Décision de référence : cc • N° 18-10.727 • 2019-02-07 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'un appartement à Collioure, face à la mer. Un après-midi d'été, un incendie se déclare dans la maison voisine, occupée par des locataires. Les flammes gagnent rapidement votre bien, détruisant une partie de la toiture et endommageant vos meubles. Vous vous tournez vers votre voisin pour obtenir réparation. Mais sur quel fondement juridique ? Peut-on invoquer le « trouble anormal de voisinage » – cette théorie bien connue qui oblige à indemniser les nuisances excessives – ou s'agit-il d'un cas particulier ? C'est la question que la Cour de cassation a tranchée le 7 février 2019, dans une décision qui intéresse directement tous les propriétaires et locataires du ressort de Perpignan.
Cette décision (n° 18-10.727) est passée relativement inaperçue, mais elle clarifie un point essentiel du droit de la responsabilité civile : en cas d'incendie qui se communique d'un immeuble à l'autre, on ne peut pas se fonder sur la notion de trouble anormal de voisinage. Seules les règles de la responsabilité du fait des choses (article 1242 du Code civil) s'appliquent. Ce qui change beaucoup de choses, notamment sur la preuve à rapporter et les personnes responsables.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous ? Comment réagir si vous êtes victime ou auteur d'un incendie ? Cet article décortique la décision, ses implications pratiques et vous donne des conseils pour éviter ou gérer ce type de litige, en prenant des exemples concrets à Perpignan et Collioure.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence par un incendie qui se déclare dans un immeuble, probablement d'origine accidentelle. Les flammes se propagent à l'immeuble voisin, causant des dégâts matériels importants. Les propriétaires et occupants de l'immeuble sinistré assignent en justice le propriétaire de l'immeuble d'où est parti le feu, ainsi que son locataire, sur le fondement du trouble anormal de voisinage. Ils réclament des dommages et intérêts pour les préjudices subis.
En première instance, le tribunal les déboute de toutes leurs demandes. Les juges estiment que la théorie du trouble anormal de voisinage ne peut pas être invoquée en cas d'incendie qui se propage d'un immeuble à l'autre. Les victimes font appel, mais la cour d'appel confirme le jugement. Elles se pourvoient alors en cassation.
Devant la Cour de cassation, les victimes soutiennent que le trouble anormal de voisinage devrait s'appliquer, car l'incendie constitue une nuisance excessive qui dépasse les inconvénients normaux du voisinage. Elles arguent que la responsabilité du fait des choses (article 1384, devenu 1242) ne serait pas le seul fondement possible. La Cour de cassation rejette leur pourvoi. Elle rappelle que « la responsabilité du fait des troubles excédant les inconvénients normaux de voisinage ne peut être étendue au cas de communication d'un incendie entre immeubles voisins, régi par les dispositions de l'article 1384 devenu 1242, alinéa 2, du code civil ».
undefined les juges du fond avaient raison : le régime spécial de l'incendie (article 1242) prime sur la théorie générale du trouble de voisinage. Les victimes ne peuvent donc pas choisir le fondement qui leur est le plus favorable.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut revenir aux textes. L'article 1242 du Code civil (ancien article 1384) prévoit que « on est responsable non seulement du dommage que l'on cause par son propre fait, mais encore de celui qui est causé par le fait des personnes dont on doit répondre, ou des choses que l'on a sous sa garde ». L'alinéa 2 précise que « celui qui détient, à un titre quelconque, tout ou partie de l'immeuble ou des biens mobiliers dans lesquels un incendie a pris naissance ne sera responsable vis-à-vis des tiers des dommages causés par cet incendie que s'il est prouvé qu'il doit être attribué à sa faute ou à la faute des personnes dont il est responsable ». Ce régime est spécifique : il renverse la charge de la preuve (c'est à la victime de prouver la faute), contrairement à la responsabilité générale du fait des choses qui présume la responsabilité du gardien.
De son côté, la théorie du trouble anormal de voisinage est une construction jurisprudentielle fondée sur l'article 544 du Code civil (droit de propriété) et le principe selon lequel nul ne doit causer à autrui un trouble excédant les inconvénients normaux de voisinage. Elle ne requiert pas de preuve de faute : il suffit de démontrer l'existence d'un trouble anormal. undefined, elle est plus favorable aux victimes, car elle engage la responsabilité du voisin même sans faute de sa part.
Dans cette affaire, les victimes voulaient appliquer cette théorie pour éviter d'avoir à prouver une faute du propriétaire ou du locataire de l'immeuble d'origine. La Cour de cassation leur oppose que l'incendie est un cas particulier, déjà régi par un texte spécial. Or, en droit, la règle spéciale déroge à la règle générale. Donc, on ne peut pas contourner l'article 1242 en invoquant le trouble de voisinage.
Attention toutefois : la Cour ne dit pas que le trouble de voisinage est totalement exclu dans toutes les situations. Par exemple, si les fumées ou les odeurs de l'incendie persistent après l'extinction et causent des nuisances, le trouble de voisinage pourrait être invoqué. Mais pour les dommages directs causés par la propagation des flammes, c'est l'article 1242 qui s'applique exclusivement.
undefined, c'est que cette solution est constante depuis un arrêt de la Chambre mixte du 9 novembre 2007. La décision de 2019 ne fait que confirmer cette jurisprudence. Elle rappelle également que le locataire peut être considéré comme le gardien de la chose (l'immeuble) et donc être responsable, s'il a la jouissance du logement. Une nuance importante pour les propriétaires bailleurs.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques très concrètes pour les propriétaires, locataires et professionnels de l'immobilier, notamment dans le ressort de Perpignan.
Pour un propriétaire bailleur : Si vous louez un appartement à Perpignan et qu'un incendie part de chez votre locataire et endommage l'immeuble voisin, vous ne serez pas automatiquement responsable. La victime devra prouver que l'incendie est dû à votre faute ou à celle de votre locataire. Si le locataire est le gardien (ce qui est généralement le cas), c'est lui qui devra répondre, sauf si vous avez commis une faute (ex : installation électrique défectueuse que vous deviez entretenir). Exemple chiffré : des dégâts de 50 000 € sur l'immeuble voisin. Sans cette décision, le propriétaire voisin aurait pu vous réclamer cette somme directement, sans avoir à prouver votre faute. Désormais, il doit démontrer que vous ou votre locataire avez été négligents.
Pour un locataire : Vous êtes responsable des incendies qui prennent naissance dans votre logement si vous êtes en faute (ex : cigarette mal éteinte, surcharge électrique). En l'absence de faute, vous n'êtes pas responsable. Toutefois, si le propriétaire est poursuivi, il pourrait se retourner contre vous si vous êtes en faute. Si vous êtes victime d'un incendie venant du voisin, vous devrez prouver la faute de ce voisin ou de son propriétaire pour obtenir réparation – vous ne pouvez pas invoquer le trouble de voisinage.
Pour un acquéreur : Avant d'acheter un bien, vérifiez l'historique des sinistres incendie. Un immeuble voisin ayant subi un incendie peut entraîner des vices cachés ou des risques de contentieux. Si vous achetez à Collioure, renseignez-vous sur les antécédents de l'immeuble et l'état des installations électriques.
Pour un copropriétaire : En copropriété, si un incendie part d'un lot privatif et endommage les parties communes, le syndic peut agir contre le copropriétaire concerné sur le fondement de l'article 1242. Mais il devra prouver la faute. Si le sinistre touche plusieurs lots, les assurances jouent un rôle clé. Vérifiez que votre contrat couvre bien les dommages causés aux tiers.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez :
- Déclarer le sinistre à votre assurance dans les 5 jours ouvrés (délai légal).
- Conserver toutes les preuves (photos, témoignages, rapports de pompiers).
- Ne pas reconnaître de responsabilité sans avis juridique.
Exemple à Perpignan : Un incendie part d'un garage situé dans une copropriété du centre-ville. Le garage est loué à un artisan qui y entrepose des produits inflammables. L'incendie se propage et endommage trois appartements. Les propriétaires des appartements assignent le propriétaire du garage et le locataire. Grâce à cette jurisprudence, ils ne peuvent pas invoquer le trouble de voisinage ; ils doivent prouver que le locataire a été négligent (ex : non-respect des normes de stockage). Si la preuve est difficile, ils pourraient être déboutés.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez vos installations électriques et de gaz : Faites réaliser un diagnostic électrique (loi Carrez) et un entretien annuel de votre chaudière. À Collioure, comme partout, une installation défectueuse est une source fréquente d'incendie. Un défaut d'entretien peut être considéré comme une faute.
- Souscrivez une assurance multirisque habitation adaptée : Vérifiez que votre contrat couvre les dommages causés aux tiers (responsabilité civile). En copropriété, l'assurance du syndic couvre les parties communes, mais pas les lots privatifs. Si vous êtes locataire, votre assurance doit inclure la garantie incendie.
- En cas de sinistre, ne négligez pas la déclaration à l'assurance : Les délais sont stricts (5 jours ouvrés en général). Une déclaration tardive peut entraîner une réduction d'indemnité. Prenez des photos et gardez des traces écrites.
- Consultez un avocat avant toute action en justice : Comme le montre cette décision, le choix du fondement juridique est crucial. Un avocat spécialisé en droit immobilier (comme Maître Zakine) pourra analyser votre situation et déterminer la meilleure stratégie. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des victimes ont perdu leur procès pour avoir invoqué le mauvais fondement.
- Anticipez les risques en copropriété : Si vous êtes syndic, faites réaliser un diagnostic des risques incendie (ERP, installations communes). Si vous êtes copropriétaire, participez aux assemblées et votez les travaux de mise aux normes.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt de la Chambre mixte du 9 novembre 2007, que les dommages causés par la propagation d'un incendie relèvent exclusivement de l'article 1384 (devenu 1242). Depuis, les juges du fond appliquent systématiquement cette règle. Quelques décisions plus récentes (Civ. 2e, 21 janvier 2016, n° 14-29.404) ont précisé que le gardien de la chose (immeuble) peut être le locataire, ce qui limite la responsabilité du propriétaire non occupant.
Toutefois, une évolution est en cours : la loi du 10 juillet 2020 (dite loi « incendie ») a modifié l'article 1242 pour les incendies de forêt, mais pas pour les immeubles. Pour les biens immobiliers, le régime reste inchangé. Il est donc probable que la jurisprudence reste stable.
Ce que cela signifie pour l'avenir : les victimes d'incendies entre voisins doivent impérativement prouver une faute. Cela rend les recours plus difficiles, mais cela protège aussi les propriétaires et locataires contre des actions abusives. À mon sens, cette solution est équilibrée : elle évite que la théorie du trouble de voisinage, conçue pour des nuisances continues (bruit, odeurs), soit détournée de son objet.
Questions fréquentes
Puis-je invoquer le trouble anormal de voisinage pour obtenir réparation après un incendie venu du voisin ?
Non, la Cour de cassation l'exclut formellement. Vous devez vous fonder sur l'article 1242 du Code civil et prouver la faute du voisin ou du gardien de l'immeuble d'origine.
Que faire si je suis locataire et qu'un incendie part de mon logement ?
Déclarez le sinistre à votre assurance et ne reconnaissez pas de responsabilité sans avis juridique. Si vous n'avez pas commis de faute, vous n'êtes pas responsable. Le propriétaire pourrait être mis en cause si l'installation est défectueuse.
Quels sont les délais pour agir en justice après un incendie ?
Le délai de prescription est de 5 ans à compter de la manifestation du dommage (article 2224 du Code civil). Mais il est conseillé d'agir rapidement pour préserver les preuves.
Mon assurance couvre-t-elle les dommages causés à mon voisin par un incendie ?
Oui, si vous avez souscrit une garantie responsabilité civile dans votre contrat multirisque habitation. Vérifiez les plafonds et les exclusions.
Le propriétaire peut-il être tenu responsable même s'il n'occupe pas le logement ?
Oui, s'il a commis une faute (ex : défaut d'entretien). Sinon, c'est le locataire, en tant que gardien, qui est responsable. Le propriétaire peut être poursuivi sur le fondement de l'article 1242 s'il est prouvé qu'il avait la garde de la chose (par exemple, parties communes).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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