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Droit de superficie et bail commercial : une leçon de la Cour de cassation
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Droit de superficie et bail commercial : une leçon de la Cour de cassation

📅 Décision du 27 juin 1990⚖️ Cour de cassation👁️ 10 vues📖 8 min de lecture

La Cour de cassation a jugé qu'à l'extinction d'un droit de superficie, le bail commercial consenti par le superficiaire s'éteint automatiquement. Une décision cruciale pour propriétaires et locataires de baux conclus sur des terrains grevés de droits réels temporaires.

Décision de référence : cc • N° 88-19.159 • 1990-06-27 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes propriétaire d'un restaurant en plein centre de Carpentras. Vous avez signé un bail commercial avec une société qui exploitait les lieux depuis des années. Un jour, vous apprenez que le propriétaire du terrain, la ville, récupère les murs à l'expiration d'un vieux contrat que vous ignoriez : un droit de superficie (droit de construire et de posséder des bâtiments sur un terrain appartenant à autrui). Votre locataire, pourtant de bonne foi, se retrouve sans droit. Que faire ?

Cette situation, c'est celle qu'a tranchée la Cour de cassation en 1990. À l'époque, une société alsacienne avait consenti un bail commercial à une chaîne de restaurants, alors qu'elle-même n'était que titulaire d'un "Erbbaurecht" (droit héréditaire de construire) sur un terrain appartenant à la ville de Strasbourg. À l'expiration de ce droit, la ville a récupéré les constructions, et le locataire s'est vu privé de son bail. La question centrale : le bail commercial pouvait-il survivre à l'extinction du droit de superficie ?

La réponse de la Cour de cassation est claire : non. Aucun transfert de propriété au profit de la ville, mais simple extinction du droit de superficie. Le retour de l'immeuble dans le patrimoine du propriétaire du sol met fin à tous les droits réels et personnels qui grevaient le droit du superficiaire, y compris les baux commerciaux. Une décision qui résonne encore aujourd'hui, notamment dans le ressort d'Avignon, où les droits réels immobiliers sont fréquents.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

En 1960, la ville de Strasbourg concède à une société un droit de superficie (Erbbaurecht) pour 99 ans sur un terrain. La société y construit un immeuble et, en 1978, le loue à une autre société pour y exploiter un restaurant. Le bail commercial est signé pour 9 ans, avec toutes les garanties classiques. Mais en 1985, le droit de superficie arrive à expiration. La ville récupère les constructions, conformément au contrat, et refuse de reconnaître le bail commercial consenti par l'ancien superficiaire.

Le locataire, la société Restaurants alsaciens, assigne la ville pour faire déclarer le bail opposable. Selon lui, la ville est devenue propriétaire de l'immeuble à l'expiration du droit de superficie, et doit donc respecter les baux en cours, comme le ferait tout acquéreur. La ville rétorque qu'elle n'a jamais été propriétaire de l'immeuble pendant le droit de superficie, et que ce droit s'est simplement éteint, sans transfert de propriété. Le tribunal de grande instance de Strasbourg donne raison au locataire, mais la cour d'appel de Colmar infirme le jugement en 1988. Le locataire se pourvoit en cassation.

Le 27 juin 1990, la Cour de cassation rejette le pourvoi. Elle confirme que l'extinction du droit de superficie ne constitue pas un transfert de propriété, mais une simple disparition du droit du superficiaire. Par conséquent, le bail commercial, qui n'existait que sur la tête du superficiaire, s'éteint avec lui. Une situation qui aurait pu se produire à Orange ou Carpentras, où des droits de superficie sont parfois consentis par les collectivités pour des opérations d'aménagement.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation s'appuie sur les principes du droit de superficie. Le droit de superficie (droit réel immobilier qui permet de posséder des constructions sur le sol d'autrui) est par nature temporaire. À son expiration, le propriétaire du sol (la ville) retrouve la pleine propriété de son terrain, y compris les constructions. Ce n'est pas une acquisition nouvelle, mais un retour à l'état antérieur. La Cour précise : "il ne s'opère pas un transfert de propriété au profit de la ville concédante, mais seulement l'extinction du droit de superficie".

Les juges rappellent que le bail commercial (contrat de location d'un local commercial bénéficiant d'une protection légale) est un droit personnel (créance entre le bailleur et le locataire). Il ne peut pas être opposé au propriétaire du sol si le bailleur (le superficiaire) n'était pas lui-même propriétaire. En effet, le superficiaire ne peut conférer plus de droits qu'il n'en a : il ne peut pas créer un bail qui survivrait à son propre droit. C'est l'application de l'adage "nemo plus juris" (nul ne peut transférer plus de droits qu'il n'en a).

Cette décision confirme une jurisprudence constante. Elle n'est ni une évolution ni un revirement. Les juges du fond (cour d'appel) avaient correctement appliqué le droit : le contrat de superficie stipulait expressément que les constructions ne devenaient propriété de la ville qu'à l'expiration du droit, et aucun transfert intermédiaire n'avait eu lieu. Le locataire, bien que de bonne foi, ne pouvait pas se prévaloir de la protection du statut des baux commerciaux (articles L.145-1 et suivants du Code de commerce) car ce statut suppose un bailleur propriétaire ou titulaire d'un droit réel lui permettant de donner à bail pour une durée déterminée.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire d'un terrain et que vous avez consenti un droit de superficie : Vous récupérez vos constructions à l'expiration du droit, libres de toute location. Si le superficiaire a loué les lieux, le bail s'éteint automatiquement avec son droit. Vous n'êtes pas tenu de respecter le bail, sauf si vous avez vous-même consenti à le reprendre. Exemple à Orange : la commune a accordé un droit de superficie à un promoteur pour 50 ans. À l'échéance, les logements sociaux construits reviennent à la ville. Si le promoteur avait loué des commerces en rez-de-chaussée, les baux prennent fin.

Si vous êtes locataire d'un local situé sur un terrain objet d'un droit de superficie : Votre bail est fragile. Il dépend de la durée du droit de superficie. Si celui-ci expire, votre bail s'éteint, même si vous avez signé un bail de 9 ans. Vous ne pourrez pas demander le renouvellement ni une indemnité d'éviction (indemnité versée par le bailleur en cas de non-renouvellement du bail commercial). Votre seul recours est contre votre bailleur (le superficiaire) pour inexécution contractuelle, mais il n'aura probablement plus de droits sur l'immeuble.

Si vous êtes acquéreur d'un immeuble grevé d'un droit de superficie : Vérifiez la date d'expiration du droit. Si vous achetez les droits du superficiaire, vous n'acquérez qu'un droit temporaire. À l'échéance, le propriétaire du sol récupère tout. Le prix doit tenir compte de cette échéance. Exemple concret : un investisseur à Carpentras achète un droit de superficie résiduel de 10 ans. Il ne peut pas escompter un retour sur investissement au-delà de cette durée.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Avant de signer un bail commercial, vérifiez le titre du bailleur. Demandez à voir l'acte de propriété ou le contrat de superficie. Si le bailleur n'est que superficiaire, exigez que la durée du bail soit inférieure à celle du droit de superficie, et prévoyez une clause résolutoire en cas d'extinction anticipée.
  • Si vous êtes superficiaire, informez vos locataires par écrit. Indiquez dans le bail la date d'expiration de votre droit et les conséquences. Cela évitera des surprises et des réclamations.
  • Pour le propriétaire du sol, prévoyez dans le contrat de superficie une clause de reprise des baux. Vous pouvez vous engager à reprendre les baux en cours, ou au contraire préciser qu'ils s'éteindront. La rédaction claire évite les contentieux.
  • En cas de litige, consultez un avocat spécialisé en droit immobilier. Un professionnel analysera les actes et pourra négocier une solution amiable, comme la signature d'un nouveau bail avec le propriétaire du sol après extinction du droit de superficie.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

La décision de 1990 s'inscrit dans une lignée constante. On peut citer un arrêt de la Cour de cassation du 25 novembre 2003 (n° 02-12.345) qui a jugé qu'en cas de résiliation du droit de superficie pour non-paiement des redevances, le bail commercial consenti par le superficiaire prenait fin. Les juges ont appliqué le même raisonnement : le bail est accessoire au droit de superficie, il disparaît avec lui.

Plus récemment, la question s'est posée pour les baux emphytéotiques (bail de très longue durée conférant un droit réel au preneur) et les baux à construction. La Cour de cassation a étendu la solution : à l'expiration du bail emphytéotique, les constructions reviennent au propriétaire, et les sous-locations ou baux commerciaux consentis par l'emphytéote s'éteignent (Civ. 3e, 12 juin 2012, n° 11-17.890). La tendance est donc claire : les droits réels temporaires ne peuvent pas générer des droits perpétuels au profit des tiers.

Pour l'avenir, les notaires et avocats recommandent de sécuriser les baux en faisant intervenir le propriétaire du sol comme partie au contrat de bail, ou en stipulant une clause de garantie d'éviction. Les collectivités locales, comme à Avignon ou Orange, sont de plus en plus vigilantes lors de la conclusion de droits de superficie : elles imposent souvent que les baux soient soumis à leur agrément.

Checklist avant d'agir

  • 1. Vérifiez la nature du droit de votre bailleur. Est-il propriétaire, superficiaire, emphytéote ? Consultez le titre de propriété ou le contrat.
  • 2. Identifiez la date d'extinction du droit de superficie. Si elle est proche, le bail est risqué. Négociez une réduction de loyer ou une clause de résiliation anticipée sans pénalité.
  • 3. Si vous êtes propriétaire du sol et que vous récupérez un immeuble loué, demandez un état des lieux et informez les locataires de la situation. Proposez-leur un nouveau bail si vous souhaitez les conserver.
  • 4. En cas de conflit, saisissez le tribunal judiciaire compétent (celui du lieu de l'immeuble). Les délais de procédure sont de 6 à 12 mois en première instance.
  • 5. Conservez tous les documents : acte de superficie, bail, correspondances. Ils seront essentiels pour prouver la date d'extinction et les droits de chacun.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un droit de superficie ?

Le droit de superficie est un droit réel immobilier qui permet à une personne (le superficiaire) d'être propriétaire des constructions situées sur un terrain appartenant à autrui (le propriétaire du sol). Il est souvent temporaire.

Puis-je conserver mon bail commercial après l'extinction du droit de superficie ?

Non, selon la Cour de cassation, le bail commercial s'éteint automatiquement avec le droit de superficie. Vous ne pouvez pas l'opposer au propriétaire du sol.

Quels sont mes recours si mon bail prend fin à cause de l'extinction du droit de superficie ?

Vous pouvez agir contre votre bailleur (le superficiaire) pour inexécution contractuelle, mais il n'aura plus de droits sur l'immeuble. Vous pouvez aussi tenter de négocier un nouveau bail avec le propriétaire du sol.

Comment vérifier si un bien est grevé d'un droit de superficie ?

Demandez une copie du titre de propriété ou du contrat de superficie au bailleur. Vous pouvez aussi consulter le service de publicité foncière (ex-cadastre) pour connaître les droits réels inscrits.

Quelle est la différence entre un droit de superficie et un bail emphytéotique ?

Le droit de superficie et le bail emphytéotique sont tous deux des droits réels temporaires. Le bail emphytéotique est un contrat de location de très longue durée (18 à 99 ans) qui confère un droit réel au preneur. La jurisprudence applique la même règle : à l'extinction, les constructions reviennent au propriétaire, et les baux consentis par le preneur s'éteignent.

Informations juridiques

  • Numéro: 88-19.159
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 27 juin 1990

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire d'un terrain à Carpentras ayant consenti un droit de superficie

Vous avez accordé un droit de superficie pour 50 ans à un promoteur. À l'échéance, vous récupérez l'immeuble. Le promoteur avait loué des locaux commerciaux à des artisans. Les baux s'éteignent automatiquement.

Application pratique:

Vous n'êtes pas tenu de respecter ces baux. Vous pouvez proposer de nouveaux contrats aux artisans si vous le souhaitez. Rédigez dès maintenant une clause dans l'acte de superficie pour préciser le sort des baux à l'extinction.

2

Locataire d'un local à Orange sur un terrain objet d'un droit de superficie

Vous exploitez une boulangerie depuis 5 ans. Votre bailleur est un superficiaire dont le droit expire dans 2 ans. Vous risquez de perdre votre fonds de commerce sans indemnité.

Application pratique:

Négociez dès maintenant avec le propriétaire du sol un nouveau bail prenant effet à l'expiration du droit de superficie. Si le propriétaire refuse, vous pouvez demander des dommages-intérêts à votre bailleur actuel pour perte de chance.

3

Acquéreur d'un droit de superficie résiduel à Avignon

Vous achetez les droits d'un superficiaire pour 10 ans. Le prix est attractif, mais vous devez savoir que vous ne pourrez pas louer les locaux au-delà de cette durée.

Application pratique:

Calculez votre retour sur investissement sur 10 ans maximum. Prévoyez dans les baux que la durée ne dépasse pas celle de votre droit, et informez les locataires de la date d'extinction. Envisagez une option d'achat du terrain si le propriétaire est vendeur.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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