Décision de référence : cc • N° 85-10.809 • 1986-11-06 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Saint-Paul-lès-Dax. Vous signez un bail avec un locataire, et pour vous prémunir des retards de paiement, vous insérez une clause prévoyant une pénalité de 10 % du loyer par jour de retard. Le locataire accumule trois mois d'impayés, et vous réclamez 9 000 € de pénalités. Êtes-vous sûr que cette somme vous sera accordée ?
Cette question, un propriétaire biscarrossais se l'est posée devant les tribunaux. La réponse, donnée par la Cour de cassation en 1986 dans une affaire bordelaise, est claire : une pénalité de retard est une clause pénale (une clause qui fixe à l'avance le montant des dommages-intérêts en cas d'inexécution). Et le juge peut toujours la réduire si elle est excessive. Une règle méconnue qui bouleverse les certitudes de nombreux bailleurs.
Dans cet article, nous décortiquons cette décision fondatrice, ses implications concrètes pour vous, et comment éviter les mauvaises surprises. Prêt à en savoir plus ?
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Revenons en 1980. La Chambre de commerce et d'industrie de Bordeaux (CCIB) loue un local commercial à trois sous-locataires : la société Rougier et PLE, la société Bordeaux Artisanat Loisirs (BAL), et les époux X. Le contrat prévoit que tout retard de paiement entraîne une majoration de 1 % par mois, soit 12 % l'an. Pendant plusieurs mois, les paiements se font irréguliers. La CIB réclame les arriérés, mais aussi les pénalités de retard calculées selon la clause.
Les sous-locataires contestent : selon eux, ces pénalités sont excessives et doivent être réduites. La CIB, elle, soutient que la clause a été librement consentie et doit être appliquée à la lettre. Le litige arrive devant le tribunal de commerce, puis la cour d'appel de Bordeaux.
En 1984, la cour d'appel donne raison aux sous-locataires : elle réduit le montant des pénalités à 1 500 €, estimant que la clause était disproportionnée. La CIB se pourvoit en cassation, arguant que les juges ne peuvent réduire une clause librement convenue. Mais la Cour de cassation, dans son arrêt du 6 novembre 1986, rejette le pourvoi et confirme la décision. Elle rappelle que les stipulations fixant des pénalités de retard constituent une clause pénale, et que le juge peut en modérer le montant s'il est manifestement excessif (article 1231 du Code civil, alors article 1152).
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1152 du Code civil (devenu article 1231-5 depuis la réforme de 2016), qui dispose : « Lorsque la convention porte que celui qui manquera de l'exécuter paiera une certaine somme à titre de dommages-intérêts, il ne peut être alloué une somme plus forte ni moindre. Néanmoins, le juge peut, même d'office, modérer ou augmenter la peine qui avait été convenue, si elle est manifestement excessive ou dérisoire. »
En clair : une clause pénale est en principe obligatoire, mais le juge a le pouvoir de la réviser si elle est disproportionnée. Ici, les pénalités de 12 % par an étaient jugées excessives par rapport au préjudice réel subi par la CIB (simple retard de paiement, sans démonstration de perte particulière).
Les juges ont donc comparé le montant de la pénalité (quelques milliers d'euros) au préjudice réel (intérêts au taux légal, environ 4 % à l'époque). L'écart était flagrant. La Cour de cassation valide ce raisonnement et précise que la qualification de clause pénale s'impose dès lors que la convention fixe forfaitairement le montant des dommages-intérêts en cas d'inexécution.
Cette décision n'est pas un revirement : elle confirme une jurisprudence antérieure (notamment un arrêt de 1985) et la systématise. Elle met fin à l'idée que les pénalités de retard échapperaient au contrôle judiciaire. Aujourd'hui, c'est une règle bien établie : toute clause qui prévoit une indemnité forfaitaire en cas de retard est une clause pénale, révisable par le juge.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : Si vous insérez des pénalités de retard dans un bail, ne comptez pas les percevoir intégralement si elles sont excessives. Exemple : à Biscarrosse, un bailleur prévoit 15 % par mois de retard pour un loyer de 1 000 €. En trois mois, la pénalité atteint 450 €, alors que le préjudice réel (intérêts) est de 30 €. Le juge réduira la pénalité à 30 €, voire moins. Vous devez donc fixer des pénalités raisonnables (par exemple, au taux d'intérêt légal majoré de 5 points) pour éviter toute réduction.
Pour le locataire : Vous pouvez contester des pénalités que vous estimez abusives. Si vous avez signé un bail avec une clause de retard disproportionnée, sachez que le juge peut la réduire. Vous n'êtes pas tenu de payer des sommes exorbitantes. Attention toutefois : vous devez prouver le caractère excessif, par exemple en comparant avec le taux d'intérêt légal ou en démontrant l'absence de préjudice réel.
Pour le copropriétaire : Les règlements de copropriété contiennent souvent des pénalités pour retard de paiement des charges. Cette jurisprudence s'applique aussi : si la pénalité est excessive (par exemple 10 % par mois), le syndic ne pourra pas l'exiger intégralement. Vous pouvez demander une réduction en justice.
Pour l'acquéreur : Dans un compromis de vente, les pénalités de retard pour non-réalisation de conditions suspensives peuvent être contestées. Exemple : une pénalité de 1 % par jour sur le prix de vente (300 000 €) = 3 000 € par jour. C'est manifestement excessif. Le juge réduira.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Fixez des pénalités proportionnées : basez-vous sur le taux d'intérêt légal (4,47 % en 2025) majoré de 5 à 10 points maximum. Évitez les pourcentages fixes comme 10 % par mois.
- Prévoyez un plafond : indiquez que les pénalités ne peuvent excéder, par exemple, 10 % du montant dû. Cela rassure le juge et limite les risques.
- Documentez le préjudice : si vous voulez justifier des pénalités élevées, prouvez le préjudice réel (frais de recouvrement, intérêts bancaires, etc.). Cela renforce votre position.
- Faites relire votre contrat par un avocat : avant de signer un bail ou un compromis, demandez à un professionnel de vérifier la conformité de la clause pénale à la jurisprudence. Un investissement qui peut vous éviter des années de procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante. Dès 1985, la Cour de cassation avait jugé (Civ. 1re, 10 juillet 1985) que le juge peut réduire une clause pénale même si elle a été librement convenue. L'arrêt de 1986 confirme et étend ce principe aux pénalités de retard. Depuis, la jurisprudence a précisé les critères : le caractère excessif s'apprécie au jour de la conclusion du contrat (et non au jour du litige), et le juge peut réduire d'office, sans demande des parties.
Une évolution notable : la réforme du droit des contrats de 2016 a codifié cette solution à l'article 1231-5 du Code civil, qui reprend exactement la règle. Aujourd'hui, aucun doute n'est permis. Les tribunaux appliquent systématiquement ce contrôle. La tendance est à la protection des débiteurs contre les clauses abusives, notamment dans les contrats d'adhésion (baux, contrats de vente).
Pour l'avenir, la question se pose des pénalités de retard dans les contrats électroniques (clics de validation). Mais le principe reste le même : toute clause pénale excessive sera réduite.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Qu'est-ce qu'une clause pénale ? Une clause qui fixe à l'avance le montant des dommages-intérêts en cas d'inexécution (retard, non-paiement).
- Puis-je contester des pénalités de retard déjà payées ? Oui, si vous les avez payées sous la contrainte, vous pouvez demander un remboursement partiel en justice dans un délai de 5 ans.
- Quel est le montant maximum autorisé ? Il n'y a pas de seuil fixe ; tout dépend du préjudice réel. En pratique, les juges retiennent souvent le taux d'intérêt légal majoré de 5 à 10 points.
- Que faire si mon contrat contient une clause excessive ? Consultez un avocat. Vous pouvez tenter une négociation amiable ou saisir le tribunal judiciaire pour faire réduire la clause.
- Cette décision s'applique-t-elle aux baux d'habitation ? Oui, la loi du 6 juillet 1989 sur les baux d'habitation prévoit aussi un plafonnement des pénalités de retard (10 % du loyer impayé), mais le principe de la clause pénale s'applique en complément.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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