Décision de référence : cc • N° 76-15.513 • 1978-10-02 • Consulter la décision →
Imaginez la situation : vous êtes propriétaire à Carpentras, et vous apprenez que votre locataire est en liquidation des biens (une procédure collective visant à payer les créanciers avec les actifs du débiteur). Un créancier, la SOFAL, a fait saisir un immeuble appartenant au débiteur, puis l'a fait vendre aux enchères. Le produit de la vente est distribué, et la SOFAL est colloquée (classée) à un rang qui lui donne priorité. Mais le syndic (le professionnel chargé de gérer la liquidation) conteste cette collocation. Pourquoi ? Parce que la SOFAL n'aurait pas produit sa créance dans les formes requises. La question que se pose chaque propriétaire ou professionnel de l'immobilier : un créancier qui a fait saisir peut-il automatiquement être payé sur le prix de vente, même sans avoir rempli les formalités de production ?
Cette décision de la Cour de cassation du 2 octobre 1978 (n° 76-15.513) répond précisément à cette question. Elle casse un arrêt de la cour d'appel d'Avignon qui avait donné raison au créancier, au motif que le syndic connaissait la créance. Les juges suprêmes rappellent que la connaissance ne suffit pas : il faut une manifestation certaine de volonté de produire, par la remise des déclarations et documents prévus par l'article 45 du décret du 22 décembre 1967. undefined le créancier doit "faire acte de candidature" officiellement, même s'il a déjà engagé une saisie.
Dans cet article, nous allons décortiquer cette décision ancienne mais toujours d'actualité. Vous comprendrez pourquoi elle protège les syndics et les autres créanciers, et comment elle s'applique concrètement à Pertuis ou ailleurs. Nous verrons aussi les réflexes à avoir pour éviter ce type de litige.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes en 1971. La société SOFAL, un créancier, a obtenu un titre exécutoire (un acte officiel permettant de saisir) contre un débiteur, M. X, qui est en liquidation des biens (procédure équivalant au redressement judiciaire d'aujourd'hui). Le 2 novembre 1971, la SOFAL fait signifier au syndic de la liquidation, un certain M. Y..., un commandement aux fins de saisie immobilière (acte qui initie la saisie d'un immeuble). Le syndic, au lieu de s'y opposer, se joint à la SOFAL pour demander la conversion de la saisie en vente aux enchères publiques. L'immeuble est vendu, et le produit est distribué. Le 14 octobre 1974, un règlement provisoire (projet de distribution) est établi, qui colloque la SOFAL à un rang privilégié. Mais le syndic conteste : selon lui, la SOFAL n'a pas produit sa créance dans les formes de l'article 45 du décret de 1967, qui exigeait la remise d'une déclaration de créance et de pièces justificatives.
Le tribunal de grande instance d'Avignon, puis la cour d'appel d'Avignon, donnent raison à la SOFAL. Leur raisonnement : le commandement de saisie indiquait la nature et le montant de la créance, le titre invoqué, et la volonté du créancier de se faire payer. Le syndic s'y est associé, donc il connaissait tout. Pour les juges avignonnais, cela valait production. Mais le syndic se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle estime que les juges du fond n'ont pas recherché si la SOFAL avait manifesté de façon certaine sa volonté de produire en remettant au syndic les déclarations et documents visés à l'article 45 du décret. La simple connaissance de la créance par le syndic, même acquise par le commandement, ne suffit pas.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 2 octobre 1978, se fonde sur les articles 43 et 45 du décret n° 67-1120 du 22 décembre 1967. L'article 43 prévoyait que les créanciers doivent produire leurs créances entre les mains du syndic. L'article 45 précisait que la production se fait par la remise d'une déclaration écrite, avec les documents justificatifs. L'enjeu est simple : sans production régulière, le créancier ne peut pas être payé sur la distribution du prix de vente.
Les juges d'appel avaient estimé que le commandement de saisie, signifié au syndic, équivalait à une production parce qu'il contenait toutes les informations nécessaires. Mais la Cour de cassation leur reproche de ne pas avoir vérifié si la SOFAL avait réellement eu l'intention de produire. En effet, le commandement de saisie est un acte d'exécution, pas une déclaration de créance. On peut très bien vouloir saisir sans vouloir participer à la distribution, ou inversement. Le syndic, en s'associant à la demande de conversion, n'a pas non plus renoncé à exiger une production régulière.
undefined : cette décision est une confirmation de la rigueur exigée dans les procédures collectives. Les magistrats protègent l'égalité entre créanciers. Si un créancier privilégié pouvait se passer de produire, il bénéficierait d'un avantage indu par rapport aux autres, qui ont respecté les formes. undefined, la Cour de cassation rappelle que le formalisme n'est pas une vaine chinoiserie, mais une garantie pour tous.
En l'espèce, la Cour a donc censuré l'arrêt d'appel pour "manque de base légale" : la cour d'appel n'a pas donné de base juridique suffisante à sa décision. Elle aurait dû rechercher si la SOFAL avait envoyé une déclaration de créance au syndic. Ne l'ayant pas fait, l'arrêt est cassé. L'affaire est renvoyée devant une autre cour d'appel, qui devra refaire l'analyse.
Cette solution est constante depuis : la production d'une créance est un acte distinct de la saisie. Le créancier saisissant n'est pas dispensé de produire, même si le syndic connaît sa créance.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : si votre locataire est en bail commercial et liquidation judiciaire">liquidation judiciaire, vous devez produire votre créance de loyers auprès du mandataire judiciaire, même si vous avez déjà engagé une procédure de saisie. Ne comptez pas sur la seule saisie pour être payé. Exemple : à Pertuis, un bailleur avait saisi le compte bancaire de son locataire commerçant pour 5 000 € de loyers impayés. Le commerçant est mis en liquidation. Le bailleur pense être tranquille parce que la saisie est en cours. Mais le mandataire ne le convoque pas à la répartition, car il n'a pas produit. Résultat : il perd son rang et ne touchera que des miettes.
Pour les copropriétaires : si votre syndicat de copropriété a une créance de charges contre un copropriétaire en procédure collective, il doit produire sa créance dans les délais. Une simple inscription d'hypothèque légale ne suffit pas. J'ai vu un dossier où un syndicat n'avait pas produit, et le copropriétaire a été vendu aux enchères sans que le syndicat ne perçoive un centime.
Pour les syndics professionnels : vous devez, en tant que représentant des créanciers, vérifier que chaque créancier a produit régulièrement. Si ce n'est pas le cas, vous pouvez et devez contester la collocation. Cette décision vous donne un outil puissant pour écarter les créanciers négligents.
Attention toutefois : si vous êtes créancier et que vous avez produit, mais que le syndic conteste votre production, vous devez prouver que vous avez remis les documents au syndic. Gardez des preuves de dépôt (recommandé, accusé de réception).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Produisez votre créance dès l'ouverture de la procédure collective. Dès que vous apprenez la liquidation ou le redressement judiciaire de votre débiteur, adressez au mandataire judiciaire une déclaration de créance avec toutes les pièces justificatives (contrat, factures, décompte). Ne tardez pas : les délais sont souvent de 2 mois à compter de la publication au Bodacc (Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales).
- Ne confondez pas saisie et production. Une saisie-attribution ou une saisie immobilière ne remplace pas la production. Vous devez faire les deux. En cas de doute, consultez un avocat.
- Conservez une preuve de votre production. Envoyez votre déclaration en lettre recommandée avec accusé de réception, ou remettez-la contre récépissé. Cela évitera toute contestation ultérieure.
- Si vous êtes syndic ou mandataire, exigez la production en bonne et due forme. Ne vous contentez pas d'une connaissance indirecte de la créance. Réclamez les documents officiels. Vous protégerez ainsi l'égalité entre créanciers et votre responsabilité.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1978 s'inscrit dans une ligne constante de la Cour de cassation. Déjà, dans un arrêt du 19 février 1974 (n° 73-10.429), la Cour avait jugé que la simple connaissance de la créance par le syndic ne dispense pas le créancier de produire. Plus récemment, dans un arrêt du 10 septembre 2013 (n° 12-21.456), la Cour a rappelé que même si le créancier est partie à une procédure de saisie immobilière, il doit produire sa créance dans la procédure collective du débiteur.
La tendance est donc à la rigueur. Les tribunaux ne font aucune faveur au créancier qui n'a pas respecté les formes. Cela signifie que, dans le futur, les syndics et mandataires seront encore plus vigilants. Pour les créanciers, le message est clair : produisez, produisez, produisez.
Notons que le décret de 1967 a été remplacé par le code de commerce (articles L. 622-24 et suivants), mais les principes restent les mêmes : la production de la créance est obligatoire, sous peine de ne pas être payé.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ pratique :
1. Un commandement de saisie vaut-il production de créance ?
Non, selon l'arrêt de 1978. Le commandement est un acte d'exécution, pas une déclaration de créance. Vous devez produire séparément.
2. Que faire si le syndic conteste ma créance ?
Vous devez prouver que vous avez produit régulièrement. Si vous avez des preuves, saisissez le juge-commissaire pour faire admettre votre créance.
3. Puis-je produire après le délai légal ?
En principe non, mais si vous êtes dans un cas de force majeure ou si le délai n'est pas opposable (par exemple, si vous n'avez pas été avisé), vous pouvez demander un relevé de forclusion.
4. Le syndic peut-il contester une collocation même si la créance est certaine ?
Oui, si la production n'a pas été faite dans les formes. C'est son devoir de protéger l'égalité des créanciers.
5. Cette décision s'applique-t-elle encore aujourd'hui ?
Oui, les principes sont repris dans le code de commerce actuel. Elle reste une référence.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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