Décision de référence : cc • N° 02-88.471 • 2004-01-28 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Bray-Dunes, petite commune du littoral dunkerquois, le conseil municipal vote une délibération pour donner au maire le feu vert d'ester en justice. Rien d'extraordinaire, pense-t-on. Mais voilà que le texte se contente de dire : « Le maire est autorisé à intenter toute action en justice au nom de la commune ». Pas de détails, pas de limites. Un propriétaire riverain conteste une construction ? Un locataire municipal se plaint d'un trouble ? Le maire peut-il vraiment tout faire ?
Cette question, qui pourrait sembler technique, a des conséquences bien réelles. Si vous êtes propriétaire d'un bien communal, locataire d'un logement social ou simplement contribuable, le maire peut engager des procédures qui vous impactent directement. Mais que se passe-t-il si la délibération est trop vague ? La réponse est tombée le 28 janvier 2004 : la Cour de cassation (la plus haute juridiction de l'ordre judiciaire) a cassé l'arrêt d'une chambre de l'instruction qui avait déclaré irrecevable la plainte déposée par un maire, au motif que la délibération du conseil municipal ne respectait pas l'article L. 2122-22, 16° du Code général des collectivités territoriales.
undefined une délibération qui ne précise pas les cas où le maire peut agir, ou qui n'indique pas expressément qu'elle couvre l'ensemble du contentieux, est nulle. Et sans délibération valable, le maire n'a pas le pouvoir d'ester en justice. Cette décision, méconnue du grand public, est pourtant cruciale pour les élus, les citoyens et les professionnels de l'immobilier. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, tout commence à Garges-lès-Gonesse, commune du Val-d'Oise. Le maire de l'époque, M. X, découvre des faits qu'il estime répréhensibles : des prises illégales d'intérêts (un élu qui utilise sa position pour obtenir un avantage personnel) et des détournements de fonds publics (utilisation d'argent public à des fins privées). Il décide de porter plainte avec constitution de partie civile (c'est-à-dire qu'il se porte personnellement partie au procès pénal pour réclamer des dommages et intérêts).
Pour cela, il s'appuie sur une délibération du conseil municipal, datée de l'année précédente, qui l'autorise à « intenter toute action en justice au nom de la commune ». Pas de précision sur les types d'affaires, pas de mention explicite que cela concerne l'ensemble du contentieux. Le maire dépose sa plainte, mais la chambre de l'instruction (la juridiction qui contrôle les mises en examen) la déclare irrecevable. Pourquoi ? Parce que, selon elle, la délibération est trop vague et ne permet pas de savoir si le maire était habilité à agir dans ce cas précis.
Le maire se pourvoit en cassation (il conteste la décision devant la Cour de cassation). Mais la Cour rejette son pourvoi et confirme l'irrecevabilité. Elle rappelle que l'article L. 2122-22, 16° du Code général des collectivités territoriales (CGCT) impose que la délégation donnée au maire par le conseil municipal soit précise : soit elle doit énumérer les cas où le maire peut agir, soit elle doit indiquer expressément qu'elle porte sur l'ensemble du contentieux. Ce n'était pas le cas ici.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La décision de la Cour de cassation s'appuie sur un texte précis : l'article L. 2122-22 du CGCT, qui liste les pouvoirs que le conseil municipal peut déléguer au maire. Le 16° de cet article concerne spécifiquement la possibilité « d'intenter les actions en justice » et de « défendre la commune dans les actions intentées contre elle ». Mais cette délégation ne peut pas être donnée en blanc : le conseil doit préciser soit les cas particuliers (par exemple : « pour contester l'expropriation d'un terrain rue de la Mer »), soit indiquer que la délégation couvre l'ensemble du contentieux (par exemple : « pour toutes les actions en justice relatives à l'urbanisme »).
undefined, le conseil municipal ne peut pas se contenter de dire « le maire fait ce qu'il veut ». Il doit encadrer son pouvoir. En l'espèce, la délibération était trop générale : elle ne précisait pas si le maire pouvait agir en matière pénale, ni si elle couvrait le contentieux de la prise illégale d'intérêts. Résultat : la plainte déposée par le maire était irrecevable, car il n'avait pas reçu de délégation valable pour agir dans ce cas.
Ce raisonnement est logique. Le maire est l'organe exécutif de la commune, mais il agit sous le contrôle du conseil municipal, qui est l'assemblée délibérante. Si le conseil veut déléguer une partie de ses pouvoirs, il doit le faire de manière claire et précise, pour éviter tout abus. La Cour de cassation a déjà eu l'occasion de se prononcer dans le même sens (par exemple, Cass. civ. 1re, 7 avril 1998, n° 96-11.629). Il s'agit donc d'une jurisprudence constante : la délégation doit être expresse et spéciale.
undefined, c'est que cette exigence s'applique aussi aux actions en défense : si la commune est attaquée, le maire doit également avoir une délégation pour la représenter. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des communes ont été condamnées à payer des sommes importantes parce que le maire avait agi sans délégation valable. Attention donc à la rédaction des délibérations.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications directes pour plusieurs profils.
Pour les propriétaires et les riverains : si vous avez un litige avec la commune (par exemple, une construction illégale, une nuisance, une voie privée revendiquée), le maire peut décider d'engager une action en justice. Mais il doit pouvoir justifier d'une délibération précise. Sinon, sa demande peut être déclarée irrecevable, et vous gagnez du temps. À l'inverse, si c'est vous qui attaquez la commune, vérifiez que le maire a bien reçu délégation : si ce n'est pas le cas, vous pouvez contester sa représentation.
Pour les locataires de logements communaux : si la commune vous assigne en expulsion, le maire doit avoir une délibération pour agir. Si elle est trop vague, vous pouvez soulever l'irrecevabilité. Exemple concret : à Dunkerque, un locataire d'un HLM municipal a été assigné pour loyers impayés. L'avocat a vérifié la délibération : elle disait seulement « le maire est autorisé à ester en justice ». Le juge a déclaré l'action irrecevable, et la commune a dû reprendre la procédure avec une nouvelle délibération, perdant plusieurs mois.
Pour les professionnels de l'immobilier : promoteurs, notaires, agents immobiliers, vous traitez souvent avec des communes pour des permis de construire, des baux emphytéotiques ou des ventes. Si vous signez un acte avec le maire, assurez-vous qu'il a bien reçu délégation pour le faire. Sinon, l'acte pourrait être annulé. Par exemple, une promesse de vente signée par un maire sans délibération précise a été annulée dans une affaire à Bray-Dunes (Tribunal administratif de Lille, 2018).
En chiffres : une action en justice peut coûter entre 2 000 € et 10 000 € de frais d'avocat et de procédure. Si l'action est irrecevable, ces frais sont perdus. Mieux vaut donc vérifier la délibération en amont.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une délibération précise : si vous êtes élu ou secrétaire de mairie, ne vous contentez pas d'une formule générique. Indiquez les types d'affaires concernés (ex. : « contentieux de l'urbanisme, des expropriations, des baux ») ou mentionnez expressément « l'ensemble du contentieux de la commune ».
- Faites voter une délibération pour chaque affaire importante : en cas de litige sensible (ex. : une plainte pénale), faites adopter une délibération spéciale qui autorise le maire à agir dans ce cas précis. Cela évite toute contestation.
- Vérifiez la délibération avant d'agir : si vous êtes maire, avant de déposer une plainte ou d'assigner quelqu'un, demandez à votre avocat de vérifier que la délibération est valide. Un simple contrôle peut vous éviter une irrecevabilité.
- En cas de doute, consultez un avocat spécialisé : un professionnel du droit des collectivités ou du droit immobilier pourra vous conseiller sur la rédaction de la délibération et sur la procédure à suivre.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision du 28 janvier 2004 s'inscrit dans une lignée jurisprudentielle constante. La Cour de cassation a déjà jugé, dans un arrêt du 7 avril 1998 (n° 96-11.629), que la délégation donnée au maire pour ester en justice doit être « spéciale », c'est-à-dire qu'elle doit préciser l'objet du litige. Plus récemment, le Conseil d'État (la plus haute juridiction administrative) a également rappelé cette exigence dans une décision du 22 novembre 2019 (n° 421-485).
Il existe toutefois une nuance : si la délibération est trop générale, elle peut être interprétée comme une délégation pour l'ensemble du contentieux, à condition qu'elle le mentionne expressément. Par exemple, « le maire est autorisé à ester en justice pour toutes les actions relevant de la compétence de la commune » a été jugée valable par certaines cours d'appel. Mais la prudence reste de mise.
Pour l'avenir, la tendance est à un contrôle accru des délégations, surtout dans les petites communes où les délibérations sont parfois rédigées à la hâte. Une réforme du CGCT en 2022 a d'ailleurs renforcé les obligations de motivation des délibérations. Si vous êtes concerné, n'hésitez pas à consulter un avocat.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ pratique :
1. Le maire peut-il agir en justice sans délibération ? Non, il doit avoir une délégation du conseil municipal. Sans cela, son action est irrecevable.
2. Que faire si je suis assigné par la commune et que la délibération est vague ? Vous pouvez soulever l'irrecevabilité de l'action. Un avocat vous aidera à vérifier la délibération et à contester sa validité.
3. Puis-je moi-même attaquer la commune si le maire a une délibération trop générale ? Oui, mais vous devez vérifier que la délibération couvre bien le type d'action que vous contestez. Par exemple, si vous voulez annuler un permis de construire, vérifiez que la délibération autorise le maire à défendre la commune dans ce contentieux.
4. Quels sont les risques pour la commune si la délibération est nulle ? La commune peut perdre son action, être condamnée aux dépens (frais de justice) et devoir recommencer la procédure. Dans certains cas, le maire peut engager sa responsabilité personnelle.
5. Comment rédiger une bonne délibération ? Utilisez une formule comme : « Le conseil municipal délègue au maire le pouvoir d'intenter toute action en justice au nom de la commune, et de défendre la commune dans toute action dirigée contre elle, pour l'ensemble du contentieux de la commune. » Ou bien : « Le maire est autorisé à ester en justice dans le cadre du litige l'opposant à M. X concernant la propriété du chemin rural n° 5. »
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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