Décision de référence : cc • N° 93-44.339 • 1998-01-13 • Consulter la décision →
Vous êtes salarié à Tinqueux, mais votre employeur vous envoie régulièrement en mission à l'étranger. Ou, comme ce Bengladais employé par une banque internationale, vous avez travaillé en Espagne puis en France. Votre contrat est-il régi par le droit français ? Pouvez-vous saisir le conseil de prud'hommes français si vous êtes licencié ? La question est plus fréquente qu'on ne le croit : chaque année, des milliers de salariés mobiles se demandent quelle juridiction est compétente. La décision de la Cour de cassation du 13 janvier 1998 (n° 93-44.339) apporte une réponse claire, fondée sur la Convention de Bruxelles de 1968. Explications.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Z, ressortissant bangladais, est engagé par la société BCCI Overseas France, une banque internationale. Il travaille d'abord en Espagne, puis, à partir de 1985, au siège parisien de la société. En novembre 1990, il est licencié pour faute grave. S'estimant injustement traité, il saisit le conseil de prud'hommes de Paris pour contester son licenciement et demander des dommages et intérêts. Mais l'employeur soulève une exception d'incompétence : selon lui, M. Z ayant travaillé dans plusieurs pays, le litige relèverait des juridictions espagnoles ou du lieu du siège social, qui n'est pas à Paris mais à l'étranger.
Le conseil de prud'hommes de Paris se déclare compétent, et la cour d'appel confirme. L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, qui doit trancher une question de droit international privé : quel tribunal est compétent pour un salarié dont le lieu de travail habituel n'est pas unique ? La Convention de Bruxelles du 27 septembre 1968, qui régit la compétence judiciaire dans l'Union européenne, prévoit des règles spécifiques. L'enjeu est simple : si le salarié ne peut pas saisir un tribunal français, il risque de devoir plaider à l'étranger, avec des coûts et des difficultés considérables.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette le pourvoi de l'employeur et confirme la compétence du conseil de prud'hommes de Paris. Son raisonnement s'appuie sur deux textes clés.
D'abord, l'article 2 de la Convention de Bruxelles pose le principe général : « Les personnes domiciliées sur le territoire d'un État contractant sont attraites, quelle que soit leur nationalité, devant les juridictions de cet État. » En clair, un employeur domicilié en France (comme BCCI Overseas France) peut être poursuivi devant les tribunaux français, même si le salarié est étranger.
Ensuite, l'article 6-1 de la même Convention permet d'attraire un défendeur devant le tribunal du domicile de l'un des codéfendeurs, en cas de pluralité de défendeurs. Mais ici, il n'y avait qu'un seul défendeur. La Cour utilise surtout l'article 5-1, qui prévoit une option de compétence pour le lieu d'exécution du contrat de travail. Or, le contrat de M. Z s'exécutait principalement à Paris depuis 1985. Peu importe qu'il ait travaillé auparavant en Espagne : le lieu habituel de travail au moment du licenciement était Paris. La Cour ajoute que le fait que le salarié ait été affecté successivement dans deux pays ne change rien, dès lors que son dernier lieu de travail effectif se trouve en France.
Cette décision n'est pas un revirement : elle confirme une jurisprudence constante. Les juges français protègent le salarié en lui permettant de saisir le tribunal du lieu où il exécute habituellement son travail, même si le contrat mentionne un autre pays. L'argument de l'employeur, qui tentait de renvoyer le salarié vers une juridiction étrangère, a été écarté au nom de la protection du « faible » dans la relation contractuelle.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes salarié à Épernay, et que votre employeur vous envoie régulièrement à l'étranger, vous pouvez saisir le conseil de prud'hommes d'Épernay (ou de Reims) pour tout litige lié à votre contrat, dès lors que votre lieu de travail habituel s'y trouve. C'est une sécurité précieuse : imaginez que vous soyez licencié après 10 ans dans une entreprise basée à Tinqueux, mais que votre contrat précise que le droit applicable est le droit espagnol. Sans cette jurisprudence, vous devriez plaider en Espagne, avec des frais d'avocat et de déplacement. Ici, la Cour de cassation vous permet de rester en France.
Pour l'employeur, la leçon est inverse : il ne peut pas imposer un tribunal étranger à un salarié qui travaille habituellement en France. La clause de contrat désignant une juridiction étrangère serait écartée si elle contredit le lieu réel d'exécution du travail. Concrètement, si vous gérez une PME à Reims et que vous embauchez un commercial itinérant en Europe, le tribunal compétent sera celui de Reims tant que son point de rattachement principal y est situé.
Un exemple chiffré : M. Z a-t-il obtenu des dommages et intérêts ? La décision ne le dit pas, car elle ne porte que sur la compétence. Mais si vous êtes dans sa situation, vous pouvez réclamer jusqu'à 12 mois de salaire pour licenciement sans cause réelle et sérieuse (barème Macron). En moyenne, une indemnité pour licenciement abusif dans une banque peut atteindre 20 000 à 50 000 euros. De quoi justifier de se battre sur la compétence.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez votre contrat de travail : si une clause désigne un tribunal étranger, sachez qu'elle peut être contestée si votre lieu de travail habituel est en France. Conservez tous vos bulletins de paie et contrats de mission pour prouver votre rattachement.
- En cas de mobilité internationale, tenez un journal de vos déplacements : notez les dates et les lieux où vous avez travaillé. Cela servira de preuve pour déterminer votre lieu habituel de travail.
- Si vous êtes licencié, saisissez le conseil de prud'hommes dans les 12 mois : le délai de prescription court à compter de la notification du licenciement. Ne tardez pas, surtout si vous devez d'abord contester la compétence.
- Consultez un avocat spécialisé en droit du travail international : les règles de compétence sont complexes. Une première analyse peut vous éviter de perdre du temps devant un tribunal incompétent.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée protectrice. Déjà, en 1993, la Cour de cassation avait jugé (arrêt « Soc. 10 novembre 1993 ») que le lieu d'exécution habituel du contrat prime sur le domicile de l'employeur. Plus récemment, en 2015, la CJUE a confirmé que le salarié peut saisir le tribunal du lieu où il accomplit la majeure partie de ses tâches (affaire « Koelzsch »).
La tendance est donc claire : les juges privilégient la protection du salarié, même en contexte international. Pour l'avenir, le règlement Bruxelles I bis (2012) a renforcé ces règles, en interdisant les clauses attributives de juridiction dans les contrats de travail. Autrement dit, un employeur ne peut plus imposer un tribunal étranger à un salarié, sauf si celui-ci accepte expressément après la naissance du litige.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Puis-je saisir le conseil de prud'hommes français si mon contrat est régi par le droit espagnol ? Oui, si votre lieu de travail habituel est en France. Le droit applicable est distinct de la compétence juridictionnelle.
- Que faire si mon employeur conteste la compétence ? Répondez en apportant la preuve de votre lieu de travail habituel (bulletins de paie, contrats, attestations). La jurisprudence vous est favorable.
- Quels délais pour agir ? Vous avez 12 mois à compter du licenciement pour saisir le conseil de prud'hommes, et 2 ans pour les autres demandes salariales.
- Combien coûte une procédure en contestation de compétence ? Les frais d'avocat varient : comptez 1 500 à 3 000 euros pour une première instance, mais l'aide juridictionnelle peut être sollicitée si vos revenus sont modestes.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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