Décision de référence : cc • N° 16-21.693 • 2017-10-04 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un immeuble à Draguignan, et votre voisin, la commune, décide de faire construire une salle polyvalente. Elle confie les travaux à une entreprise privée, mais le contrat prévoit des clauses que l'on ne trouve jamais dans un contrat entre particuliers — par exemple, la possibilité pour la commune de modifier unilatéralement le planning ou de résilier sans indemnité. Vous vous demandez : ce contrat est-il un marché public ? Et surtout, s'agit-il d'un contrat administratif, avec des règles spéciales ? Cette question, qui semble technique, a des conséquences concrètes : si le contrat est administratif, les litiges relèvent du tribunal administratif, et les règles de passation sont beaucoup plus strictes. La décision de la Cour de cassation du 4 octobre 2017 (n° 16-21.693) vient apporter une réponse nuancée, qui impacte directement les propriétaires, les locataires et les professionnels de l'immobilier.
En l'espèce, une commune avait signé un contrat avec un opérateur économique pour la réalisation de travaux immobiliers, mais sans assurer elle-même la maîtrise d'ouvrage (c'est-à-dire sans diriger les travaux). La question était double : ce contrat pouvait-il être qualifié de marché public de travaux ? Et, dans l'affirmative, était-il pour autant un contrat administratif ? La Cour de cassation répond oui à la première question, mais non à la seconde : un marché public de travaux n'est pas nécessairement un contrat administratif. Pour qu'il le soit, il faut que les travaux soient exécutés pour le compte de la personne publique dans un but d'intérêt général, ou qu'ils aient pour objet l'exécution même d'un service public. undefined, la nature administrative du contrat ne découle pas automatiquement de sa qualification de marché public ; elle dépend de l'objet et de la finalité des travaux.
Cette décision est une piqûre de rappel pour tous les acteurs de l'immobilier. Que vous soyez un promoteur à Sanary-sur-Mer, un bailleur social à Toulon, ou un simple propriétaire, comprendre la distinction entre marché public et contrat administratif peut vous éviter bien des déconvenues. Dans cet article, nous décortiquons le raisonnement de la Cour, ses implications pratiques, et vous donnons des conseils concrets pour ne pas tomber dans les pièges juridiques.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence à Draguignan, où la commune souhaite réaliser un ensemble immobilier comprenant des logements et des commerces. Plutôt que de maîtriser elle-même les travaux, elle confie l'opération à un opérateur privé via un contrat qui prévoit que l'opérateur construira les bâtiments, les gérera pendant une certaine durée, puis les remettra à la commune en fin de contrat. Ce type de montage, appelé « contrat de partenariat » ou « concession de travaux », est fréquent dans les projets d'aménagement urbain.
Le contrat contient une clause exorbitante du droit commun (une clause que l'on ne trouve pas dans les contrats de droit privé, car elle serait illégale entre particuliers) : la commune peut, en fin de bail, devenir propriétaire des constructions sans indemnité. Cette clause est typique des contrats administratifs, mais ici, la commune n'a pas la maîtrise d'ouvrage (elle ne dirige pas les travaux). Un entrepreneur concurrent conteste la passation du contrat devant le juge judiciaire, arguant que le contrat est un marché public de travaux soumis aux règles de publicité et de mise en concurrence, et qu'il aurait dû être notifié. La commune rétorque que le contrat n'est pas un marché public, car elle n'assure pas la maîtrise d'ouvrage.
Le tribunal judiciaire de Draguignan, puis la cour d'appel d'Aix-en-Provence, se penchent sur la question. Finalement, la Cour de cassation est saisie. Elle doit trancher : un contrat peut-il être un marché public de travaux même si la personne publique ne maîtrise pas les travaux ? Et si oui, ce contrat est-il pour autant administratif ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1er de la directive 2004/18/CE (aujourd'hui remplacée par la directive 2014/24/UE), qui définit le marché public de travaux comme un contrat à titre onéreux conclu entre un pouvoir adjudicateur (ici, la commune) et un opérateur économique, ayant pour objet la réalisation de travaux immobiliers. La Cour précise que la notion de maîtrise d'ouvrage (le fait de diriger les travaux) n'est pas un élément nécessaire à la qualification de marché public. undefined, même si la commune ne gère pas le chantier, le contrat peut être un marché public si les travaux sont réalisés pour son compte et répondent à ses besoins.
Mais la Cour ajoute une distinction cruciale : la qualification de marché public ne suffit pas à faire du contrat un contrat administratif. Pour qu'un contrat soit administratif, il faut soit qu'il porte sur l'exécution de travaux immobiliers réalisés pour le compte de la personne publique dans un but d'intérêt général (par exemple, construire une école), soit qu'il ait pour objet l'exécution même d'un service public (par exemple, la gestion des déchets). En l'espèce, le contrat prévoyait la construction de logements et commerces, mais il n'était pas démontré que ces travaux étaient réalisés dans un but d'intérêt général (comme le logement social) ou qu'ils constituaient l'exécution d'un service public. Dès lors, le contrat, bien que marché public, restait un contrat de droit privé, relevant du juge judiciaire.
undefined, c'est que cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure, notamment de l'arrêt « Commune de La Garde » (CE, 2014), qui avait déjà posé le principe que la maîtrise d'ouvrage n'est pas un critère déterminant. La Cour de cassation aligne ainsi sa position sur celle du Conseil d'État, créant une certaine harmonie entre les deux ordres de juridiction. Attention toutefois : cette décision ne concerne que les contrats conclus avant 2014. Depuis, les directives européennes ont été transposées, et la notion de « marché public de travaux » a été élargie.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Sanary-sur-Mer, cette décision signifie que si vous louez un bien à une commune pour y réaliser des travaux, le contrat peut être un marché public (et donc soumis à publicité et mise en concurrence), mais cela ne le rend pas pour autant administratif. En pratique, si vous êtes l'opérateur privé qui construit pour le compte de la commune, vous serez soumis aux règles des marchés publics (publicité, délais de recours, etc.), mais le contrat restera de droit privé, ce qui peut influencer la compétence du juge en cas de litige.
Pour un acquéreur d'un bien construit dans le cadre d'un tel montage, soyez vigilant : si le contrat est administratif, les règles de passation sont plus strictes, mais cela peut aussi offrir des garanties supplémentaires (par exemple, la commune ne peut pas résilier sans motif). Si le contrat est privé, les relations sont plus flexibles, mais aussi plus risquées.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des promoteurs immobiliers à Toulon ont signé des contrats avec des communes sans se rendre compte qu'ils s'engageaient dans un marché public, avec des obligations de publicité qu'ils avaient ignorées. Résultat : des recours en nullité, des retards de chantier, et des frais supplémentaires. Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier si votre contrat contient une clause exorbitante ou s'il a pour objet l'intérêt général. Si c'est le cas, il pourrait être requalifié en contrat administratif, avec toutes les conséquences que cela implique.
En chiffres : un marché public de travaux doit être notifié au BOAMP (Bulletin officiel des annonces des marchés publics) et respecter des délais de publicité d'au moins 15 jours pour les petits marchés, jusqu'à 52 jours pour les plus gros. Le non-respect de ces règles expose à des amendes et à l'annulation du contrat.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la présence de clauses exorbitantes : relisez votre contrat avec un avocat. Si vous trouvez des clauses que l'on ne trouve jamais dans un contrat de droit privé (résiliation unilatérale, modification unilatérale, propriété des constructions sans indemnité), le contrat est probablement administratif, même s'il n'est pas qualifié comme tel.
- Respectez les règles de publicité : si vous êtes une personne publique, publiez votre appel d'offres au BOAMP ou au JOUE (Journal officiel de l'Union européenne) selon le montant. Pour les opérateurs privés, exigez que la preuve de publicité vous soit fournie avant de signer.
- Déterminez la compétence du juge en amont : en cas de litige, sachez que si le contrat est administratif, c'est le tribunal administratif qui est compétent ; s'il est privé, c'est le tribunal judiciaire. Une erreur de compétence peut faire perdre des mois.
- Anticipez la fin du contrat : dans les contrats de longue durée (concession, bail emphytéotique), prévoyez clairement le sort des constructions en fin de contrat. Si la commune devient propriétaire sans indemnité, cela peut représenter une perte énorme pour l'opérateur privé.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée jurisprudentielle constante. Le Conseil d'État, dans l'arrêt « Commune de La Garde » (2014), avait déjà jugé que la maîtrise d'ouvrage n'était pas un critère de qualification du marché public. Plus récemment, la CJUE (Cour de justice de l'Union européenne) a précisé dans l'arrêt « Helmut Müller » (2010) que le « bénéfice économique direct » de la personne publique est un critère important. La tendance actuelle est à l'assouplissement : la notion de marché public s'élargit, tandis que la qualification de contrat administratif reste plus restrictive, exigeant un lien fort avec l'intérêt général ou le service public.
Pour l'avenir, attendez-vous à ce que les juges regardent davantage le contenu du contrat que son étiquette. Si le contrat prévoit des clauses exorbitantes ou si les travaux répondent à un besoin d'intérêt général, il sera probablement requalifié en contrat administratif, quel que soit son intitulé.
Checklist avant d'agir
- Avant de signer un contrat avec une personne publique : demandez une analyse juridique pour déterminer s'il s'agit d'un marché public et s'il est administratif. Vérifiez la présence de clauses exorbitantes.
- En cours d'exécution : conservez tous les échanges écrits. Si la commune modifie unilatéralement le contrat, notez-le et contestez si nécessaire.
- En cas de litige : identifiez immédiatement le juge compétent. Si vous pensez que le contrat est administratif, saisissez le tribunal administratif dans les deux mois suivant la décision contestée.
- Si vous êtes un concurrent évincé : vous pouvez contester la passation du marché devant le juge du contrat (référé précontractuel) dans un délai très court (11 jours après la publication de l'avis d'attribution).
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre rendez-vous pour une consultation |
→ Tous nos articles juridiques

