Décision de référence : cc • N° 87-17.550 • 1989-03-20 • Consulter la décision →
Paris, 1989. Un immeuble fraîchement rénové. Des propriétaires heureux. Puis, l’humidité qui suinte, les murs qui se dégradent, l’inquiétude qui monte. Comment des travaux récents peuvent-ils déjà dysfonctionner ? Qui va payer les réparations ? Ces questions, des milliers de copropriétaires se les posent chaque année. L’arrêt rendu par la Cour de cassation le 20 mars 1989 (n° 87-17.550) y apporte une réponse décisive : les travaux urgents pour colmater des arrivées d’eau et éviter un effondrement sont couverts par la garantie décennale, même si le cheminement de l’eau n’est pas immédiatement visible.
En l’espèce, le syndicat des copropriétaires d’un immeuble parisien rénové a saisi la justice pour des désordres d’infiltration. La décision finale clarifie un point crucial pour tous les acteurs de l’immobilier : l’assurance obligatoire des constructeurs s’étend aux périls qui menacent la solidité ou l’habitabilité, avant même que l’origine exacte ne soit éclaircie. Ce n’est pas le sinistre qu’il faut craindre, c’est l’ignorance de vos droits.
Ce guide pratique va vous expliquer pourquoi cet arrêt vieux de trente-cinq ans reste d’actualité, comment il protège votre patrimoine et surtout, comment vous en servir. Car la jurisprudence a une mémoire longue, et elle est souvent du côté de la victime.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L’affaire soumise à la Cour de cassation commence dans un immeuble parisien rénové intégralement et vendu en l’état de futur achèvement (VEFA). Le promoteur, la société Les Nouvelles Résidences de France, avait conduit des travaux de rénovation lourds, avec la promesse d’appartements refaits à neuf. Pourtant, peu après la livraison, des traces d’humidité apparaissent dans les parties communes comme dans les logements. L’eau s’infiltre, dégrade les revêtements et érode la confiance des acquéreurs.
Réunis en assemblée générale, les copropriétaires décident d’agir. Le syndicat de copropriété assigne le promoteur-vendeur devant le tribunal de grande instance, invoquant un défaut de réalisation engageant sa responsabilité. Le premier jugement condamne la société à verser des indemnités pour les réparations urgentes : il s’agit de stopper les venues d’eau et d’étayer des structures menacées d’effondrement. La cour d’appel confirme la condamnation, mais l’assureur du constructeur refuse sa garantie. Selon lui, le caractère décennal des désordres n’est pas établi, faute de connaître précisément l’origine des infiltrations.
Le syndicat persiste et se pourvoit en cassation. Le cœur du débat est simple : peut-on contraindre l’assureur à couvrir des travaux réparatoires avant même de savoir quelle malfaçon est à l’origine du sinistre ? La réponse de la haute juridiction va surprendre plus d’un professionnel de l’immobilier.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour trancher, la Cour de cassation s’appuie sur l’article L. 242-1, alinéa 1er, du Code des assurances, fondement de l’obligation d’assurance décennale. Ce texte impose à tout constructeur de souscrire une police garantissant le paiement des travaux de réparation des dommages qui « compromettent la solidité de l’ouvrage » ou « le rendent impropre à sa destination », et cela pendant dix ans après la réception des travaux. La garantie est automatique, elle joue même si la responsabilité du constructeur n’est pas encore judiciairement tranchée.
Les magistrats examinent les constatations techniques : les infiltrations d’eau sont telles que des travaux urgents de limitation des arrivées d’eau et d’étaiement ont dû être effectués en catastrophe. Cette urgence même, estiment-ils, « implique que les dommages affectant l’immeuble sont de nature à compromettre sa solidité ou à le rendre impropre à sa destination ». Autrement dit, la gravité de la situation se déduit de la nécessité de réagir immédiatement pour éviter un effondrement ou une insalubrité rendant le bâtiment inhabitable. Peu importe que l’on ignore encore quel défaut d’étanchéité précis a causé les fuites. La matérialité du péril suffit.
Cette position n’est pas un revirement, mais la confirmation d’une jurisprudence constante. Déjà en 1985, la troisième chambre civile avait assimilé à un dommage décennal l’affaissement d’une dalle menaçant la sécurité des occupants, sans attendre une expertise exhaustive. La décision de 1989 renforce cette approche pragmatique : le droit des assurances ne doit pas être un obstacle à la sauvegarde des immeubles. Les arguments de l’assureur, focalisés sur l’absence de connaissance de l’origine exacte, sont balayés. Les juges rappellent que l’assurance décennale a une vocation curative et préventive, et qu’elle doit bénéficier au maître d’ouvrage sans arguties dilatoires.
La Cour de cassation rejette donc le pourvoi et maintient la condamnation de la société Les Nouvelles Résidences de France, avec toutes ses conséquences assurantielles. Une victoire pour le syndicat des copropriétaires, et une leçon pour les assureurs tentés de nier leur couverture.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d’un logement ayant fait l’objet d’une rénovation lourde, cet arrêt vous offre un filet de sécurité méconnu. Dès l’apparition de désordres qui pourraient, même indirectement, nuire à la solidité ou à l’habitabilité, vous pouvez réclamer à l’assureur décennal la prise en charge des réparations urgentes. Pas besoin d’attendre qu’une expertise détermine la cause profonde : l’état d’urgence parle de lui-même.
Prenons un exemple parisien. Vous avez acquis un appartement de 80 m² dans le 15ᵉ arrondissement, au sein d’une copropriété rénovée en 2018 pour un montant global de 3 millions d’euros. En 2023, des infiltrations d’eau en sous-sol provoquent l’effondrement partiel d’un mur porteur. Coût des étaiements d’urgence et des pompages : 25 000 €. Si vous saisissez le juge des référés en vous fondant sur l’arrêt du 20 mars 1989, vous obtiendrez probablement la condamnation de l’assureur à avancer ces sommes dans un délai de quelques semaines, sous astreinte. Bien sûr, il vous faudra ensuite, dans un second temps, rechercher la responsabilité définitive du constructeur, mais l’important est que le danger soit écarté sans ruiner les copropriétaires.
Pour les locataires, l’enseignement est différent. Vous ne pouvez pas actionner directement l’assurance décennale, réservée au maître d’ouvrage ou au syndicat des copropriétaires. En revanche, signalez immédiatement au bailleur toute infiltration, même minime. Une lettre recommandée avec avis de réception bien rédigée servira de preuve si le mal s’aggrave. De son côté, le bailleur, s’il tarde à agir, s’expose à des actions en réparation du préjudice de jouissance.
Quant aux acquéreurs d’un immeuble à rénover ou déjà rénové, exigez avant la signature de l’acte définitif une attestation d’assurance décennale en cours de validité. Vérifiez-en la date d’effet et la couverture géographique. Un constructeur parisien qui a fait faillite ou dont l’assureur a résilié le contrat ne pourra plus vous protéger. Une négligence de ce type coûte en moyenne 50 000 € de réparations non assurées en région parisienne.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez la réception des travaux. Faites-vous assister d’un expert indépendant lors de la remise des clés. Chaque défaut, même esthétique, doit être consigné dans le procès-verbal de réception. Cette précaution vous évitera des discussions ultérieures sur l’imputabilité des dommages.
- Planifiez des inspections régulières. Après une rénovation, examinez les caves, les parkings, les combles. Une visite semestrielle avec un thermographe peut détecter des infiltrations débutantes bien avant qu’elles ne deviennent visibles.
- Conservez une documentation exhaustive. Contrats, notes d’honoraires, factures des matériaux, comptes rendus de chantier, polices d’assurance du constructeur… stockez le tout en lieu sûr, idéalement sous format numérique. En cas de litige, ces éléments accéléreront le traitement du sinistre.
- Réagissez dans les 48 heures. À la première trace suspecte, alertez le syndic de copropriété et adressez une mise en demeure au constructeur par acte d’huissier. Le délai d’épreuve est souvent déterminant : une infiltration laissée sans réaction entraîne des dommages collatéraux non couverts par la décennale.
- Vérifiez l’étendue de votre propre assurance. Une multirisque habitation classique ne remplace pas la garantie décennale. Demandez à votre assureur une simulation de ce qui serait pris en charge en cas de sinistre grave sur un immeuble rénové. Vous pourriez être surpris par les exclusions.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L’arrêt de 1989 s’inscrit dans une continuité jurisprudentielle protectrice. Dès les années 1980, la Cour de cassation a développé le principe selon lequel la garantie décennale est d’ordre public, et qu’elle doit recevoir une interprétation large. Un arrêt du 4 janvier 1985 (Cass. 3ᵉ civ., nᵒ 83-14.574) décidait déjà que la chute d’un fragment de façade, même sans origine identifiée, obligeait l’assureur à financer les échafaudages de sécurité. Plus récemment, un jugement du tribunal de grande instance de Paris en 2018 a appliqué ce raisonnement à des infiltrations dans un parking souterrain provenant de canalisations inaccessibles.
Cette tendance n’a jamais été démentie. Elle témoigne d’une philosophie constante : la garantie décennale n’est pas une simple indemnisation différée, c’est un mécanisme de prévention qui doit jouer immédiatement dès que l’immeuble est en péril. La loi elle-même encourage cette réactivité, en permettant au juge des référés d’ordonner des mesures conservatoires sous astreinte (articles 808 et 809 du Code de procédure civile).
Pour l’avenir, avec le changement climatique et la multiplication des épisodes pluvieux intenses en Île-de-France, le contentieux des infiltrations ne peut que croître. Les copropriétés, souvent peu réactives, devront se montrer plus procédurières. Les assureurs, eux, pourraient durcir leurs conditions de souscription. Dans ce contexte, connaître l’arrêt du 20 mars 1989, c’est disposer d’un argument imparable en cas de blocage.
Ce qu’il faut retenir
FAQ — Questions de propriétaires
Qu’est-ce que la garantie décennale ?
Instituée par la loi Spinetta du 4 janvier 1978, la garantie décennale est une assurance obligatoire pour tout professionnel de la construction. Elle couvre pendant dix ans, à compter de la réception des travaux, les dommages qui compromettent la solidité de l’ouvrage ou le rendent impropre à sa destination. Elle profite automatiquement au propriétaire successif sans qu’il ait à prouver une faute du constructeur.
Mon appartement rénové présente des infiltrations : suis-je couvert ?
Oui, si l’infiltration est telle qu’elle menace la structure du bâtiment ou rend le logement insalubre. Même si l’origine de la fuite est inconnue, l’assureur décennal doit financer les travaux urgents pour stopper l’eau et prévenir tout effondrement. C’est ce que rappelle l’arrêt du 20 mars 1989.
Puis-je agir seul en tant que copropriétaire ?
Non, l’action en garantie décennale relève du syndicat des copropriétaires pour les parties communes, et de chaque copropriétaire pour ses parties privatives. En pratique, c’est souvent le syndic qui agit au nom de tous. En cas d’inaction du syndic, un copropriétaire peut l’y contraindre judiciairement.
Quels délais dois-je respecter ?
La garantie décennale expire dix ans après la réception des travaux. Mais pour engager une action en justice, vous disposez de deux ans à compter de la découverte du dommage (article 2232 du Code civil). Passé ce délai, votre créance est prescrite. Il est donc essentiel de ne pas tarder.
L’assureur refuse de payer : que faire ?
Adressez-lui une mise en demeure par acte d’huissier, en visant l’article L. 242-1 du Code des assurances et l’arrêt du 20 mars 1989. Sans réponse sous quinzaine, saisissez le tribunal judiciaire en référé pour obtenir une provision. L’argument de l’urgence est déterminant. Prenez l’attache d’un avocat spécialisé pour sécuriser la procédure.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre RDV pour une consultation copropriété |
→ Tous nos articles juridiques
📌 Does this apply to your situation? Maître Cécile Zakine, French real estate lawyer, practises throughout France.
→ Prendre RDV pour une consultation copropriété |
→ Browse all our legal articles
📌 这与您的情况相关吗? 塞西尔·扎基内律师专注于法国房地产和土地法,在全法执业。
→ Prendre RDV pour une consultation copropriété |
→ 浏览所有法律文章

