Décision de référence : cc • N° 90-11.578 • 1992-07-08 • Consulter la décision →
Imaginez : vous achetez un appartement à Plan-de-Cuques, avec un joli jardin privatif attenant, clairement mentionné dans le règlement de copropriété. Quelques années plus tard, le promoteur décide de subdiviser son lot et, dans l'état descriptif de division (document destiné à la publicité foncière), il supprime purement et simplement votre droit de jouissance sur ce jardin. Que faire ? Cette question, un propriétaire l'a posée à la justice, et la Cour de cassation a tranché le 8 juillet 1992. Cette décision, méconnue du grand public, est pourtant fondamentale pour tous les copropriétaires.
En l'espèce, le règlement de copropriété d'un immeuble à Gemenos accordait au propriétaire d'un lot un droit de jouissance privative sur une partie du sol commun. Le promoteur, usant d'une faculté de subdivision, a dressé un nouvel état descriptif de division qui a supprimé ce droit. Mais le propriétaire a contesté, et la cour d'appel d'Aix-en-Provence lui a donné raison. La Cour de cassation a confirmé : l'état descriptif de division n'est qu'un outil technique pour la publicité foncière, il n'a pas de caractère contractuel. Il ne peut donc pas modifier les droits réels (droits sur un bien) tels qu'ils résultent du règlement de copropriété, qui est l'acte fondateur.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire à Marseille ou dans les Alpes-Maritimes ? Cette décision vous protège contre les modifications unilatérales de vos droits par le biais d'un document administratif. undefined si votre règlement de copropriété vous accorde un droit de jouissance sur une partie commune (jardin, terrasse, parking), le promoteur ne peut pas vous le retirer en modifiant l'état descriptif de division. Une sécurité juridique (protection par le droit) précieuse, surtout dans les résidences avec espaces verts privatifs.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'histoire commence dans une résidence baptisée "Le Christiania", à Gemenos, dans les Bouches-du-Rhône. En 1969, une société civile immobilière (SCI), propriétaire de l'ensemble immobilier, établit un règlement de copropriété. Ce règlement prévoit que la SCI est propriétaire d'un lot comprenant un bâtiment et, surtout, un droit de jouissance privative sur une fraction du sol commun. Ce droit est clairement délimité sur un plan annexé au règlement. M. X, un particulier, achète ce lot en 1970. Il devient donc copropriétaire, avec la jouissance exclusive d'une partie du terrain.
Mais la SCI, qui a conservé d'autres lots, décide de subdiviser son lot initial pour créer de nouveaux lots. Pour cela, elle dresse un nouvel état descriptif de division le 1er août 1969 (avant même la vente à M. X, mais publié après). Dans ce document, elle supprime le droit de jouissance de M. X sur la parcelle de sol, la transformant en partie commune simple. M. X s'en aperçoit et engage une action en justice pour faire reconnaître son droit. Il demande l'annulation de l'état descriptif de division en ce qu'il porte atteinte à ses droits.
La cour d'appel d'Aix-en-Provence, par un arrêt du 16 novembre 1989, lui donne raison. Elle retient que l'état descriptif de division, dressé seulement pour les besoins de la publicité foncière (pour informer les tiers), n'a pas de caractère contractuel. Il ne peut donc pas priver un copropriétaire d'un droit de jouissance que lui reconnaît le règlement de copropriété. La SCI se pourvoit en cassation. Mais la Haute juridiction rejette son pourvoi le 8 juillet 1992, confirmant ainsi la solution. Une victoire pour le petit propriétaire face au promoteur.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation devait répondre à une question précise : un état descriptif de division peut-il modifier les droits réels des copropriétaires ? Pour les juges, la réponse est non. Leur raisonnement s'appuie sur la nature juridique de l'état descriptif de division. Ce document, prévu par le décret du 4 janvier 1955 sur la publicité foncière, a pour seul but de décrire les lots et leurs quotes-parts de parties communes, afin de permettre leur publication au fichier immobilier. Il n'est pas un acte créateur de droits, contrairement au règlement de copropriété qui est un contrat entre les copropriétaires.
undefined le règlement de copropriété est la "constitution" de la copropriété : il fixe les droits et obligations de chacun. L'état descriptif de division n'en est que la description technique. Si le règlement accorde un droit de jouissance privative, ce droit fait partie du lot, et l'état descriptif ne peut le supprimer sans modifier le règlement lui-même. Or, pour modifier le règlement de copropriété, il faut l'accord de l'assemblée générale des copropriétaires, et parfois l'unanimité. Ici, la SCI a agi seule, ce qui est illégal.
undefined, la Cour de cassation a considéré que la SCI, en usant de la faculté de subdivision que lui conférait le règlement, ne pouvait pas, par le biais d'un simple état descriptif, priver M. X de son droit de jouissance. Les juges ont également souligné que le droit de jouissance était attaché au lot, et qu'il ne pouvait être supprimé sans l'accord du copropriétaire concerné. Cette décision est une confirmation de la primauté du règlement de copropriété sur les documents techniques. undefined, c'est que cette solution est constante depuis des décennies : l'état descriptif de division n'est qu'un accessoire.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Alors, en pratique, cette décision vous protège-t-elle vraiment ? Oui, et voici comment.
Si vous êtes propriétaire d'un lot avec un droit de jouissance privative (jardin, terrasse, place de parking attribuée), cette jurisprudence vous garantit que le promoteur ou le syndic ne peut pas vous le retirer en modifiant l'état descriptif de division. Par exemple, à Gemenos, si votre règlement vous accorde la jouissance d'un jardin de 100 m², et que le promoteur veut le reprendre pour construire, il devra obtenir votre accord ou passer par une modification du règlement en assemblée générale. Attention toutefois : si votre droit n'est pas clairement mentionné dans le règlement, mais seulement dans l'état descriptif, celui-ci pourrait être contesté. Vérifiez vos titres.
Pour un acquéreur, c'est un point de vigilance essentiel. Avant d'acheter un bien en copropriété, ne vous fiez pas uniquement à l'état descriptif de division. Demandez à voir le règlement de copropriété et ses annexes (plans). Si le vendeur vous promet une jouissance privative, assurez-vous qu'elle figure dans le règlement. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des acquéreurs ont perdu leur jardin parce qu'il n'était mentionné que dans l'état descriptif, ultérieurement modifié par le promoteur. Cette décision vous donne un argument solide pour exiger la rectification.
Pour les copropriétaires, cette jurisprudence est un rappel : le règlement de copropriété est la loi de l'immeuble. Si vous constatez une contradiction entre le règlement et l'état descriptif, c'est le règlement qui prime. Vous pouvez demander au syndic de mettre à jour l'état descriptif pour qu'il soit conforme. En cas de litige, les tribunaux vous donneront raison. À Plan-de-Cuques, un tel conflit pourrait vous coûter plusieurs milliers d'euros en frais de justice, mais grâce à cette décision, vous avez de bonnes chances de gagner.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez précieusement votre règlement de copropriété et ses annexes. C'est votre titre de propriété collectif. En cas de modification de l'état descriptif, vous pourrez prouver vos droits.
- Avant d'acheter, faites vérifier par un notaire ou un avocat spécialisé que le droit de jouissance promis figure bien dans le règlement de copropriété, et pas seulement dans l'état descriptif. Un droit non contractuel est fragile.
- Si vous êtes promoteur ou lotisseur, ne tentez pas de modifier unilatéralement les droits de jouissance par un état descriptif. Cela serait contraire à la jurisprudence et pourrait entraîner votre responsabilité civile (obligation de réparer le préjudice).
- En cas de litige, engagez une action rapidement. Les délais de prescription (délai pour agir en justice) sont souvent de 5 ans pour les actions personnelles. N'attendez pas que la situation se dégrade.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1992 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1975, la Cour de cassation avait jugé que l'état descriptif de division n'a qu'un rôle déclaratif et non constitutif de droits. Plus récemment, dans un arrêt du 15 mai 2019 (n° 18-14.267), la Haute juridiction a rappelé que le règlement de copropriété prime sur l'état descriptif en cas de contradiction. La tendance est donc claire : les juges protègent les droits acquis par les copropriétaires dans le règlement.
Cependant, attention : si le règlement de copropriété lui-même est modifié régulièrement (par exemple, pour supprimer un droit de jouissance), cette modification doit respecter les règles de majorité de la loi du 10 juillet 1965. Une simple décision d'assemblée générale ne peut pas supprimer un droit de jouissance sans l'accord du copropriétaire concerné, sauf si le règlement le prévoit. Pour l'avenir, cette jurisprudence reste d'actualité et s'applique à toutes les copropriétés, qu'elles soient anciennes ou récentes.
Questions fréquentes
Mon état descriptif de division mentionne un droit de jouissance, mais pas le règlement. Que faire ? C'est un problème. Le règlement prime, donc ce droit est fragile. Vous pouvez tenter de faire modifier le règlement par une assemblée générale, mais l'unanimité est souvent requise. Consultez un avocat.
Puis-je attaquer le promoteur s'il a modifié l'état descriptif après mon achat ? Oui, sur le fondement de cette jurisprudence. Vous pouvez demander l'annulation de l'état descriptif et des dommages-intérêts. Attention aux délais : agissez dans les 5 ans de la découverte.
Quels sont les frais pour un tel litige ? Comptez entre 2 000 et 5 000 € d'honoraires d'avocat pour une procédure en première instance, plus les frais d'expertise éventuels. Mais l'enjeu (votre droit de jouissance) peut valoir bien plus.
Le syndic peut-il modifier l'état descriptif sans mon accord ? Non, car l'état descriptif doit refléter la réalité des droits. Toute modification doit être votée en assemblée générale, et si elle affecte vos droits, votre accord est nécessaire.
Cette décision s'applique-t-elle aux droits de passage ? Indirectement. Si un droit de passage est prévu dans le règlement, l'état descriptif ne peut pas le supprimer. Mais le droit de passage relève aussi des servitudes, qui ont leurs propres règles.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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