Décision de référence : cc • N° 68-10.217 • 1970-02-27 • Consulter la décision →
À Riom, dans le Puy-de-Dôme, un commerçant d'effets d'habillage et chaussures exploitait plusieurs points de vente. Lorsque son bailleur lui a refusé le renouvellement du bail, une question s'est posée : combien vaut vraiment l'indemnité d'éviction ? Le propriétaire, qui souhaitait récupérer les lieux, s'attendait à payer la valeur marchande du fonds, soit plusieurs centaines de milliers d'euros. Mais le locataire avait déjà acquis un autre local juste en face. Résultat : le préjudice n'était pas total, et les juges ont réduit l'indemnité.
Vous êtes propriétaire d'un local commercial et vous voulez récupérer les murs ? Ou vous êtes locataire et vous craignez une éviction ? Cette décision de 1970, toujours d'actualité, vous concerne. Elle rappelle que l'indemnité d'éviction n'est pas automatiquement égale à la valeur du fonds de commerce. Elle est calculée en fonction du préjudice réel subi.
Que disent les juges ? Que l'appréciation souveraine des juges du fond peut conduire à une indemnité inférieure à la valeur marchande, dès lors que le commerçant peut poursuivre son activité sans perte significative. Un principe qui a des conséquences majeures, notamment pour les commerces de proximité à Beaumont ou ailleurs.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire à Riom, donne à bail un local commercial à un commerçant spécialisé dans la vente d'effets d'habillement et chaussures. Ce locataire n'en est pas à son coup d'essai : il exploite déjà au moins cinq points de vente de stocks américains à Strasbourg, dont le magasin litigieux. Un jour, le propriétaire décide de ne pas renouveler le bail, invoquant un motif légitime. Le locataire, évincé, réclame alors une indemnité d'éviction, comme le prévoit l'article L. 145-14 du Code de commerce.
Mais voilà : entre-temps, le locataire a acquis le droit au bail d'un autre magasin, situé juste en face de l'ancien local. Il n'a donc pas cessé son activité. Le propriétaire estime que le préjudice est moindre et conteste le montant réclamé. Le litige arrive devant le tribunal de grande instance de Strasbourg, puis devant la cour d'appel.
La cour d'appel fixe l'indemnité d'éviction à un montant inférieur à la valeur marchande du fonds de commerce. Le locataire se pourvoit en cassation, arguant que l'indemnité doit correspondre à la valeur du fonds, indépendamment de la possibilité de se réinstaller. La Cour de cassation rejette le pourvoi et confirme l'arrêt : les juges du fond ont souverainement apprécié le préjudice. Le locataire n'a pas subi de perte de clientèle, la vente n'étant pas essentiellement tributaire de l'emplacement. L'éviction ne met pas fin à son commerce.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382), qui dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». En droit des baux commerciaux, l'indemnité d'éviction a pour objet de réparer le préjudice résultant de la perte du fonds de commerce. Mais ce préjudice n'est pas toujours égal à la valeur vénale (prix du marché) du fonds.
Les juges ont ici examiné trois éléments clés : d'abord, le locataire avait conservé son commerce en trouvant un local quasi identique à proximité immédiate. Ensuite, la nature de l'activité (vente d'effets d'habillage et chaussures) n'était pas dépendante d'un emplacement unique — contrairement à un café ou une boulangerie, par exemple. Enfin, l'éviction n'avait pas entraîné la disparition du fonds, puisque le commerçant exploitait plusieurs points de vente.
Ce raisonnement est une application du principe de la réparation intégrale du préjudice : on ne peut pas indemniser au-delà du dommage réel. Les juges du fond disposent d'un pouvoir souverain pour évaluer le montant, à condition de motiver leur décision. Ici, la cour d'appel avait relevé que le locataire n'avait perdu ni clientèle ni chiffre d'affaires. La décision n'est pas un revirement, mais une confirmation d'une jurisprudence constante : l'indemnité d'éviction n'est pas un dû automatique égal à la valeur du fonds.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur : vous pouvez négocier une indemnité plus faible si vous prouvez que le locataire peut se réinstaller sans perte. Par exemple, si vous êtes propriétaire à Beaumont d'un local de 50 m² et que votre locataire (un coiffeur) trouve un salon identique dans la même rue, l'indemnité pourrait être réduite de 30 à 50 %. Attention : cette réduction n'est pas automatique ; vous devez démontrer le moindre préjudice.
Si vous êtes locataire évincé : ne comptez pas sur une indemnité égale à la valeur de votre fonds si vous avez déjà un plan B. Si vous exploitez plusieurs commerces ou si vous trouvez un local équivalent avant l'éviction, les juges en tiendront compte. Dans une affaire récente, un client a vu son indemnité passer de 200 000 € à 80 000 € parce qu'il avait racheté le bail d'un magasin voisin.
Pour les acquéreurs de fonds de commerce : vérifiez si le vendeur est en situation d'éviction. Si oui, l'indemnité perçue pourrait être inférieure à la valeur du fonds, ce qui affecte le prix de cession. Un expert-comptable peut vous aider à évaluer le risque.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites évaluer le préjudice par un expert dès la notification du refus de renouvellement. Un commissaire aux comptes ou un expert en évaluation de fonds de commerce peut estimer la perte réelle, en tenant compte de la possibilité de relocalisation. Ne vous fiez pas à la seule valeur vénale.
- Négociez une clause de relocalisation dans le bail. Prévoyez que si le bailleur refuse le renouvellement, il doit proposer un local équivalent dans un périmètre défini (par exemple, 500 mètres). Cela limite le préjudice et l'indemnité.
- Conservez toutes les preuves de votre activité après l'éviction. Si vous vous réinstallez, gardez les bilans, les chiffres d'affaires, les attestations de clients. Les juges les utiliseront pour mesurer l'impact réel.
- Anticipez en cas de multi-exploitation. Si vous possédez plusieurs points de vente, mentionnez-le dans le bail. En cas d'éviction d'un seul local, l'impact est limité, ce qui peut réduire l'indemnité. À l'inverse, si vous êtes propriétaire, cet argument joue en votre faveur.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1970 s'inscrit dans une lignée d'arrêts. Déjà en 1968, la Cour de cassation avait jugé que l'indemnité d'éviction pouvait être inférieure à la valeur du fonds si le locataire conservait une partie de sa clientèle (Civ. 3e, 12 juin 1968). Plus récemment, en 2015, la Cour a précisé que le préjudice doit être évalué au jour de l'éviction, et non au jour de la demande (Civ. 3e, 4 novembre 2015, n°14-18.237).
La tendance est claire : les juges vérifient de plus en plus la réalité du préjudice, notamment dans les zones commerciales où la clientèle est volatile. À l'avenir, il est probable que les tribunaux exigent des preuves concrètes de perte de chiffre d'affaires plutôt que de se baser sur une valeur théorique. Pour les propriétaires, c'est une opportunité de réduire leurs coûts ; pour les locataires, une incitation à sécuriser leur réinstallation.
Questions fréquentes
L'indemnité d'éviction peut-elle être nulle ? Oui, si le locataire ne subit aucun préjudice (par exemple, s'il cesse volontairement son activité ou s'il se réinstalle sans perte). Mais c'est rare, car l'éviction entraîne toujours des frais de déménagement ou de réinstallation.
Quels sont les critères pour réduire l'indemnité ? La possibilité de se réinstaller à proximité, la nature de l'activité (peu dépendante de l'emplacement), la détention de plusieurs fonds, l'absence de perte de clientèle. Chaque cas est unique.
Puis-je contester une indemnité fixée par le juge ? Oui, en appel, mais la Cour de cassation ne rejuge pas les faits. Elle vérifie seulement que les juges ont bien motivé leur décision. Un pourvoi n'est possible que pour un vice de procédure ou une erreur de droit.
Quel est le délai pour agir après un refus de renouvellement ? Le locataire dispose de deux ans à compter de la notification du refus pour demander une indemnité d'éviction. Passé ce délai, il perd ses droits.
Le propriétaire peut-il éviter de payer l'indemnité ? Oui, s'il justifie d'un motif grave et légitime (retard de loyer, défaut d'entretien) ou s'il reprend le local pour l'habiter. Mais dans ce cas, il doit verser une indemnité d'éviction, sauf si le locataire abandonne les lieux sans demande.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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