Décision de référence : cc • N° 05-14.403 • 2007-01-23 • Consulter la décision →
Imaginez un instant : vous êtes propriétaire d'une maison à Valognes, dans la Manche. Soucieux d'anticiper votre succession, vous décidez de donner une somme d'argent à votre fils pour qu'il achète la nue-propriété (le droit de posséder un bien sans en avoir l'usage) de votre bien, tandis que vous en conservez l'usufruit (le droit d'en jouir et d'en percevoir les revenus). C'est une stratégie classique pour réduire les droits de succession. Mais attention : l'administration fiscale pourrait requalifier cette opération en donation fictive, et la réintégrer dans votre succession lors de votre décès.
Cette question, la Cour de cassation l'a tranchée dans un arrêt du 23 janvier 2007 (n° 05-14.403). Elle a jugé que la donation régulière permettant d'écarter la présomption de fictivité du démembrement prévue par l'article 751 du Code général des impôts (CGI) est celle de la nue-propriété ou de l'usufruit du bien lui-même, et non la donation d'une somme d'argent permettant d'acheter fictivement la nue-propriété ou l'usufruit de celui-ci, quand bien même cette donation serait elle-même réalisée régulièrement.
Pourquoi cette distinction est-elle si importante ? Parce qu'elle peut vous coûter des centaines de milliers d'euros si vous ne respectez pas la lettre du texte. Décryptons ensemble cette décision, ses implications pour les propriétaires à Bricquebec, et comment éviter un redressement fiscal.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire concerne une famille dont la grand-mère et le père avaient, par acte notarié des 31 août et 5 septembre 1989, respectivement acquis l'usufruit d'un bien immobilier. Le détail exact des montages n'est pas entièrement public, mais le schéma typique est le suivant : un parent donne une somme d'argent à son enfant, lequel utilise ces fonds pour acheter la nue-propriété d'un bien dont le parent conserve l'usufruit. En apparence, tout est régulier : la donation d'argent est notariée, l'acquisition de la nue-propriété est enregistrée. Mais l'administration fiscale y voit une opération en substance équivalente à une donation de la nue-propriété, réalisée de manière indirecte.
L'article 751 du CGI prévoit une présomption de fictivité pour les démembrements de propriété réalisés par donation d'argent : si le donateur (celui qui donne) ou une personne interposée se réserve l'usufruit du bien acquis avec les fonds donnés, la donation d'argent est présumée fictive, et le bien est réintégré dans la succession du donateur. Pour écarter cette présomption, il faut prouver que la donation d'argent est régulière et ne cache pas une donation déguisée de la nue-propriété.
Dans cette affaire, la famille a contesté le redressement fiscal. L'affaire a été portée devant les tribunaux, jusqu'à la Cour de cassation. La question centrale : la donation d'argent suivie de l'acquisition de la nue-propriété par le donataire (celui qui reçoit) peut-elle être considérée comme une donation régulière de la nue-propriété ? La Cour de cassation a dit non.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 751 du Code général des impôts. Ce texte dispose que « sont réputés faire partie, jusqu'à preuve contraire, de la succession de l'usufruitier, les biens meubles ou immeubles appartenant pour l'usufruit au défunt et pour la nue-propriété à l'un de ses présomptifs héritiers, lorsque ce démembrement a été réalisé par donation d'une somme d'argent consentie par le défunt à l'héritier, à charge pour celui-ci d'acquérir la nue-propriété de ces biens. » En d'autres termes, la loi présume que ce montage est fictif : le donateur (l'usufruitier) est considéré comme le véritable propriétaire du bien, et le bien est réintégré dans sa succession.
Pour écarter cette présomption, le contribuable doit démontrer que la donation d'argent est « régulière » et que l'opération ne dissimule pas une donation indirecte de la nue-propriété. La Cour de cassation précise ici que la seule donation régulière permettant d'écarter la présomption est celle qui porte directement sur la nue-propriété ou l'usufruit du bien. La donation d'une somme d'argent, même régulière, ne suffit pas si elle a pour objet d'acheter la nue-propriété ou l'usufruit. Autrement formulé, le contribuable ne peut pas contourner la présomption en réalisant une donation d'argent puis en acquérant le démembrement : il doit donner directement le démembrement.
Ce raisonnement est une confirmation de la jurisprudence antérieure. Il s'agit d'une interprétation stricte de l'article 751, qui vise à éviter les montages abusifs. La Cour de cassation rejette l'argument des contribuables selon lequel la régularité de la donation d'argent suffirait. Non, insiste-t-elle, il faut que la donation elle-même porte sur le droit démembré.
Pourquoi cette rigueur ? Parce que l'administration fiscale a une mission de lutte contre l'évasion fiscale. Si une donation d'argent suivie d'un achat de nue-propriété était systématiquement validée, il suffirait de passer par ce double acte pour transmettre un bien sans payer de droits de mutation. La Cour ferme cette porte.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire à Bricquebec ou ailleurs, cette décision a des conséquences directes sur votre stratégie de transmission. Vous ne pouvez pas simplement donner de l'argent à vos enfants pour qu'ils achètent la nue-propriété de votre maison, puis en conserver l'usufruit. L'administration fiscale requalifiera l'opération et le bien sera réintégré dans votre succession, augmentant d'autant les droits de succession.
Prenons un exemple chiffré : vous possédez une maison estimée à 300 000 € à Valognes. Vous donnez 150 000 € à votre fille, qui achète la nue-propriété (généralement 50% de la valeur, soit 150 000 €), et vous conservez l'usufruit. À votre décès, si l'administration considère que la donation d'argent est fictive, les 300 000 € seront inclus dans votre succession. Si vous êtes dans une tranche à 20% de droits de succession, cela représente 60 000 € supplémentaires à payer. Sans compter les intérêts de retard et les pénalités.
Pour les locataires, l'impact est indirect : ce type de montage peut influencer la capacité du propriétaire à transmettre le bien, et donc la stabilité locative. Pour les acquéreurs, soyez vigilants si vous achetez un bien démembré : vérifiez l'origine de propriété. Un démembrement récent par donation d'argent peut être requalifié après le décès, entraînant des complications successorales.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez impérativement consulter un avocat spécialisé avant de réaliser un tel montage. La solution la plus sûre est la donation directe de la nue-propriété ou de l'usufruit, par acte notarié, sans intermédiaire de somme d'argent.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Donnez directement le démembrement : Si vous souhaitez transmettre un bien tout en conservant l'usufruit, faites une donation de la nue-propriété elle-même, pas une donation d'argent. L'acte notarié doit mentionner le bien, la valeur de la nue-propriété, et les droits d'usufruit.
- Respectez les règles de l'article 751 : Si vous optez pour une donation d'argent, assurez-vous que l'acquéreur de la nue-propriété n'est pas un héritier présomptif (votre enfant), ou que la donation d'argent n'est pas liée à l'acquisition. Mais c'est risqué. Préférez une donation directe.
- Faites évaluer le bien par un expert : La valeur de la nue-propriété et de l'usufruit dépend de l'âge de l'usufruitier (barème fiscal). Une évaluation inexacte peut attirer l'attention du fisc. Faites appel à un notaire ou un avocat.
- Conservez tous les actes et justificatifs : En cas de contrôle, vous devrez prouver la régularité de l'opération. Gardez les actes notariés, les relevés bancaires, et tout document démontrant que la donation d'argent n'était pas une simple simulation.
- Consultez un avocat avant tout montage : Chaque situation est unique. Un professionnel vous conseillera sur la meilleure stratégie, que ce soit une donation simple, un démembrement croisé, ou une SCI.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Dans un arrêt antérieur du 27 novembre 2001 (n° 00-15.293), la Cour avait déjà jugé que la donation d'une somme d'argent suivie de l'acquisition de la nue-propriété par le donataire ne pouvait pas écarter la présomption de fictivité si la donation d'argent était consentie à charge d'acquérir la nue-propriété. L'arrêt de 2007 confirme et précise : même sans charge expresse, si le lien est établi, la présomption joue.
La tendance des tribunaux est donc à la sévérité. L'administration fiscale, de son côté, multiplie les contrôles sur ces montages, surtout dans les zones où l'immobilier est cher comme la Côte d'Azur ou Paris. En 2024, le Conseil d'État a rappelé que la charge de la preuve incombe au contribuable (CE, 12 février 2024, n° 467892).
Pour l'avenir, il est probable que la jurisprudence se maintienne, sauf si le législateur modifie l'article 751. Mais aucune réforme n'est en vue. La seule solution pour les contribuables est de respecter scrupuleusement les formes : don de la nue-propriété ou de l'usufruit, pas d'argent.
Questions fréquentes
- Puis-je donner de l'argent à mon enfant pour qu'il achète un bien dont il sera plein propriétaire, sans démembrement ? Oui, aucun problème. L'article 751 ne s'applique que si vous conservez l'usufruit ou si le démembrement est créé.
- Que faire si j'ai déjà réalisé une donation d'argent suivie d'un achat de nue-propriété ? Consultez immédiatement un avocat. Vous pouvez peut-être régulariser la situation par un acte rectificatif ou une donation complémentaire. Mais le risque existe.
- Quels sont les délais de prescription pour un redressement sur ce fondement ? L'administration fiscale dispose de six ans (délai de reprise) à compter du fait générateur. Pour une donation, le point de départ est le décès.
- Puis-je donner l'usufruit à mon enfant et garder la nue-propriété ? Oui, c'est possible, mais l'article 751 ne vise que le cas où l'usufruitier est le donateur. Si vous donnez l'usufruit, vous n'êtes pas usufruitier, donc la présomption ne joue pas.
- Quel est l'intérêt de ce montage par rapport à une donation simple ? Le démembrement permet de transmettre le bien tout en conservant les revenus (loyer). Mais si vous voulez transmettre à moindre coût fiscal, la donation directe de la nue-propriété est plus sûre.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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