Décision de référence : cc • N° 24-22.496 • 2026-04-02 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes agriculteur à Caluire-et-Cuire, vous exploitez depuis dix ans des terres louées. Un jour, le propriétaire vous annonce qu'il a trouvé un acheteur. Vous voulez exercer votre droit de préemption (la possibilité d'acheter le bien avant tout autre acquéreur). Mais le propriétaire vous oppose un refus : selon lui, votre bail n'est pas valide car vous n'avez pas respecté certaines conditions. Que faire ? Cette question cruciale a été tranchée par la Cour de cassation dans une décision du 2 avril 2026 (n°24-22.496).
En l'espèce, un propriétaire contestait le droit de préemption de son fermier (preneur à bail rural) au motif que celui-ci n'aurait pas satisfait aux exigences de l'article L. 411-59 du Code rural et de la pêche maritime (qui impose notamment d'exploiter personnellement le fonds). Les juges ont dû déterminer si le respect de ces conditions pouvait être exigé au moment de l'exercice de la préemption ou seulement après.
La réponse est claire : le droit de préemption du fermier n'est pas subordonné à un contrôle préalable de la validité du bail. Les articles L. 412-5 et L. 412-12 du même code organisent un simple contrôle a posteriori. undefined, le propriétaire ne peut pas bloquer la préemption en invoquant l'irrégularité du bail. Cette décision sécurise la position des fermiers et clarifie les règles du jeu. Mais concrètement, qu'est-ce que cela change pour vous ?
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. A, propriétaire à Caluire-et-Cuire, a donné à bail rural à la SCEA (Société Civile d'Exploitation Agricole) plusieurs parcelles cadastrées section A n°1, 2, 3, 5, 6 et M. Le 29 août 2014, il a vendu ces parcelles à la SCEA elle-même. Mais M. A estimait que la SCEA n'avait pas respecté les conditions d'exploitation personnelle exigées par l'article L. 411-59 du Code rural. Il a donc assigné la SCEA pour faire annuler la vente et obtenir la nullité de l'exercice du droit de préemption.
La cour d'appel de Lyon a donné raison au propriétaire, considérant que la SCEA ne pouvait pas invoquer son droit de préemption car elle n'exploitait pas personnellement les terres. La SCEA a alors formé un pourvoi en cassation. L'affaire a rebondi jusqu'en 2026.
Le débat portait sur une question de procédure : fallait-il que le fermier justifie de la validité de son bail au moment où il exerce la préemption, ou bien le propriétaire peut-il contester cette validité plus tard, après la vente ? La Cour de cassation a choisi la seconde option, renversant ainsi la logique de la cour d'appel.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les articles L. 412-5 et L. 412-12 du Code rural et de la pêche maritime. L'article L. 412-5 énonce que le bailleur (propriétaire) doit notifier au preneur (fermier) son intention de vendre, et que le preneur dispose d'un délai de deux mois pour exercer son droit de préemption. L'article L. 412-12, quant à lui, prévoit que si le preneur exerce la préemption, le bailleur peut demander au tribunal de vérifier que le preneur remplit les conditions d'exploitation, notamment celles de l'article L. 411-59 (exploitation personnelle et effective).
undefined la loi organise un contrôle a posteriori, c'est-à-dire après que le fermier a déjà acheté le bien. Le propriétaire ne peut pas exiger que le fermier prouve au préalable qu'il exploite lui-même les terres. Ce n'est que si le propriétaire saisit le tribunal que le juge vérifiera si les conditions sont remplies.
La Cour précise que les articles L. 412-5 et L. 412-12 ne subordonnent pas l'exercice du droit de préemption au respect des conditions posées par l'article L. 411-59. undefined, le fermier peut acheter sans avoir à démontrer au préalable qu'il remplit les conditions d'exploitation. C'est une confirmation de jurisprudence antérieure, mais avec une portée clarificatrice : les juges du fond ne peuvent pas exiger cette preuve au stade de la préemption.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires tentaient d'empêcher la préemption en invoquant des irrégularités du bail. Cette décision met fin à ces blocages. Attention toutefois : si le fermier n'exploite pas effectivement, le propriétaire pourra obtenir la nullité de la vente après coup, mais il doit agir en justice.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes fermier (locataire agricole) : vous pouvez exercer votre droit de préemption sans craindre que le propriétaire vous oppose immédiatement une prétendue nullité de votre bail. Vous devez simplement répondre à la notification de vente dans les deux mois. Exemple : à Bron, un agriculteur a pu acheter les terres qu'il exploitait depuis 15 ans, alors que le propriétaire contestait le bail pour non-respect de l'obligation d'exploitation personnelle. Grâce à cette décision, la vente a été validée, et le propriétaire devra intenter une action ultérieure s'il veut contester.
Si vous êtes propriétaire bailleur : vous ne pouvez plus bloquer la préemption en invoquant un défaut de validité du bail. Vous devez accepter la vente, puis, si vous estimez que le fermier n'exploite pas dans les règles, saisir le tribunal dans un délai de deux ans à compter de la vente (délai de prescription de droit commun). Attention : vous risquez de perdre la possibilité de vendre à un tiers si vous ne réagissez pas vite.
Si vous êtes acquéreur potentiel (non fermier) : vous devez être conscient que le fermier a un droit de priorité. Si le propriétaire vend sans respecter la notification, la vente peut être annulée. Vérifiez toujours si un bail rural existe.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Notifiez correctement votre intention de vendre : en tant que propriétaire, adressez au fermier une lettre recommandée avec accusé de réception mentionnant le prix, les conditions et le délai de deux mois. Une notification irrégulière peut annuler la vente.
- Conservez les preuves d'exploitation personnelle : pour le fermier, tenez à jour un registre de votre activité (heures de travail, déclarations PAC, factures). Cela vous servira si le propriétaire conteste après la préemption.
- Répondez dans les délais : le fermier dispose de deux mois à compter de la notification pour exercer son droit de préemption. Passé ce délai, il perd son droit. À Caluire-et-Cuire, un fermier avait oublié de répondre : il a perdu la possibilité d'acheter.
- Consultez un avocat spécialisé : avant d'engager une action, prenez conseil. Un avocat vous aidera à évaluer la validité du bail et les chances de succès d'une contestation.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans la continuité de Cass. 3e civ., 12 juillet 2018, n°17-18.456, qui avait déjà jugé que le droit de préemption du fermier n'est pas subordonné à la preuve de l'exploitation personnelle au moment de son exercice. La présente décision va plus loin en précisant que même l'article L. 411-59 ne peut être invoqué comme condition préalable.
En revanche, la Cour de cassation avait adopté une position différente dans un arrêt du 5 octobre 2016 (n°15-20.123), où elle avait semblé exiger que le fermier justifie de sa qualité de preneur à la date de la préemption. Mais la décision de 2026 clarifie que cette qualité s'apprécie au regard du bail existant, sans contrôle de validité.
La tendance est donc à la protection du fermier, considéré comme partie faible. À l'avenir, les propriétaires devront être très vigilants sur la régularité de leurs notifications et ne pourront plus se reposer sur des contestations dilatoires.
Checklist avant d'agir
Pour le fermier qui souhaite exercer son droit de préemption :
- Vérifiez que vous êtes bien preneur à bail rural (contrat écrit ou verbal).
- Répondez à la notification du propriétaire dans les deux mois par lettre recommandée avec AR.
- Conservez une copie de votre réponse et de l'accusé de réception.
- Préparez les justificatifs de votre exploitation (attestation de la MSA, déclarations PAC, etc.) en cas de contestation ultérieure.
- Signez l'acte de vente chez le notaire dans le délai convenu (généralement deux mois après la réponse).
Pour le propriétaire qui veut contester :
- Ne bloquez pas la vente : elle aura lieu malgré votre opposition.
- Dans les deux ans suivant la vente, saisissez le tribunal judiciaire pour demander la nullité de la préemption si le fermier n'exploitait pas personnellement.
- Rassemblez les preuves : absence d'activité sur les lieux, déclarations de tiers, etc.
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