Décision de référence : cc • N° 71-10.286 • 1972-02-29 • Consulter la décision →
Vous venez de signer un devis pour la rénovation de votre appartement à La Ciotat. Le montant est de 45 000 €. Mais les travaux commencent et, très vite, l'entrepreneur vous annonce : « Il y a eu des imprévus, il faudra ajouter 8 000 €. » Vous vous demandez : peut-il le faire ? La réponse dépend d'une question cruciale : avez-vous conclu un marché à forfait ou non ?
Cette décision de la Cour de cassation de 1972 – certes ancienne mais toujours d'actualité – pose un principe simple : si les parties ne se sont pas mises d'accord sur un prix global définitif, le contrat n'est pas un marché à forfait. Et sans forfait, l'entrepreneur peut vous facturer des suppléments, mais vous pouvez aussi discuter chaque poste.
En pratique, des milliers de litiges naissent chaque année de cette ambiguïté : devis estimatif, devis descriptif, contrat sans prix ferme… Que dit exactement la Cour ? Et surtout, comment vous protéger ?
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, un propriétaire à La Ciotat confie à un entrepreneur la construction d'un immeuble. Un document intitulé « devis » est signé, détaillant les travaux à réaliser. Mais le prix total n'est pas indiqué comme un montant définitif et forfaitaire. Les travaux avancent, des dépassements surviennent, et l'entrepreneur réclame un supplément. Le propriétaire refuse, estimant que le devis était un forfait.
Le conflit monte : l'entrepreneur assigne le propriétaire en paiement. Le tribunal de grande instance de Marseille donne raison à l'entrepreneur, considérant que le devis valait forfait. Le propriétaire fait appel. La cour d'appel d'Aix-en-Provence infirme le jugement : pour elle, il n'y a pas eu d'accord sur un prix global définitif, donc pas de forfait. L'entrepreneur se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation rejette le pourvoi. Elle confirme que, faute d'accord des parties sur un prix global définitif, le marché de travaux ne présente pas les caractères d'un marché à forfait. Le propriétaire n'a donc pas à payer le supplément.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1134 du Code civil (devenu 1103 depuis 2016) qui dispose que « les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites ». Elle précise que pour qu'un marché soit à forfait, il faut que les parties aient arrêté un prix global et définitif. Ici, le seul document contractuel est un devis qui n'indique pas un prix ferme pour l'ensemble des travaux. Il n'y a donc pas de forfait.
Ce raisonnement est une application classique du droit des contrats : le forfait est une convention spéciale qui déroge au droit commun. En l'absence de volonté claire des parties, on reste dans le régime de droit commun : l'entrepreneur a droit au paiement des travaux réellement effectués, mais il ne peut pas réclamer un supplément forfaitaire.
Les juges rejettent l'argument de l'entrepreneur selon lequel le devis détaillé suffirait à caractériser un forfait. Non, répond la Cour : encore faut-il que ce devis mentionne un prix global définitif accepté par les deux parties. Le seul fait d'énumérer des prestations avec des prix unitaires ne suffit pas.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire et que vous signez un devis sans prix global définitif, l'entrepreneur peut vous réclamer des suppléments. Mais vous pouvez aussi contester des factures abusives. À Vitrolles, un client a dû payer 12 000 € de plus parce que le devis mentionnait « estimation » et non « forfait ». Depuis cette décision, les tribunaux sont stricts : si le mot « forfait » n'est pas écrit noir sur blanc, c'est un devis estimatif.
Pour un locataire qui fait réaliser des travaux avec l'accord du bailleur, attention : si le contrat n'est pas un forfait, le bailleur peut refuser de rembourser les suppléments. Un exemple : à Marseille, un locataire a commandé une rénovation de salle de bains pour 5 000 €, mais le carreleur a facturé 7 500 €. Le bailleur a refusé de payer le surplus, et le tribunal lui a donné raison, faute de forfait.
Pour un acquéreur d'un bien immobilier, vérifiez que les devis de travaux annexés au compromis de vente sont bien des forfaits. Sinon, vous risquez de découvrir après la vente que les travaux coûtent 20 % de plus.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Exigez un prix global et définitif : Sur le devis ou le contrat, faites inscrire « marché à forfait » ou « prix forfaitaire et définitif » avec le montant total en toutes lettres.
- Méfiez-vous des mentions « estimation », « approximatif » ou « sous réserve » : Ces termes indiquent que le prix n'est pas ferme. Le contrat ne sera pas un forfait.
- Faites un avenant pour tout imprévu : Si des travaux supplémentaires sont nécessaires, signez un avenant avant qu'ils ne commencent, avec un prix convenu.
- Conservez tous les écrits : Courriels, SMS, courriers… Tout ce qui montre l'accord des parties sur le prix global est essentiel.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1972 a été confirmée par plusieurs arrêts ultérieurs. Par exemple, la Cour de cassation a jugé en 1994 (Civ. 3e, 16 février 1994) que le seul fait de remettre un devis détaillé ne vaut pas forfait si le prix global n'est pas accepté. En 2005, elle a précisé que le forfait peut être verbal, mais qu'il doit être prouvé (Civ. 3e, 12 octobre 2005).
La tendance est constante : les tribunaux protègent le maître d'ouvrage (celui qui fait construire) en exigeant une volonté claire de forfait. À l'inverse, les entrepreneurs qui veulent sécuriser leur paiement ont intérêt à rédiger des contrats de forfait précis.
Pour l'avenir, la jurisprudence reste stable. La réforme du droit des contrats de 2016 n'a pas changé la donne : l'article 1103 reprend l'ancien 1134. Le principe demeure.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Q : Un devis signé est-il toujours un forfait ?
R : Non, seulement s'il mentionne un prix global définitif. Sinon, c'est un devis estimatif. - Q : Que faire si l'entrepreneur réclame un supplément sans forfait ?
R : Vous pouvez contester, mais s'il prouve que les travaux étaient nécessaires, vous devrez payer. Mieux vaut négocier un avenant. - Q : Puis-je résilier le contrat si le prix n'est pas forfaitaire ?
R : Oui, mais vous devrez indemniser l'entrepreneur pour les travaux déjà faits. - Q : Les délais de paiement sont-ils différents ?
R : Sans forfait, l'entrepreneur peut facturer au fur et à mesure. Avec un forfait, le paiement est échelonné selon un planning. - Q : Cette jurisprudence s'applique-t-elle aux artisans ?
R : Oui, à tous les marchés de travaux, quel que soit le professionnel.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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