Décision de référence : cc • N° 70-12.210 • 1972-02-08 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Argelès-sur-Mer, et un locataire se blesse dans l'escalier de votre immeuble. Vous pensez que la responsabilité incombe au syndic, mais à l'audience, vous acceptez que la ville se substitue à vous. Le juge prend acte de cet accord. Plus tard, vous réalisez que vous auriez dû garder vos réserves. Trop tard : la Cour de cassation considère que cet accord est un contrat judiciaire irrévocable. Vous ne pouvez plus vous prévaloir de vos réserves antérieures. Que faire ? Cette décision vous apprend l'importance de chaque mot prononcé à l'audience.
La question que se pose chaque propriétaire ou bailleur : puis-je changer d'avis après avoir accepté une substitution en pleine audience ? La réponse est non, selon cet arrêt de 1972. Les juges ont estimé que l'accord des parties sur la substitution, constaté par un « donne acte », crée un contrat judiciaire définitif. Cela signifie que vous êtes lié par cet accord, même si vous aviez émis des réserves dans des conclusions écrites précédentes.
Cette décision, bien qu'ancienne, reste d'actualité. Elle rappelle une règle fondamentale : en procédure civile, la parole donnée à l'audience a force de loi. Pour les litiges immobiliers à Saint-Cyprien ou ailleurs, mieux vaut réfléchir avant d'accepter une substitution, car une fois le donne acte prononcé, il n'y a plus de retour en arrière possible.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence par un accident survenu le 12 novembre 1969 dans un escalier desservant l'un des blocs de la Cité Vernet à Bordeaux. La victime, locataire d'un logement social, chute et se blesse. Elle assigne en justice la Ville de Bordeaux, propriétaire de l'immeuble, pour obtenir réparation de son préjudice sur le fondement de la responsabilité quasi-délictuelle (article 1240 du Code civil, qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute).
Le 2 octobre 1969 et le 4 mars 1970, la Ville de Bordeaux avait déjà été condamnée pour d'autres motifs. Mais dans cette nouvelle procédure, un rebondissement survient : à l'audience, le juge interroge les parties. La Ville de Bordeaux déclare qu'elle se substitue purement et simplement à une autre partie (probablement le syndic ou le constructeur). Cette substitution est acceptée par l'adversaire, qui conclut directement contre la Ville. Le juge prend acte de cet accord par un « donne acte ».
Plus tard, la Ville tente de se prévaloir de réserves qu'elle avait formulées dans des conclusions antérieures, notamment sur le partage de responsabilité. Mais la Cour d'appel, confirmée par la Cour de cassation, estime que le donne acte emporte contrat judiciaire irrévocable : la Ville ne peut plus invoquer ces réserves. Elle est condamnée seule à réparer l'entier dommage. L'arrêt est rendu le 8 février 1972.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation commence par rappeler le principe : lorsque les juges constatent qu'à l'audience, une partie s'est substituée purement et simplement à une autre, et que son adversaire, acceptant cette substitution, conclut directement contre elle, le donne acte qui constate l'accord des parties caractérise un contrat judiciaire irrévocable. Ce contrat lie les parties définitivement.
Ensuite, la Haute juridiction précise que ce contrat judiciaire entraîne l'impossibilité de se prévaloir des réserves assortissant cette substitution, formulées dans des conclusions antérieures. Autrement dit, une fois que vous acceptez la substitution en audience, vous ne pouvez plus revenir sur vos réserves écrites. C'est la force de l'oralité et de l'accord immédiat.
Sur le fond, l'affaire relève de la responsabilité quasi-délictuelle (article 1240 du Code civil). La Ville de Bordeaux, en tant que propriétaire de l'escalier défectueux, devait assurer la sécurité des lieux. Le défaut d'entretien de l'escalier (marches glissantes, éclairage insuffisant) a causé la chute. En acceptant la substitution, la Ville a reconnu implicitement sa responsabilité. La Cour d'appel avait déjà condamné la Ville, et la Cour de cassation rejette le pourvoi.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure sur le contrat judiciaire. Elle n'est ni une évolution ni un revirement. Mais elle a le mérite de fixer clairement la règle : l'accord donné à l'audience prime sur les écrits antérieurs.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur à Argelès-sur-Mer ou Saint-Cyprien, et qu'un locataire se blesse dans les parties communes, vous pourriez être tenté de vous substituer au syndic ou à un tiers à l'audience. Mais attention : une fois cet accord donné, vous ne pourrez plus invoquer des réserves antérieures, par exemple sur la répartition des responsabilités entre copropriétaires.
Prenons un exemple concret : un locataire chute dans l'escalier de votre immeuble à Saint-Cyprien. Vous avez conclu des écrits indiquant que le syndic est responsable à 50 % pour défaut d'entretien. À l'audience, vous acceptez que le syndic se substitue à vous. Le juge prend acte. Résultat : vous êtes seul responsable pour la totalité du préjudice, estimé à 15 000 € de dommages-intérêts. Vous ne pouvez plus demander au syndic de contribuer.
Si vous êtes locataire, cette décision vous protège : si le propriétaire accepte une substitution en audience, vous pouvez directement réclamer l'indemnisation à la partie substituée, sans risque de voir le propriétaire se rétracter.
Si vous êtes copropriétaire, sachez que toute substitution acceptée en assemblée générale ou en justice vous engage définitivement. Ne prenez pas d'engagement oral à la légère.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne jamais accepter une substitution en audience sans avoir consulté un avocat au préalable. Avant l'audience, demandez conseil sur les conséquences juridiques de cet accord. Un avocat peut vous aider à négocier des réserves écrites qui seront intégrées au donne acte.
- Si vous êtes contraint d'accepter une substitution, faites inscrire explicitement vos réserves dans le procès-verbal d'audience. Ne comptez pas sur des conclusions antérieures : exigez que le juge mentionne vos réserves dans le donne acte lui-même.
- Gardez une trace écrite de tous vos échanges avec la partie adverse. En cas de litige, ces documents peuvent prouver que vous n'avez pas accepté la substitution de manière pure et simple.
- En cas d'accident dans les parties communes, identifiez précisément le responsable avant toute procédure. À Argelès-sur-Mer, par exemple, si les escaliers sont vétustes, la responsabilité peut incomber au syndic ou au propriétaire. Ne vous substituez pas à la légère.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La notion de contrat judiciaire est ancienne. On la retrouve dans un arrêt de la Cour de cassation du 12 juillet 1951 (Bull. civ. I, n° 231) qui considère que l'accord des parties sur un point de procédure constitue un contrat judiciaire irrévocable. Plus récemment, dans un arrêt du 9 juillet 2014 (n° 13-20.574), la Cour a précisé que le contrat judiciaire peut résulter d'un échange de conclusions, pas seulement d'un accord oral à l'audience.
La tendance des tribunaux est de donner une force contraignante aux accords conclus en cours de procédure, pour éviter les revirements et assurer la sécurité juridique. Cela signifie que les juges sont de plus en plus stricts sur l'irrévocabilité des engagements pris à l'audience. Pour les propriétaires et bailleurs, il est donc crucial de ne prendre aucun engagement oral sans préparation.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Qu'est-ce qu'un contrat judiciaire ? C'est un accord entre les parties, constaté par le juge, qui a force obligatoire. Une fois donné, il ne peut être remis en cause, sauf vice du consentement.
- Puis-je me rétracter après avoir accepté une substitution à l'audience ? Non, sauf si vous prouvez que votre consentement a été vicié (dol, erreur, violence).
- Que faire si je veux émettre des réserves ? Demandez à l'avocat adverse et au juge d'intégrer ces réserves dans le procès-verbal d'audience, pas seulement dans des conclusions antérieures.
- Quels sont les risques si j'accepte une substitution sans réserves ? Vous serez tenu pour seul responsable du dommage, sans possibilité de recours contre la partie substituée.
- Cette décision s'applique-t-elle encore aujourd'hui ? Oui, le principe du contrat judiciaire est toujours d'actualité. Il est régulièrement invoqué dans les litiges immobiliers.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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