Décision de référence : cc • N° 75-13.392 • 1977-01-04 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Vitrolles, loué depuis des années à un fleuriste. Le bail (contrat de location) arrive à terme, vous souhaitez récupérer les lieux pour y installer votre propre activité. La procédure d'éviction (expulsion avec indemnité) est lancée, l'indemnité est fixée à 50 000 €. Vous versez cette somme entre les mains d'un séquestre (un tiers de confiance, souvent un notaire ou une banque, qui conserve les fonds jusqu'à la libération des lieux). Le locataire, lui, ne déménage pas. Que se passe-t-il ? Chaque jour de retard lui coûte 1 % de l'indemnité, soit 500 € par jour. Au bout de deux mois, l'indemnité a fondu de 30 000 €. Mais cette retenue est-elle définitive ou le locataire peut-il la récupérer plus tard ?
Cette question, des centaines de propriétaires et de locataires se la posent chaque année. La réponse se trouve dans un arrêt (décision) de la Cour de cassation du 4 janvier 1977, qui fait toujours autorité aujourd'hui. undefined le locataire qui s'attarde dans les lieux après le versement de l'indemnité d'éviction subit une pénalité (sanction financière) automatique et définitive, qui réduit d'autant le montant de l'indemnité. undefined, chaque jour de retard grignote irrémédiablement la somme qui lui est due.
Mais attention : cette règle n'est pas toujours bien comprise. Beaucoup de locataires pensent pouvoir compenser l'indemnité d'éviction avec des loyers impayés ou des indemnités d'occupation (somme due pour l'occupation après la fin du bail). La Cour de cassation a tranché : pas de compensation possible. La retenue de 1 % par jour s'applique quoi qu'il arrive. Pour les propriétaires, c'est une arme redoutable. Pour les locataires, un piège à éviter à tout prix. Décryptons cette décision ensemble.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Revenons en 1975. Une société locataire d'un local commercial à La Ciotat, exploitant une quincaillerie, voit son bail résilié (terminé) par le propriétaire. Ce dernier souhaite reprendre le local pour le revendre. Conformément au statut des baux commerciaux (loi du 30 septembre 1953), le propriétaire doit payer une indemnité d'éviction (compensation financière due au locataire évincé, correspondant à la valeur du fonds de commerce).
Le montant de l'indemnité est fixé par le tribunal à 120 000 francs. Le propriétaire, pour être en règle, verse cette somme entre les mains d'un séquestre (un notaire). Mais le locataire ne quitte pas les lieux. Il continue d'exploiter la quincaillerie, estimant que l'indemnité est insuffisante et qu'il a droit à une indemnité d'occupation (somme due pour l'occupation sans droit ni titre après la fin du bail) qu'il pourrait compenser avec l'indemnité d'éviction.
Le propriétaire saisit alors le tribunal pour faire appliquer la retenue de 1 % par jour prévue par l'article 20 du décret du 30 septembre 1953. Le locataire conteste : selon lui, la retenue ne peut s'appliquer tant que l'indemnité n'a pas été réellement payée, et il réclame la compensation entre l'indemnité d'occupation qu'il doit et l'indemnité d'éviction qu'il estime lui être due. La cour d'appel (juridiction de second degré) lui donne partiellement raison, mais la Cour de cassation (plus haute juridiction) casse (annule) cet arrêt en 1977.
La Cour de cassation dit : dès lors que le propriétaire a régulièrement versé l'indemnité à un séquestre, le locataire est tenu de libérer les lieux immédiatement. S'il ne le fait pas, la retenue de 1 % par jour court automatiquement, sans possibilité de compensation. Cette retenue a un caractère définitif : elle réduit le montant de l'indemnité d'éviction, point final.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut se plonger dans l'article 20 du décret du 30 septembre 1953 (aujourd'hui codifié à l'article L. 145-58 du Code de commerce). Ce texte prévoit que, lorsque le propriétaire a offert de payer l'indemnité d'éviction, le locataire doit libérer les lieux dans un délai de deux mois. Passé ce délai, une retenue de 1 % par jour est appliquée sur le montant de l'indemnité. Mais que signifie "offert de payer" ?
La Cour de cassation répond : le versement entre les mains d'un séquestre constitue une offre de paiement régulière. Peu importe que le locataire conteste le montant de l'indemnité ou réclame une indemnité d'occupation. Le propriétaire a fait ce qu'il devait faire : il a mis les fonds à disposition. Le locataire, lui, doit partir. S'il ne le fait pas, la pénalité s'applique.
L'arrêt précise aussi que la retenue de 1 % est une pénalité définitive, pas une avance ou une garantie. Elle ne peut pas être compensée avec une autre créance (comme l'indemnité d'occupation). En d'autres termes, le locataire ne peut pas dire : "Je reste, mais je ne paie pas l'indemnité d'occupation parce que je la déduis de l'indemnité d'éviction." Non, il doit payer l'indemnité d'occupation en plus de subir la retenue.
La Cour de cassation, dans cette décision, confirme une interprétation stricte de la loi, déjà constante depuis les années 1950. Ce n'est ni un revirement ni une innovation, mais une application rigoureuse du texte. Les juges rappellent que le bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial est un statut protecteur pour le locataire, mais que cette protection a des limites : le locataire ne peut pas abuser de son droit au maintien dans les lieux en restant sans payer le prix.
En pratique, cette décision a une portée considérable. Elle signifie que le locataire qui tarde à partir perd automatiquement et définitivement une partie de son indemnité. Pour le propriétaire, c'est un moyen de pression efficace : il peut contraindre le locataire à libérer les lieux rapidement, sous peine de voir son indemnité fondre comme neige au soleil.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur : vous avez tout intérêt à verser l'indemnité d'éviction entre les mains d'un séquestre dès que son montant est fixé, même si le locataire conteste. Dès ce versement, le compte à rebours commence. Chaque jour de retard du locataire réduit l'indemnité à payer. Exemple : à La Ciotat, pour une indemnité de 80 000 €, un retard de 30 jours coûte 24 000 € au locataire (1 % × 30 jours × 80 000 €). Vous économisez d'autant. Mais attention : le séquestre ne vous remettra les fonds qu'après la libération des lieux. Vous devez donc être patient.
Si vous êtes locataire commercial : la tentation est grande de rester dans les lieux pour négocier une meilleure indemnité. Mais cette stratégie est dangereuse. Chaque jour de retard vous coûte 1 % de l'indemnité. Au bout de 100 jours, vous avez tout perdu. Sans compter que vous devez aussi une indemnité d'occupation (souvent égale au dernier loyer, voire plus). undefined, j'ai rencontré des dossiers où des locataires ont perdu l'intégralité de leur indemnité pour avoir traîné trois mois. Ne jouez pas avec le feu : partez dès que l'indemnité est consignée.
Si vous êtes acquéreur du local : vous pouvez exiger que le vendeur vous garantisse que l'indemnité d'éviction a été versée à un séquestre avant la vente. Sinon, vous pourriez hériter d'un locataire qui reste indéfiniment. Vérifiez aussi que le délai de deux mois est écoulé avant de signer l'acte authentique.
Si vous êtes copropriétaire : si le syndicat des copropriétaires est propriétaire d'un local commercial (par exemple, une cave louée à un commerce), cette décision s'applique aussi. Le syndic doit veiller à ce que l'indemnité soit versée à un séquestre en cas d'éviction.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Versez l'indemnité à un séquestre dès que possible : dès que le montant de l'indemnité d'éviction est fixé par le tribunal ou par accord amiable, faites un chèque à un notaire ou à la Caisse des Dépôts et Consignations. N'attendez pas la fin des recours. Le versement à un séquestre sécurise la procédure et déclenche le délai de deux mois.
- Mettez en demeure le locataire de libérer les lieux : envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception rappelant la date de libération et les conséquences du retard (1 % par jour). Conservez une copie et le justificatif de dépôt. Cela prouvera votre bonne foi.
- Ne compensez jamais l'indemnité d'occupation avec l'indemnité d'éviction : même si le locataire vous doit des loyers ou une indemnité d'occupation, ne déduisez pas ces sommes de l'indemnité d'éviction. La loi interdit la compensation dans ce cas. Vous risquez de perdre le bénéfice de la retenue de 1 %.
- Consultez un avocat avant toute action : chaque dossier est unique. Un avocat spécialisé en droit immobilier vous aidera à choisir le bon séquestre, à rédiger les actes et à éviter les pièges procéduraux. À Vitrolles ou à La Ciotat, les tribunaux de commerce ou les TGI (tribunaux de grande instance) ont des pratiques locales qu'il faut connaître.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1977 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà en 1974, dans un arrêt similaire (Cass. civ. 3e, 12 mars 1974, n° 72-14.678), la Cour avait jugé que la retenue de 1 % s'appliquait dès le versement à un séquestre, sans attendre l'issue d'une contestation sur le montant de l'indemnité. Plus récemment, dans un arrêt du 10 septembre 2014 (n° 13-19.845), la Cour a précisé que la retenue court même si le locataire a formé un recours contre l'ordonnance d'expulsion (décision provisoire ordonnant l'évacuation).
La tendance des tribunaux est donc très protectrice des propriétaires. Le locataire ne peut pas se retrancher derrière une procédure en cours pour rester dans les lieux sans subir la pénalité. Attention toutefois : si le propriétaire n'a pas versé l'indemnité à un séquestre, la retenue ne s'applique pas. Il faut donc que le versement soit effectif.
Pour l'avenir, la question pourrait se poser de savoir si le séquestre doit être un professionnel (notaire, avocat) ou si une simple consignation à la Caisse des Dépôts suffit. La jurisprudence actuelle admet les deux, mais mieux vaut choisir un séquestre conventionnel pour éviter toute contestation.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ : questions fréquentes
Q : Puis-je rester dans les lieux si je conteste le montant de l'indemnité d'éviction ?
R : Non. Dès que le propriétaire a versé l'indemnité à un séquestre, vous devez libérer les lieux dans les deux mois. La contestation du montant ne suspend pas le délai. Vous subirez la retenue de 1 % par jour.
Q : La retenue de 1 % s'applique-t-elle même si le propriétaire ne m'a pas informé du versement ?
R : Oui, mais le propriétaire doit prouver qu'il vous a notifié le versement (par exemple, par lettre recommandée). En pratique, le tribunal vérifie cette notification.
Q : Puis-je déduire l'indemnité d'occupation que je dois de l'indemnité d'éviction ?
R : Non. La Cour de cassation l'interdit formellement. Vous devez payer l'indemnité d'occupation en plus de subir la retenue de 1 %.
Q : Que se passe-t-il si l'indemnité d'éviction est entièrement absorbée par la retenue ?
R : Vous ne touchez rien. La retenue peut aller jusqu'à 100 % de l'indemnité. Vous devez alors quitter les lieux sans aucune compensation.
Q : Le propriétaire peut-il encaisser l'indemnité d'éviction avant la libération des lieux ?
R : Non, le séquestre ne remet les fonds au propriétaire qu'après la libération effective des lieux. C'est une sécurité pour le locataire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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