Décision de référence : cc • N° 91-12.279 • 1994-01-04 • Consulter la décision →
Vous venez d'acheter un pack de CD vierges à Dijon pour graver la playlist de vos vacances, et vous remarquez une ligne « redevance copie privée » sur votre ticket. Une taxe de plus, pensez-vous ? Pourtant, cette contribution a une histoire juridique mouvementée, et certains ont tenté de la contester jusqu'en Cour de cassation. En 1994, la plus haute juridiction française a tranché : cette redevance est parfaitement légale, même au regard du droit européen. Pour les propriétaires fonciers ou les agriculteurs de l'Yonne qui utilisent des supports audio pour leur travail, comme pour tout consommateur, comprendre cette décision permet d'éviter des idées reçues.
Imaginez un vigneron de Beaune qui enregistre des conférences techniques sur des cassettes pour ses employés. Il paie la redevance sans savoir qu'elle finance les auteurs et artistes dont les œuvres sont copiées. Mais est-ce vraiment juste ? La question divise depuis des années : certains y voient une entrave à la libre concurrence, d'autres une compensation nécessaire. La Cour de cassation a mis les points sur les « i » : la redevance n'est pas une aide d'État interdite par le Traité de Rome, mais une contrepartie légitime à la copie privée.
Cet arrêt du 4 janvier 1994 (n° 91-12.279) est une référence pour tous les professionnels du secteur culturel, mais aussi pour les particuliers qui se demandent pourquoi leurs gadgets high-tech coûtent plus cher. Décryptage d'une décision qui a fait jurisprudence.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Au début des années 1990, la société Magnetic Europe, fabricant de cassettes vierges, refuse de payer la redevance pour copie privée sonore à la Société pour la rémunération de la copie privée sonore (SRCP). Son argument : cette redevance constituerait une aide d'État incompatible avec l'article 92 du Traité instituant la Communauté européenne (aujourd'hui article 107 TFUE sur les aides d'État). En clair, selon Magnetic Europe, en exonérant les ayant droits de certains coûts, l'État français fausserait la concurrence au détriment des fabricants de supports préenregistrés.
La société est assignée en justice. Le tribunal de commerce lui donne raison sur certains points, mais la cour d'appel de Dijon, saisie en 1992, adopte une position différente. Elle examine la position de la Commission européenne, qui avait reconnu que la copie privée pouvait causer des pertes aux titulaires de droits d'auteur, en se substituant à l'achat de supports préenregistrés (CD, cassettes déjà remplies). La Commission admettait la faculté pour les États membres de percevoir une redevance compensatoire.
La cour d'appel de Dijon en déduit que la redevance française a pour objet de compenser l'effet de la copie privée, et non de favoriser une entreprise ou un secteur. Elle déclare donc la loi française compatible avec le droit européen. Magnetic Europe se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 4 janvier 1994, rejette le pourvoi. Elle valide le raisonnement des juges dijonnais. Pour comprendre, il faut saisir deux notions clés :
- L'article 92 du Traité de Rome (devenu article 107 TFUE) : il interdit les aides accordées par les États qui faussent la concurrence. Mais pour qu'il y ait aide, il faut un avantage sélectif accordé à certaines entreprises. La redevance copie privée, elle, est une taxe payée par tous les acheteurs de supports vierges, et reversée aux ayants droit (auteurs, artistes, producteurs) sans distinction. Elle ne favorise aucune entreprise en particulier.
- La notion de compensation : la redevance ne crée pas un avantage indu, elle répare un préjudice. La copie privée, bien que légale, prive les créateurs de revenus. La redevance rétablit l'équilibre.
Les juges suprêmes ajoutent qu'il n'est pas nécessaire de vérifier si la redevance est « étrangère à toute exploitation commerciale ». Peu importe que les supports soient utilisés à des fins professionnelles ou personnelles : l'important est qu'elle compense un manque à gagner lié à la copie. Cette position est un confort pour les ayants droit : pas besoin de prouver une utilisation précise.
Cet arrêt ne crée pas un revirement de jurisprudence, mais il consolide la légitimité de la redevance face au droit européen. Il s'inscrit dans une lignée de décisions protégeant les droits d'auteur, comme l'arrêt Canal+ de 1995 qui a étendu le principe à la copie audiovisuelle.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le grand public, cette décision signifie que la redevance copie privée est là pour durer. Que vous soyez un particulier achetant une clé USB à Dijon, un artisan enregistrant des tutoriels, ou un étudiant copiant des cours, vous paierez cette contribution. En France, son taux est fixé par une commission : par exemple, 0,50 € pour un CD vierge, 2 € pour un disque dur externe.
Pour les professionnels du secteur (fabricants, importateurs, distributeurs), l'arrêt impose une obligation de collecte et de déclaration. Un fabricant de supports à Beaune doit s'affilier à la société de gestion (comme la Copie France) et reverser la redevance. À défaut, il s'expose à des poursuites pour contrefaçon, avec des dommages et intérêts pouvant atteindre plusieurs milliers d'euros.
Si vous êtes un propriétaire bailleur : vous n'êtes pas directement concerné, sauf si vous louez des espaces de coworking où des copies sont faites. Dans ce cas, vous pourriez être tenu de vous acquitter de la redevance sur les équipements mis à disposition.
Pour un agriculteur de la Côte-d'Or qui utilise un dictaphone pour ses notes : pas de changement, la redevance est déjà incluse dans le prix d'achat. Mais s'il importe lui-même du matériel, il doit déclarer et payer.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Déclarez vos importations de supports vierges : si vous achetez des clés USB ou disques durs à l'étranger pour les revendre en France, déclarez-les à la Copie France dans les 30 jours suivant l'importation. Le défaut de déclaration expose à une amende de 1 500 € par infraction.
- Conservez vos factures : en cas de contrôle, vous devez prouver que la redevance a été payée ou que les supports sont exonérés (par exemple, supports professionnels destinés à un usage spécifique).
- Vérifiez les taux applicables : la redevance varie selon le type de support (mémoire interne, externe, carte SD). Consultez le barème actualisé chaque année sur le site de la Copie France.
- En cas de désaccord, contestez par voie judiciaire : si vous estimez que la redevance est trop élevée ou mal appliquée, vous pouvez saisir le tribunal judiciaire. Mais gardez à l'esprit que la jurisprudence est défavorable, comme le montre cet arrêt de 1994.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Avant 1994, la question de la compatibilité de la redevance avec le droit européen était floue. Un arrêt de la CJCE de 1988 (SA Magnavox) avait déjà validé le principe d'une compensation pour copie privée, mais sans se prononcer sur la qualification d'aide d'État. L'arrêt de la Cour de cassation de 1994 comble ce vide.
Depuis, la tendance est à l'extension : en 2006, la loi DADVSI a intégré la redevance pour copie privée dans le code de la propriété intellectuelle (articles L. 311-1 et suivants). En 2011, la CJUE a confirmé dans l'affaire Padawan que la redevance peut s'appliquer à tous les supports, même professionnels, si une utilisation privée est possible.
Aujourd'hui, le débat porte sur la redevance pour le streaming et le cloud. La question est : si vous écoutez de la musique en streaming sans la copier, la redevance doit-elle s'appliquer ? Les tribunaux français ont répondu non pour l'instant, mais le sujet est brûlant.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la redevance pour copie privée ? C'est une taxe payée à l'achat de supports vierges (CD, DVD, clés USB, disques durs) qui compense les pertes des auteurs et artistes dues à la copie de leurs œuvres par les particuliers.
Puis-je refuser de payer la redevance si j'utilise le support uniquement pour mon travail ? Non, la redevance est due sur tous les supports, sans distinction d'usage. Cependant, certains supports professionnels (comme les disques durs de serveurs) peuvent être exonérés sur demande.
Quels sont les délais pour contester un avis de redevance ? Vous avez 2 mois à compter de la notification pour saisir le tribunal judiciaire. Passé ce délai, la demande est forclose.
La redevance est-elle la même dans toute l'Europe ? Non, chaque État membre fixe son propre barème. En France, elle est parmi les plus élevées, mais elle finance aussi les ayants droit via des sociétés de gestion collective.
Que faire si je suis fabricant et que je ne veux pas payer ? Vous risquez des poursuites pour contrefaçon. Mieux vaut négocier un accord de licence avec la société de gestion, ou contester la décision devant le tribunal, mais avec peu de chances de succès vu la jurisprudence constante.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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