Décision de référence : cc • N° 87-12.470 • 1989-03-30 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Poissy. Vous louez à un commerçant qui, en échange de travaux que vous avez réalisés, vous doit 5 000 € de loyer. Mais vous lui devez aussi 3 000 € pour des réparations mal faites. Logique de compenser, non ? Pourtant, si la dette de réparations n'est pas encore liquide (montant exact non fixé) ou exigible (pas encore due), certains juges pourraient refuser. La décision du 30 mars 1989 de la Cour de cassation vient trancher : quand les dettes sont connexes (issues du même contrat ou d'opérations liées), la compensation doit être acceptée, même si l'une n'est pas liquide ou exigible. Que faut-il en retenir ?
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes dans les années 1980, à Nice. Une SCI, la Gambetta-Park, confie des travaux de construction à une SNC. Pour financer le chantier, la SNC cède à la Banque niçoise de crédit (BNC) une partie de sa créance sur la SCI. Simultanément, la BNC se substitue à la société Herrera-Lopez pour payer les fournitures de béton déjà livrées. Jusqu'ici, tout semble clair. Mais les comptes s'embrouillent. La BNC réclame le paiement à la SCI, qui oppose la compensation avec sa propre créance, née du même chantier. Problème : la créance de la SCI n'était ni liquide (montant exact indéterminé) ni exigible (pas encore due à son terme). La cour d'appel d'Aix-en-Provence, en 1986, écarte la compensation. La BNC obtient gain de cause. La SCI se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt d'Aix-en-Provence. Elle rappelle l'article 1291 du Code civil (dans sa version alors en vigueur, aujourd'hui repris aux articles 1347 et suivants) : la compensation légale suppose des dettes liquides et exigibles, sauf exception. Mais elle ajoute un principe fondamental : lorsque les dettes sont connexes, le juge ne peut pas écarter la demande de compensation au seul motif que l'une n'est pas liquide ou exigible. Qu'est-ce qu'une dette connexe ? C'est une dette qui découle du même rapport juridique ou d'opérations économiquement liées. Ici, les deux créances (paiement des travaux par la SCI / fourniture de béton payée par la BNC) relevaient du même projet de construction. Elles étaient donc connexes. La Cour précise que la connexité fait échec à la règle de la liquidité et de l'exigibilité. En d'autres termes, si vos dettes sont liées, vous pouvez exiger la compensation même si l'une n'est pas encore chiffrée ou due. C'est une décision de principe, qui protège l'équilibre contractuel.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Prenons des exemples concrets. Propriétaire bailleur à Viroflay : votre locataire vous doit 2 000 € de loyer impayé. Vous lui devez 1 500 € pour des travaux de rénovation que vous avez commandés mais mal exécutés. La dette de travaux n'est pas encore liquide (le montant exact est contesté). Grâce à cette jurisprudence, vous pouvez opposer la compensation en justice, même si le montant des travaux n'est pas fixé. Le juge devra accepter, à condition de prouver la connexité (même bail, mêmes locaux). Acquéreur d'un bien : vous achetez une maison à Poissy. Le vendeur vous doit 10 000 € pour des vices cachés, mais vous lui devez encore 5 000 € de solde de prix. Les deux dettes sont connexes (vente unique). Vous pouvez compenser. Copropriétaire : votre syndic vous réclame 500 € de charges. Vous lui réclamez 300 € pour des travaux votés mais non réalisés. Compensation possible. Attention : la compensation n'est pas automatique. Il faut la demander au juge (ou la notifier par lettre recommandée). Si vous ne l'invoquez pas, le juge ne la prononce pas d'office.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez des contrats complets : dans tout contrat (bail, vente, marché de travaux), prévoyez une clause de compensation. Exemple : « Les parties conviennent que toutes dettes réciproques nées du présent contrat pourront être compensées, même si l'une d'elles n'est pas liquide ou exigible. » Cela évite toute contestation.
- Conservez tous les justificatifs : factures, devis, courriers, relevés. La connexité se prouve par les documents. Si vous ne pouvez pas démontrer le lien entre les deux dettes, la compensation sera refusée.
- Agissez sans tarder : si vous devez de l'argent à votre débiteur, n'attendez pas qu'il vous assigne en paiement. Invoquez la compensation par lettre recommandée avec accusé de réception, ou dans vos conclusions en justice. Les délais de prescription (5 ans en matière contractuelle) courent.
- Consultez un avocat avant d'opposer la compensation : un mauvais calcul peut vous faire perdre des droits. Par exemple, si la dette adverse est prescrite, la compensation n'est plus possible. Un avocat vérifiera les conditions.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 1989 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1975 (Civ. 1re, 4 mars 1975), la Cour de cassation avait jugé que la connexité permet d'écarter l'exigibilité. Plus récemment, la réforme du droit des obligations de 2016 (ordonnance n°2016-131) a codifié la compensation légale aux articles 1347 et suivants. L'article 1347-2 reprend la règle : « La compensation peut être ordonnée par le juge en cas de connexité, même si l'une des dettes n'est pas liquide ou exigible. » La tendance est donc au maintien et à la clarification. Cela signifie que, pour les professionnels de l'immobilier, la compensation est un outil puissant pour solder des comptes complexes, surtout dans les copropriétés ou les chantiers.
Checklist avant d'agir
- Ai-je bien identifié deux dettes réciproques ? Oui/Non. Si non, pas de compensation possible.
- Sont-elles connexes ? Même contrat ou opérations économiquement liées ? Exemple : un bail et des travaux dans les lieux loués.
- Ai-je des preuves écrites ? Contrats, factures, quittances, correspondances.
- Ai-je notifié la compensation ? Par lettre recommandée ou en justice. Sans notification, la compensation n'opère pas automatiquement.
- Ai-je respecté les délais ? Prescription quinquennale en matière contractuelle (art. 2224 C. civ.). Vérifiez que vos créances ne sont pas prescrites.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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