Décision de référence : cc • N° 92-18.280 • 1994-11-16 • Consulter la décision →
Un propriétaire d'un local commercial a vu son locataire lui signifier un congé pour la fin de la première période triennale, sans motiver sa décision. Cette situation, des milliers de bailleurs la vivent chaque année. La réponse est claire : oui, le preneur (le locataire) peut donner congé sans avoir à justifier son départ. C'est ce qu'a confirmé la Cour de cassation dans un arrêt du 16 novembre 1994, devenu une référence incontournable.
Dans cet article, je vais vous raconter l'histoire derrière cette décision, décortiquer le raisonnement des juges, et surtout vous donner les clés pour réagir si vous êtes concerné. Que vous soyez propriétaire ou locataire, ces règles vous concernent.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un local commercial, avait consenti un bail commercial à la Société générale. Le contrat prévoyait une durée de 9 ans, avec des périodes triennales. Le 24 octobre 1984 marquait la fin de la première période triennale. Or, dès le 20 avril 1984, la banque avait signifié un congé au bailleur, l'informant qu'elle quitterait les lieux à cette date.
M. X estimait que ce congé était irrégulier. Pourquoi ? Parce que, selon lui, le preneur devait motiver sa décision, comme le bailleur doit le faire lorsqu'il donne congé pour reprise ou pour vendre. Il a donc assigné la Société générale en paiement des loyers pour la période postérieure au 24 octobre 1984, arguant que le bail s'était poursuivi.
La cour d'appel, saisie du litige, a donné raison à la banque : le congé était régulier et avait mis fin au bail au 24 octobre 1984. M. X a alors formé un pourvoi en cassation, mais la Haute juridiction a rejeté son recours, confirmant l'arrêt d'appel.
Rebondissement : la question n'était pas nouvelle, mais la Cour de cassation a saisi l'occasion pour trancher clairement : le preneur n'a pas à motiver son congé triennal. Une liberté totale, qui peut sembler brutale pour le bailleur, mais qui est conforme à l'esprit du statut des baux commerciaux.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre la décision, il faut se référer à l'article L. 145-9 du Code de commerce (anciennement article 5 du décret du 30 septembre 1953). Ce texte prévoit que le bailleur peut donner congé à l'expiration de chaque période triennale, mais seulement pour certains motifs : reprise pour habiter, vendre, ou construire. En revanche, pour le preneur, le même article ne fixe aucune condition de motivation : il peut simplement donner congé, sans avoir à justifier.
Les juges de la Cour de cassation ont appliqué cette règle de manière littérale. Ils ont estimé que la signification du congé, faite le 20 avril 1984 (dans les délais, soit au moins six mois avant la date d'échéance), était parfaitement valable. Peu importe que la banque n'ait pas expliqué pourquoi elle partait. Le bail prenait fin automatiquement.
Certains pourraient y voir une injustice : pourquoi le bailleur est-il tenu de motiver son congé, et pas le preneur ? La réponse tient à l'équilibre du statut : le preneur bénéficie d'un droit au renouvellement quasi-automatique, mais en contrepartie, il peut partir librement à chaque période triennale. C'est une soupape de sécurité pour le commerçant qui souhaite changer de local, cesser son activité, ou s'agrandir.
Cette décision n'est pas un revirement : elle confirme une jurisprudence antérieure déjà bien établie. La Cour de cassation avait déjà jugé en ce sens dans un arrêt du 15 mai 1979 (n° 77-15.328). Mais l'arrêt de 1994 a le mérite de le rappeler avec force, et de rejeter toute tentative d'imposer une motivation au preneur.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les bailleurs : si votre locataire vous donne congé sans motif, ne cherchez pas à contester sur ce terrain. Vous perdriez votre temps et votre argent. En revanche, vérifiez bien les formes : le congé doit être signifié par acte d'huissier (ou remis en main propre contre récépissé) et respecter un préavis de six mois avant la fin de la période triennale. Si le congé est irrégulier sur la forme, vous pouvez le contester.
Pour les preneurs : vous avez la liberté de partir sans explication. Mais attention : si vous donnez congé en cours de période triennale (hors clause résolutoire ou accord), vous pourriez être redevable de loyers jusqu'à la fin de la période. Le congé triennal ne peut être donné qu'à l'échéance de chaque période de trois ans.
Exemple concret : imaginons un commerce avec un bail signé le 1er janvier 2020. Les périodes triennales s'achèvent les 31 décembre 2022, 2025, etc. Si le preneur veut partir le 31 décembre 2022, il doit donner congé avant le 30 juin 2022. Sans motif, c'est valable.
Si vous êtes acquéreur d'un local loué, sachez que le preneur peut donner congé à chaque période triennale, même si vous venez d'acheter. Anticipez cette éventualité dans votre business plan.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un bail commercial clair : précisez les dates des périodes triennales et les modalités de congé. Même si la loi s'applique, un contrat bien écrit évite les malentendus.
- Vérifiez les formes du congé : dès que vous recevez un congé, contrôlez qu'il a été signifié par huissier et respecte le préavis de six mois. Un défaut de forme permet de contester.
- Dialoguez avec votre locataire : si vous apprenez ses intentions avant le congé, vous pouvez peut-être négocier un départ anticipé ou une indemnité. La communication évite les procédures.
- Anticipez la vacance : si votre locataire part, commencez à chercher un nouveau preneur dès réception du congé. Les six mois de préavis vous laissent le temps de rebondir.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision de 1994 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1979 (Civ. 3e, 15 mai 1979, n° 77-15.328), la Cour de cassation avait jugé que le preneur n'avait pas à motiver son congé à la fin d'une période triennale. Plus récemment, un arrêt du 16 septembre 2015 (n° 14-19.307) a rappelé que le congé du preneur n'a pas à être motivé, même si le bail prévoit une clause contraire. La liberté du preneur est donc absolue.
Certains tribunaux tentent parfois d'imposer une motivation lorsque le congé est donné de manière abusive, par exemple pour nuire au bailleur. Mais la Cour de cassation veille : sans motif, pas d'abus. La seule limite est l'abus de droit, qui reste très difficile à prouver.
Pour l'avenir, rien n'indique un changement législatif. Le statut des baux commerciaux est stable sur ce point. Les bailleurs doivent donc composer avec cette liberté du preneur.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
Q : Puis-je contester un congé non motivé de mon locataire ?
R : Non, sur le fond. Vérifiez seulement les formes : signification par huissier, préavis de six mois, respect de l'échéance triennale.
Q : Que faire si le congé n'a pas été signifié par huissier ?
R : Le congé est irrégulier. Vous

