Décision de référence : cc • N° 19-20.616 • 2021-02-03 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un petit immeuble de rapport à Saint-Jean-de-Luz, mis en vente aux enchères dans le cadre d'une liquidation judiciaire. Vous remportez les enchères, payez le prix, signez l'acte. Quelques mois plus tard, un créancier conteste la vente, arguant que vous êtes le cousin du dirigeant de la société liquidée. La vente est annulée, vous perdez votre bien et votre argent. C'est exactement ce que la Cour de cassation a tranché le 3 février 2021 (pourvoi n° 19-20.616).
Cette décision répond à une question que se posent bien des acquéreurs et des professionnels de l'immobilier : un proche d'un dirigeant peut-il acheter les biens de la société en faillite lors d'une vente aux enchères ? La réponse est non, et ce, même si l'enchère est publique et ouverte à tous.
Alors, simple formalité ou piège pour les acheteurs ? Et surtout, comment éviter de se retrouver dans cette situation ? Décryptage d'un arrêt qui fait jurisprudence.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Une société commerciale est placée en liquidation judiciaire (procédure collective qui vise à vendre tous les actifs pour payer les créanciers). Le liquidateur (mandataire chargé de réaliser les actifs) décide de vendre aux enchères publiques un immeuble appartenant à la société. Le jour de la vente, un acheteur se présente et remporte les enchères. Le problème ? Cet acheteur est le père du dirigeant de la société liquidée.
Un créancier (une personne à qui la société devait de l'argent) conteste la vente. Il invoque l'article L. 642-3 du code de commerce, qui interdit de céder les actifs de la société aux parents des dirigeants jusqu'au deuxième degré (parents, enfants, frères et sœurs, grands-parents, petits-enfants). L'acheteur rétorque que cette interdiction ne vise que les cessions amiables (ventes de gré à gré) et non les ventes aux enchères publiques, qui sont ouvertes à tous et garantissent la transparence.
Le tribunal de commerce de Tarbes donne raison au créancier et annule la vente. L'acheteur fait appel, mais la cour d'appel de Pau confirme l'annulation. L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, qui doit trancher une question de droit délicate : l'interdiction de l'article L. 642-3 s'applique-t-elle aux ventes aux enchères ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 3 février 2021, répond par l'affirmative. Elle s'appuie sur une combinaison d'articles du code de commerce. L'article L. 642-3 pose le principe : « Il est interdit de céder, par quelque voie que ce soit, les actifs du débiteur aux parents, jusqu'au deuxième degré, des dirigeants de la personne morale débitrice. » La Cour précise que l'expression « par quelque voie que ce soit » inclut les ventes aux enchères publiques. En effet, la vente aux enchères est une modalité de cession, au même titre qu'une vente amiable.
Mais alors, pourquoi avoir renvoyé à l'article L. 642-20 ? Parce que cet article régit spécifiquement les ventes aux enchères dans le cadre des liquidations judiciaires. Il prévoit que les enchères sont ouvertes à tous, mais sous réserve des interdictions légales. La Cour de cassation en déduit que l'interdiction de l'article L. 642-3 s'applique donc aussi aux enchères.
Les juges estiment que l'objectif de la loi est d'éviter les collusions (ententes frauduleuses) entre dirigeants et proches, qui pourraient permettre de soustraire des actifs aux créanciers. Une vente aux enchères, même publique, n'est pas à l'abri de manœuvres : un parent pourrait surenchérir pour faire monter les prix, ou au contraire se faire passer pour un acheteur indépendant alors qu'il agit de concert avec le dirigeant.
Cette décision confirme une jurisprudence antérieure (Cass. com., 10 février 2015, n° 13-27.890) qui avait déjà appliqué l'interdiction aux ventes de gré à gré. Elle l'étend désormais aux enchères, marquant une évolution sévère pour les acheteurs.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs et les acquéreurs, cette décision signifie que si vous êtes parent (jusqu'au deuxième degré) d'un dirigeant d'une société en liquidation, vous ne pouvez pas acheter ses biens, même aux enchères. Si vous le faites, la vente peut être annulée, et vous perdrez le bien et le prix payé. Exemple : à Tarbes, un acquéreur a acheté un local commercial aux enchères pour 80 000 €. Il était le frère du gérant. La vente a été annulée, et il a dû restituer le local, sans garantie de récupérer son argent si le liquidateur l'a déjà distribué aux créanciers.
Pour les locataires de biens appartenant à une société en liquidation, soyez vigilants : si le bien est vendu à un proche du dirigeant, la vente pourrait être annulée et vous pourriez devoir quitter les lieux. Mieux vaut vérifier l'identité de l'acheteur avant de signer un nouveau bail.
Pour les professionnels de l'immobilier (agents, notaires, avocats), vous devez informer vos clients de cette interdiction. Un notaire qui instrumenterait une vente aux enchères en présence d'un proche du dirigeant pourrait engager sa responsabilité professionnelle. En cas de doute, exigez une déclaration sur l'honneur du dirigeant et de l'acheteur.
Délais : l'action en nullité (annulation de la vente) peut être intentée dans les trois ans à compter de la vente (article L. 642-20 du code de commerce). Passé ce délai, la vente est définitive.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le lien de parenté avant d'enchérir. Si vous êtes parent d'un dirigeant de la soci

