vos droits et les recours possibles.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de la Cour de cassation s'inscrit dans un débat plus large sur la compatibilité des systèmes de chasse obligatoire avec la Convention européenne. L'arrêt Chassagnou et autres c. France (1999), rendu par la CEDH, avait condamné le système français de chasse dans les départements non alsaciens-mosellans, car il imposait aux propriétaires de transférer leurs droits de chasse à des associations sans compensation. La différence majeure est qu'en Alsace-Moselle, les propriétaires reçoivent une contrepartie financière et peuvent s'exclure.
La Cour de cassation a par la suite confirmé cette solution à plusieurs reprises. La tendance est donc à la validité du système.

