Décision de référence : cc • N° 86-96.569 • 1987-10-26 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez d'acheter une jolie maison à Cabestany, avec un jardin qui donne sur un champ. Les premières semaines, tout va bien. Puis, avec les premières chaleurs, une odeur insoutenable envahit votre terrasse. Votre voisin, un agriculteur, a installé une fumière (un tas de fumier) à moins de cinq mètres de la voie publique. Vous lui demandez de la déplacer. Il vous répond qu'elle est là depuis dix ans et que vous n'aviez qu'à vérifier avant d'acheter. Qui a raison ?
Cette question, qui semble anodine, a été tranchée par la Cour de cassation dans un arrêt du 26 octobre 1987. Et la réponse est claire : peu importe la date d'implantation, si l'installation est illicite au regard de la réglementation en vigueur, son maintien constitue une infraction continue. En d'autres termes, votre voisin ne peut pas se retrancher derrière l'ancienneté de sa fumière pour continuer à vous incommoder.
Dans cet article, nous allons analyser cette décision et voir ce qu'elle implique pour vous, que vous soyez propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier. Nous verrons comment faire valoir vos droits face à des nuisances persistantes, et comment éviter de vous retrouver dans une situation similaire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, un propriétaire, M. X, exploitait une fumière en bordure de la voie publique. Une fumière, c'est un endroit où l'on entrepose du fumier, généralement pour qu'il se décompose avant d'être épandu. Le problème, c'est que cette fumière était située à moins de cinq mètres de la voie publique, en violation d'un arrêté préfectoral portant règlement sanitaire départemental. Ce règlement imposait une distance minimale pour éviter les nuisances olfactives et les risques sanitaires.
Un voisin, que nous appellerons M. Y, subissait depuis des années des odeurs insupportables. Il décide de porter plainte et d'assigner M. X en justice pour obtenir la suppression de la fumière et des dommages-intérêts. Devant le tribunal, M. X oppose un argument de taille : la fumière existait avant l'entrée en vigueur de l'arrêté préfectoral. Selon lui, elle était donc « acquise » et ne pouvait être remise en cause. Il invoque le principe de non-rétroactivité des lois : une réglementation nouvelle ne peut pas s'appliquer à des situations passées.
Le tribunal correctionnel, puis la cour d'appel, ne suivent pas ce raisonnement. Ils condamnent M. X à déplacer sa fumière et à verser des dommages-intérêts à M. Y. Pourquoi ? Parce que l'infraction n'est pas le fait d'avoir implanté la fumière à l'époque, mais le fait de la maintenir en place aujourd'hui. On parle d'infraction continue : tant que la fumière est là, l'infraction se renouvelle chaque jour. La date d'implantation devient alors sans importance.
M. X se pourvoit en cassation. Il persiste et signe : la réglementation ne peut pas s'appliquer à une installation antérieure. Mais la Cour de cassation rejette son pourvoi. Elle approuve la cour d'appel : « le maintien illicite de la fumière entraîne nécessairement, et quoi qu'en dise le prévenu, des nuisances avec la propriété du plaignant ». Autrement dit, ce n'est pas l'installation qui est sanctionnée, mais le fait de laisser perdurer une situation contraire à la réglementation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cet arrêt, il faut saisir la distinction entre infraction instantanée et infraction continue. Une infraction instantanée, c'est un acte unique qui est consommé en un instant : par exemple, un vol. Une fois le vol commis, l'infraction est terminée. Une infraction continue, c'est une situation qui dure dans le temps : par exemple, une construction sans permis, ou le maintien d'une installation illicite. Chaque jour où la situation perdure, l'infraction se renouvelle.
La Cour de cassation applique ici ce concept. Elle considère que la réglementation sanitaire (l'arrêté préfectoral) s'applique à la situation présente : aujourd'hui, la fumière est à moins de cinq mètres de la voie publique. Peu importe qu'elle ait été installée avant l'arrêté, puisque l'infraction est le maintien, pas l'implantation. C'est une application du principe de la loi dans le temps : une loi nouvelle s'applique aux situations en cours, dès lors qu'elle concerne des obligations continues.
Sur le fond, la Cour rappelle que les nuisances olfactives constituent un trouble anormal de voisinage. L'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Ici, la faute est le non-respect du règlement sanitaire. Le dommage, ce sont les odeurs subies par le voisin. Le lien de causalité est évident : sans la fumière, pas d'odeurs.
La décision est donc une application classique du droit de la responsabilité civile, mais avec une précision importante : l'ancienneté de l'installation ne protège pas son propriétaire. C'est une confirmation de la jurisprudence constante en matière d'infractions continues. Pas de revirement, mais une clarification utile pour les justiciables.
Les juges ont également rejeté l'argument de M. X selon lequel il n'y avait pas de nuisances. La Cour d'appel avait constaté, par des motifs non contestés, que les odeurs étaient réelles et incommodantes. La Cour de cassation ne remet pas en cause cette appréciation souveraine des faits. Moralité : quand le juge du fond constate une nuisance, il est difficile de la contester en cassation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un bien qui subit des nuisances (odeurs, bruits, fumées, etc.), cette décision est une arme puissante. Vous pouvez agir même si l'installation litigieuse est ancienne. Le voisin ne peut pas vous opposer la prescription ou l'antériorité. Vous devez simplement prouver que la situation actuelle est contraire à la réglementation (un arrêté préfectoral, un plan local d'urbanisme, etc.) et qu'elle vous cause un préjudice.
Prenons un exemple concret. À Cabestany, un propriétaire loue un studio au-dessus d'un garage. Le voisin, artisan, installe un atelier de menuiserie sans respecter les distances de sécurité. Les nuisances sonores sont constantes. Le propriétaire peut demander la cessation de l'activité et des dommages-intérêts pour la perte de loyer (exemple : 300 € par mois pendant 18 mois = 5 400 €). Même si l'atelier existait avant le plan local d'urbanisme, le maintien de l'activité en infraction est une faute continue.
Si vous êtes locataire, vous pouvez également agir. Vous subissez les nuisances directement. Vous pouvez assigner le voisin fautif, ou demander à votre bailleur d'intervenir (obligation de jouissance paisible). Si le bailleur ne fait rien, vous pouvez demander une réduction de loyer ou la résiliation du bail.
Si vous êtes copropriétaire, sachez que le syndic peut agir pour le compte de la copropriété si les parties communes sont affectées. Par exemple, une fumière mal placée qui empeste les parties communes : le syndic peut demander des dommages-intérêts et le déplacement de l'installation.
Attention aux délais : l'action en responsabilité civile se prescrit par 5 ans à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer (article 2224 du Code civil). Pour une infraction continue, le point de départ est le jour où la nuisance a cessé... ou le jour où vous avez décidé d'agir. Ne tardez pas trop : si vous laissez passer 5 ans après la dernière nuisance, vous risquez la prescription.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez les règlements applicables avant d'acheter ou de louer. Consultez le plan local d'urbanisme (PLU) et le règlement sanitaire départemental. À Le Barcarès, par exemple, certaines zones sont très protégées. Un coup d'œil au cadastre et une visite sur place par temps chaud peuvent vous éviter bien des déconvenues.
- Documentez les nuisances dès qu'elles apparaissent. Prenez des photos, des vidéos, faites constater par huissier (comptez environ 150 € pour un constat). Un journal de bord des dates et heures des nuisances peut être utile. Plus vous aurez de preuves, plus votre dossier sera solide.
- Privilégiez la conciliation avant le procès. Envoyez un courrier recommandé avec avis de réception à votre voisin, expliquant les faits et demandant une solution amiable. Proposez une médiation. Souvent, un simple courrier d'avocat suffit à régler le problème sans frais de justice.
- Ne tardez pas à agir. Si la médiation échoue, saisissez le tribunal judiciaire. Le coût d'une action en référé (urgence) est limité (quelques centaines d'euros d'avocat). En cas de victoire, les frais peuvent être mis à la charge de la partie perdante.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1971, la Cour de cassation avait jugé que le maintien d'une construction irrégulière constituait une infraction continue (Civ. 3e, 12 mai 1971). Plus récemment, dans un arrêt du 13 juillet 2016 (n° 15-18.957), elle a appliqué le même raisonnement à des antennes relais installées sans autorisation : peu importe leur date d'installation, le maintien sans autorisation est une infraction continue.
La tendance est donc claire : les juges protègent les victimes de nuisances en ne permettant pas au fautif de se retrancher derrière l'ancienneté. Cela signifie que si vous êtes propriétaire d'une installation potentiellement litigieuse, vous devez vous assurer qu'elle respecte la réglementation en vigueur, même si elle existait avant. Sinon, vous risquez d'être condamné à la démolition ou au déplacement, avec des dommages-intérêts à la clé.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que cette jurisprudence s'étende à d'autres domaines : éoliennes, panneaux solaires, clôtures... Tout ce qui peut causer une nuisance continue et qui est soumis à une réglementation évolutive est concerné. D'où l'importance de rester informé des changements réglementaires.
Points clés à retenir
FAQ :
- Q : Mon voisin a une installation qui existe depuis 20 ans, puis-je l'obliger à la déplacer ? R : Oui, si cette installation est contraire à la réglementation actuelle et vous cause un préjudice. L'ancienneté n'est pas une défense.
- Q : Quels sont les délais pour agir ? R : Vous avez 5 ans à compter de la dernière nuisance pour engager une action en responsabilité. Mais agissez vite pour éviter la prescription.
- Q : Combien coûte une action en justice ? R : Un constat d'huissier (150 € environ), des honoraires d'avocat (souvent 1 500 à 3 000 € pour une affaire simple). En référé, c'est moins cher. Si vous gagnez, vous pouvez obtenir le remboursement de vos frais.
- Q : Que faire si je suis locataire et que mon voisin est l'auteur des nuisances ? R : Vous pouvez agir directement contre le voisin, ou demander à votre bailleur de faire cesser le trouble (obligation de jouissance paisible). Si le bailleur ne réagit pas, vous pouvez demander une réduction de loyer.
- Q : Et si je suis propriétaire de l'installation litigieuse ? R : Mettez-vous en conformité au plus vite. Consultez un avocat pour évaluer vos risques. Un simple déplacement de la fumière peut vous éviter un procès coûteux.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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