Décision de référence : cc • N° 07-12.017 • 2008-06-03 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un immeuble à Onet-le-Château, mis en location via une SCI. Pour obtenir un prêt, vous avez nanti (donné en gage) vos parts sociales à la banque. Mais quelques années plus tard, sans vous en informer, vous vendez ces parts à un tiers. La banque découvre la vente et veut récupérer les parts. Le nouvel acquéreur, de bonne foi, affirme qu'il ignorait tout du nantissement. Qui l'emporte ?
C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée le 3 juin 2008 (pourvoi n° 07-12.017). Et sa réponse est claire : le nantissement des parts d'une société civile non immatriculée est opposable aux tiers, même de bonne foi, dès lors qu'il a été signifié à la société ou accepté par elle dans un acte authentique (c'est-à-dire reçu par un notaire). Peu importe que l'acquéreur ait ignoré l'existence du gage.
Cette décision, rendue par la deuxième chambre civile, est une victoire pour la sécurité juridique des créanciers. Elle rappelle que le formalisme protecteur du nantissement (signification ou acte authentique) prime sur la bonne foi des tiers. Pour les propriétaires et les professionnels de l'immobilier, c'est un signal fort : lorsque vous consentez un nantissement, vous devez impérativement le faire signifier à la société ou le constater par acte notarié. Sinon, vous risquez de voir votre gage anéanti par une cession ultérieure.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, gérant d'une SCI propriétaire d'un immeuble à Rodez, avait besoin de liquidités. Il obtient un prêt bancaire et, en garantie, donne en nantissement ses parts sociales de la SCI à la banque. L'acte de nantissement est signé sous seing privé (entre les parties, sans notaire). Pour assurer la dépossession du débiteur (c'est-à-dire priver M. X de la libre disposition de ses parts), l'acte prévoit qu'une seule expédition sera établie et conservée par la banque.
Quelques mois plus tard, M. X cède la majeure partie de ses parts à deux personnes : M. A., notaire, et une société civile professionnelle. Ces acquéreurs paient le prix et deviennent associés. La banque, qui n'a pas été informée de cette cession, apprend la nouvelle et saisit le tribunal pour demander l'attribution judiciaire des parts nanties (c'est-à-dire que les parts lui soient remises en paiement de sa créance).
Saisie, la cour d'appel de Rodez rejette la demande de la banque. Elle estime que le nantissement n'est pas opposable aux acquéreurs, car la dépossession du débiteur n'a pas été suffisamment apparente pour informer les tiers. La banque n'avait pas la possession effective des parts : rien ne prouvait qu'elle détenait réellement l'unique expédition. De plus, les acquéreurs étaient de bonne foi — ils ignoraient le nantissement.
La banque se pourvoit en cassation. Elle soutient que le nantissement est opposable aux tiers dès sa signification à la société, indépendamment de toute apparence ou possession matérielle.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle rappelle le cadre légal : l'article 1866 du Code civil (rédaction alors applicable) prévoit que les parts d'une société civile peuvent être nanties dans les conditions prévues par les articles 2075, 2076 et 2078 du même code (relatifs au gage de meubles incorporels). L'article 4 de la loi du 4 janvier 1978 (aujourd'hui codifié à l'article L. 211-1 du Code monétaire et financier) précise que le nantissement des parts sociales non immatriculées est opposable aux tiers par sa signification à la société ou par son acceptation dans un acte authentique.
En termes simples : pour qu'un gage sur des parts de SCI soit valable vis-à-vis de tout le monde (tiers, créanciers, acheteurs), il suffit que le nantissement ait été notifié à la société (signification) ou qu'il ait été reçu par un notaire (acte authentique). Aucune condition supplémentaire, comme la remise matérielle des parts ou une apparence particulière, n'est requise.
Les juges du fond avaient ajouté une condition : l'apparence de la dépossession. Ils exigeaient que la banque démontre qu'elle détenait physiquement les parts (par exemple, l'unique exemplaire de l'acte). La Cour de cassation leur reproche d'avoir violé les textes : le nantissement des parts sociales n'est pas un meuble corporel dont on peut prendre possession ; c'est un droit incorporel. La seule formalité opposable aux tiers est la signification à la société ou l'acte authentique.
Ainsi, la bonne foi des acquéreurs importe peu : dès lors que le nantissement a été signifié à la SCI (ou accepté par elle dans un acte notarié), il leur est opposable, même s'ils l'ignoraient. La décision de la cour d'appel est donc annulée, et l'affaire est renvoyée devant une autre cour (celle de Toulouse).
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure : la Cour de cassation avait déjà jugé en ce sens (Civ. 3e, 11 mai 2005, n° 03-20.302). Elle réaffirme le principe de l'opposabilité par la seule signification, sans exigence de possession réelle.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs qui ont nanti leurs parts de SCI : vous êtes désormais protégés si vous avez respecté les formalités. Si vous avez signifié le nantissement à la société ou si l'acte est authentique, personne ne pourra vous opposer une cession ultérieure à un tiers de bonne foi. Exemple concret : à Rodez, un propriétaire avait nanti ses parts pour un prêt de 150 000 € ; la banque a pu récupérer les parts malgré une vente à un tiers, car la signification avait été faite.
Pour les acquéreurs de parts sociales : soyez vigilants ! Avant d'acheter des parts de SCI, vérifiez toujours si elles ne sont pas grevées d'un nantissement. Demandez un certificat de nantissement au gérant, ou consultez le registre des nantissements (tenu par le greffe du tribunal de commerce). Si le nantissement a été signifié, il vous sera opposable même si vous ignoriez tout. Vous pourriez vous retrouver avec des parts que la banque vous réclame.
Pour les banques et créanciers : cette décision sécurise vos garanties. Il n'est plus nécessaire d'exiger la remise matérielle des parts (titre ou expédition). Une simple signification à la société suffit. Veillez toutefois à bien formaliser cette signification : faites-la par huissier ou par acte authentique, et conservez-en une preuve.
Pour les professionnels de l'immobilier (notaires, avocats, agents) : conseillez à vos clients de toujours recourir à un acte authentique pour les nantissements de parts de SCI, ou à défaut, de faire signifier l'acte sous seing privé par huissier. C'est la seule façon d'être opposable aux tiers.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conseil n°1 : Privilégiez l'acte authentique — Pour tout nantissement de parts de société civile, faites rédiger l'acte par un notaire. Cela vous évitera toute contestation sur l'opposabilité. Le coût est modeste au regard de l'enjeu.
- Conseil n°2 : Signifiez impérativement le nantissement à la société — Si vous optez pour un acte sous seing privé, faites-le signifier par huissier à la société (ou à son gérant). Conservez le procès-verbal de signification.
- Conseil n°3 : Vérifiez l'absence de nantissement avant d'acheter des parts — Demandez au vendeur une déclaration sur l'honneur, et exigez un extrait du registre des nantissements. Si le vendeur refuse, méfiez-vous.
- Conseil n°4 : En cas de cession, informez votre banque — Si vous avez consenti un nantissement et souhaitez vendre vos parts, obtenez d'abord la mainlevée du gage. Sinon, la cession pourra être annulée ou la banque pourra réclamer les parts.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation avait déjà jugé dans le même sens : Civ. 3e, 11 mai 2005, n° 03-20.302, où elle avait affirmé que le nantissement de parts de SCI est opposable aux tiers par sa seule signification. La décision du 3 juin 2008 confirme cette ligne.
En revanche, pour les sociétés commerciales (SARL, SAS, etc.), le régime est différent : le nantissement des parts doit être inscrit sur un registre spécial (registre des mouvements de titres) pour être opposable. La Cour de cassation l'a rappelé dans un arrêt du 13 septembre 2011 (n° 10-20.765).
La tendance actuelle est donc à la simplification : les juges privilégient le formalisme légal (signification ou acte authentique) plutôt que des conditions de fait comme la possession apparente. Cela renforce la sécurité juridique des créanciers, mais impose aux acquéreurs une vigilance accrue.
Checklist avant d'agir
- Avant de consentir un nantissement :
- Faites rédiger un acte authentique par un notaire
- Ou, si acte sous seing privé, faites-le signifier à la société par huissier
- Conservez une copie de la signification ou de l'acte authentique
- Avant d'acheter des parts de SCI :
- Demandez un certificat de nantissement au gérant
- Consultez le registre des nantissements au greffe du tribunal de commerce
- Exigez une déclaration du vendeur sur l'absence de nantissement
- En cas de litige :
- Vérifiez si le nantissement a été signifié (procès-verbal d'huissier)
- Vérifiez si l'acte est authentique (date, notaire)
- Si vous êtes acquéreur, démontrez votre bonne foi (mais elle ne suffit pas si la formalité a été accomplie)
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