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Concession exclusive et publicité suprarégionale : quand le droit européen protège le concessionnaire
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Concession exclusive et publicité suprarégionale : quand le droit européen protège le concessionnaire

📅 Décision du 27 février 1996⚖️ Cour de cassation👁️ 7 vues📖 7 min de lecture

La Cour de cassation valide qu'une clause limitant la publicité suprarégionale dans un contrat de concession exclusive peut être contraire au droit européen de la concurrence et donc inopposable au concessionnaire.

Décision de référence : cc • N° 94-13.657 • 1996-02-27 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes concessionnaire automobile à Guebwiller, et votre contrat vous interdit de faire de la publicité au-delà de votre zone concrédée. Pourtant, vos clients potentiels habitent parfois à Mulhouse ou même à Thann. Que faire si le constructeur vous attaque pour violation de cette clause ? Cette question, c'est exactement celle qu'a dû trancher la Cour de cassation en 1996.

Dans une affaire opposant la société Fiat (via sa filiale Auto France) à plusieurs concessionnaires alsaciens, les juges ont dû se pencher sur la validité d'une clause limitant la publicité suprarégionale. Le droit européen de la concurrence était au cœur du débat.

Cette décision, encore citée aujourd'hui, offre une protection aux petits concessionnaires face aux clauses trop restrictives. Mais attention : tout n'est pas permis pour autant.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

En 1987, la société Fiat Auto France accorde à trois sociétés — Sem'Autos, Centrale automobile de Strasbourg et Hess — des concessions exclusives pour la vente de véhicules automobiles. Les zones attribuées sont respectivement Colmar, Strasbourg et une autre zone. Chaque concessionnaire doit respecter les limites de son territoire.

Mais voilà : la société Sem'Autos, concessionnaire Lancia à Colmar, estime que son concurrent strasbourgeois fait de la publicité au-delà de sa zone, notamment dans la région de Colmar. Elle assigne donc la Centrale automobile de Strasbourg pour concurrence déloyale et violation du contrat de concession.

La cour d'appel de Colmar, puis la Cour de cassation, vont examiner la clause du contrat qui limite la publicité suprarégionale à celle qui est la conséquence inévitable d'une publicité relative à la zone concédée. En clair (mais pas trop), le contrat autorise la publicité qui dépasse la zone uniquement si elle est un effet secondaire inévitable de la pub locale. Par exemple, une campagne d'affichage dans Strasbourg qui déborde sur Colmar par hasard.

Les concessionnaires strasbourgeois se défendent en invoquant le règlement européen n° 123-85 du 12 décembre 1984, qui exempte certains accords de distribution de l'interdiction des ententes anticoncurrentielles. Selon eux, ce règlement autorise les limitations territoriales, mais pas celles qui restreignent excessivement la concurrence.

La cour d'appel leur donne raison : elle juge que la clause litigieuse est contraire à l'article 85 (devenu article 101) du traité CEE, et donc inopposable. Autrement dit, la clause ne peut pas être invoquée contre les concessionnaires. Fiat se pourvoit en cassation, mais la Haute juridiction confirme l'arrêt d'appel en 1996.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

Le cœur du problème réside dans l'interprétation du règlement européen n° 123-85. Ce règlement, pris en application de l'article 85 (aujourd'hui 101 du TFUE), prévoit une exemption par catégorie pour les accords de distribution exclusive de véhicules automobiles. Il permet notamment de limiter les ventes actives des concessionnaires à leur zone, mais avec des nuances.

La clause en question interdisait toute publicité suprarégionale sauf si elle était une conséquence inévitable de la publicité locale. Or, pour la cour d'appel, cette clause allait au-delà de ce que permet le règlement : elle empêchait toute stratégie commerciale visant à attirer des clients hors zone, ce qui est un élément essentiel de la concurrence.

La Cour de cassation approuve ce raisonnement. Elle rappelle que le règlement n° 123-85 a pour objectif de favoriser la concurrence au sein du marché unique, et non de créer des monopoles étanches. Une clause qui interdit toute publicité suprarégionale, même non agressive, est donc disproportionnée et tombe sous le coup de l'interdiction des ententes.

Attention : cela ne signifie pas que toutes les clauses limitant la publicité sont nulles. Si la clause se contente d'interdire la publicité ciblant spécifiquement une autre zone, elle peut être valable. Mais ici, la prohibition était trop large.

Les juges ont donc appliqué le principe de proportionnalité, cher au droit européen. Ils ont aussi rappelé que le règlement d'exemption doit être interprété strictement : toute clause qui va au-delà de ce qu'il autorise est nulle et inopposable.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes concessionnaire automobile, cette décision vous protège contre les clauses trop restrictives de vos contrats. Vous pouvez faire de la publicité qui dépasse votre zone, à condition qu'elle ne soit pas spécifiquement destinée à capter des clients d'un autre concessionnaire. Par exemple, une campagne d'affichage dans votre ville, visible aussi dans la zone voisine, est licite. Mais si vous ciblez expressément les clients de Thann avec des encarts dans leur journal local, vous risquez d'être en faute.

Pour les constructeurs, cette décision impose de rédiger des clauses de limitation publicitaire avec soin. Une clause trop générale sera inopposable. Il faut distinguer la publicité passive (celle qui touche par hasard hors zone) de la publicité active (celle qui vise délibérément une autre zone).

Un exemple concret : prenons un concessionnaire à Thann qui investit 10 000 € dans une campagne radio sur Mulhouse. Si cette campagne est conçue pour attirer des clients de Mulhouse, elle viole probablement la clause. En revanche, si le même concessionnaire fait de la pub sur une chaîne nationale, il ne peut être sanctionné.

Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier votre contrat : que dit-il exactement sur la publicité ? Si la clause est trop large, vous pouvez l'ignorer sans crainte, mais mieux vaut consulter un avocat pour éviter un litige.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Vérifiez la rédaction de votre clause de publicité : si elle interdit toute publicité hors zone, sans nuance, elle est probablement nulle. Demandez à votre avocat de la réexaminer à la lumière du règlement européen.
  • Distinguez publicité active et passive : ne ciblez pas délibérément les clients d'une autre zone. Utilisez des médias locaux à diffusion limitée plutôt que nationaux.
  • Conservez les preuves de vos campagnes : en cas de litige, vous devrez démontrer que votre publicité n'était pas agressive. Un dossier bien constitué (factures, supports, zones de diffusion) vous protégera.
  • Négociez votre contrat dès la signature : si une clause vous semble trop restrictive, demandez une modification ou un avenant. Il est plus facile de discuter avant que de plaider après.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de justice de l'Union européenne. Déjà dans l'arrêt Pronuptia (1986), la CJUE avait jugé que les clauses de non-concurrence dans les contrats de franchise doivent être proportionnées. Plus tard, l'arrêt Pierre Fabre (2011) a interdit les restrictions absolues aux ventes en ligne.

Depuis 1996, le règlement n° 123-85 a été remplacé par le règlement n° 1400/2002, puis par le règlement n° 330/2010. Mais le principe reste le même : les restrictions territoriales sont autorisées, mais pas si elles éliminent toute concurrence. La tendance des tribunaux est de protéger le petit distributeur face au grand fournisseur.

Pour l'avenir, avec le développement du commerce en ligne, ces questions restent d'actualité. Un concessionnaire peut-il interdire à un autre de vendre en ligne sur son territoire ? La réponse est nuancée : oui pour les ventes actives, non pour les ventes passives (clients qui viennent d'eux-mêmes).

En pratique : ce qu'il faut faire

Questions fréquentes :

  • Puis-je faire de la publicité sur Facebook si ma zone est limitée à Colmar ? Oui, car Facebook est un média national. Mais vous ne devez pas cibler spécifiquement les habitants de Strasbourg.
  • Que faire si mon constructeur me menace de résiliation pour publicité hors zone ? Vérifiez votre clause. Si elle est trop large, elle est inopposable. Vous pouvez contester la menace en justice.
  • Quels sont les délais pour agir ? En matière de concurrence, le délai de prescription est de 5 ans à compter du fait dommageable. Mais en cas de clause nulle, la nullité est perpétuelle.
  • Puis-je réclamer des dommages-intérêts si mon contrat est nul ? Oui, si vous subissez un préjudice. Par exemple, si vous avez dû limiter votre publicité à cause d'une clause illicite, vous pouvez demander réparation.
  • Un acheteur peut-il contester une clause de publicité ? Non, car il n'est pas partie au contrat. Mais il peut signaler un abus à l'Autorité de la concurrence.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une clause de publicité suprarégionale dans un contrat de concession ?

C'est une clause qui limite la publicité que le concessionnaire peut faire en dehors de sa zone géographique concédée. Elle doit être proportionnée pour ne pas violer le droit européen de la concurrence.

Puis-je être sanctionné pour avoir fait de la publicité hors de ma zone de concession ?

Cela dépend de la clause et de la nature de la publicité. Si la publicité est passive (non ciblée), elle est généralement autorisée. Si elle est active (ciblant délibérément une autre zone), vous risquez une sanction.

Quels sont les délais pour contester une clause abusive dans mon contrat de concession ?

La nullité d'une clause contraire au droit européen peut être invoquée sans délai, car elle est perpétuelle. Mais pour demander des dommages-intérêts, le délai de prescription est de 5 ans.

Que faire si mon constructeur m'interdit toute publicité hors zone ?

Vérifiez si la clause est trop large. Si elle interdit toute publicité suprarégionale sans exception, elle est probablement nulle. Contactez un avocat pour faire valoir vos droits.

Un concessionnaire peut-il faire de la publicité sur internet sans limite territoriale ?

Oui, car internet est un média global. Mais il ne doit pas cibler spécifiquement les clients d'une autre zone (ex : publicité géolocalisée). Les ventes actives hors zone restent interdites.

Informations juridiques

  • Numéro: 94-13.657
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 27 février 1996

Mots-clés

concession exclusivepublicité suprarégionaledroit européen concurrencearticle 85 CEErèglement 123-85

Cas d'usage pratiques

1

Concessionnaire à Guebwiller interdit de pub sur Mulhouse

Un concessionnaire Lancia à Guebwiller souhaite lancer une campagne d'affichage à Mulhouse pour attirer plus de clients. Son contrat stipule qu'il ne peut faire de publicité que dans sa zone concédée, et toute publicité suprarégionale est interdite sauf conséquence inévitable.

Application pratique:

Cette jurisprudence permet au concessionnaire de contester la clause si elle est trop restrictive. Il peut faire de la publicité à Mulhouse à condition qu'elle ne soit pas spécifiquement destinée à capter des clients d'un autre concessionnaire. Il doit conserver des preuves que sa campagne est générale.

2

Constructeur automobile voulant limiter la pub de ses concessionnaires

Un constructeur comme Fiat veut imposer à tous ses concessionnaires une clause interdisant toute publicité au-delà de leur zone, même passive. Il menace de résilier le contrat d'un concessionnaire qui a fait de la pub sur une radio régionale.

Application pratique:

Le constructeur doit rédiger une clause plus nuancée, distinguant publicité active et passive. La clause trop générale est inopposable. Il peut limiter la publicité active mais doit tolérer la publicité passive. Il risque de perdre son procès s'il résilie sur cette base.

3

Concessionnaire à Thann victime d'une clause illicite

Un concessionnaire à Thann signe un contrat avec une clause interdisant toute publicité hors zone. Il investit 15 000 € dans une campagne d'affichage à Belfort, et le constructeur le poursuit pour rupture de contrat.

Application pratique:

Le concessionnaire peut invoquer la nullité de la clause car elle est contraire au droit européen. Il peut continuer sa campagne sans crainte, mais doit prouver que la publicité n'était pas active. Il peut aussi demander des dommages-intérêts pour le préjudice subi à cause de la clause illicite.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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